Les indignés grecs : un mouvement hors du système

Place Syntagma à Athènes, le 29 mai 2011 (auteur inconnu)
Place Syntagma à Athènes, le 29 mai 2011 (auteur inconnu)

Alors qu'il entame sa quatrième semaine, le mouvement des "indignés" grecs ne donne pas de signe d'essoufflement et se joint même cette semaine à un mouvement syndical plus classique.
Des dizaines de milliers de Grecs sont descendus dans les rues mercredi 15 juin pour protester contre un nouveau plan de rigueur destiné à décrocher une rallonge au prêt accordé en 2010 à la Grèce et le traditionnel cortège syndical a été éclipsé par l'afflux de citoyens de tout bord, répondant à l'appel des "Indignés" grecs.  Le Premier ministre réaffirme pourtant sa détermination à poursuivre la cure d'austérité.

Éditorialiste au quotidien grec de centre-gauche To Vima, le journaliste Yannis Pretenderis analyse ce mouvement inédit, ses racines et ses perspectives (interview du 1er juin 2011).

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« Un mouvement qui s’exprime contre l’ensemble du système »

Athènes, le 29 mai (photo odysseasgr)
Athènes, le 29 mai (photo odysseasgr)

Les manifestations de ces derniers jours ne sont pas les premières qu’ait connues la Grèce au cours des derniers mois. En quoi se démarquent t-elle ?


En premier lieu par leur ampleur Après le mémorandum du FMI, c’est vrai qu’il y a eu plusieurs manifestations mais jamais aussi importantes. Celles de dimanche ont été extrêmement massives, près de 80 000 personnes à Athènes et il y a eu d’autres rassemblements à Salonique, Patras … Mais l’autre caractéristique c’est qu’il s’agit de mouvements spontanés. Cela ne vient pas des partis, ni de gauche ni de droite. Il n’y a pas de pancartes avec des slogans, juste le drapeau national. C’est un peu un mouvement qui s’exprime contre l’ensemble du système et c’est sa grande différence. Il ne joue pas dans le schéma classique opposition contre gouvernement, « partez pour que nous arrivions au pouvoir ». Leur slogan, c’est « partez tous ! ».

Qui manifeste ?

Des gens qui ne manifestent pas d’habitude, qu’on a rarement vu dans les rues. Ce ne sont pas les militants classiques de la droite, de la gauche, qu’on voit dans les manifestations « confessionnelles » avec les syndicats, tout cela. Ce sont des jeunes gens, des familles entières. Il y a de la bonne humeur, des blagues. Ils montent des spectacles de rues, du théâtre. C’est une très bonne ambiance. Cela n’a rien de très provocateur, ou violent, rien de cela. C’est bon enfant.


Le 25 mai à Thessalonique (photo Yiannis Kourtoglou)
L’exemple espagnol a joué ?

Oui, cela a débuté ainsi. Les rassemblements ont commencé mercredi. Cela a vraiment pris dimanche. Depuis, les rassemblements continuent. Bien sûr, ils sont moins nombreux mais il y a des gens qui se sont installés malgré la pluie place de la Constitution à Athènes et aussi à Salonique près de la Tour blanche. Ce ne sont plus des foules énormes mais cela reste bien particulier, différent des manifestations habituelles de droite et de gauche. C’est un monde complètement différent. Il y a même des gens de la bonne société qui viennent. Il n’y a pas une caractéristique "de classe".

Qu’exprime le mouvement ?

Je crois que cela indique un ras-le-bol plus que toute autre chose. Il n’y a pas un programme précis. S’il y a un programme, c’est « non au mémorandum du FMI, non au gouvernement, non à tous les partis ensemble». Ce sont des gens qui trouvent que leur vie a changé de la pire façon dans les derniers dix-huit mois ; ils voient qu’ils n’ont pas d’avenir, pas de perspectives et voilà. Ils manifestent avec des casseroles, ou d’autres objets pour faire du bruit, pour se faire entendre. Ils ont plutôt moins de quarante ans.

(photo afp)
On entend, en Espagne, le slogan « sans logement, sans travail etc…, sans peur ». Les manifestants grecs se reconnaissent là-dedans ?

Ici, c’est plutôt « Quelle heure est-il ? C’est l’heure qu’ils partent. »

Cela veut dire que les partis politiques n’ont pas été capables de capter le mécontentement …

Non, ils n’ont pas été capables parce qu’ils ont été complètement discrédités. Ceux de droite comme de gauche. Tout le monde les perçoit plus ou moins partenaires dans l’échec. Il n’y a pas vraiment d’alternative à l’intérieur de notre système politique. Donc, il y a un espace qui s’est ouvert et c’est cet espace de contestation, par ce type de manifestations.
En Grèce, habituellement, toute forme de contestation, d’opposition, d’indignation est immédiatement circonscrite dans un système de partis et de syndicats qui est extrêmement fort et canalise tout. Pour la première fois, depuis trente ans en Grèce, on voit une forme de contestation échapper aux partis et syndicats officiels.

Le gouvernement a, lui, répondu au mouvement de façon paradoxale : son parte parole a dit qu’il comprenait les indignés et le Premier ministre a répondu qu’il ne changerait rien, consensus ou pas consensus…

Oui. Il y a même le vice-Premier ministre qui a dit qu’il s’agissait d’un mouvement suspect. Comme toujours, ils ont parlé avec plusieurs langues mais c’est une habitude, ici. Mais dans les partis, les manifestants sont perçus dans l’ensemble assez positivement, à l’exception du Parti communiste qui n’aime pas ce genre de choses. Le chef de l’opposition a fait récemment un discours très chaleureux à leur égard.

Quel avenir voyez-vous à ce mouvement, quel débouché ?

Je ne sais pas s’il y a un grand avenir au mouvement, ni ne suis certain qu’il dure des semaines ou des mois. Mais c’est quelque chose dont il faut tenir compte. C’est l’expression d’un mécontentement social qui, jusqu’ici, n’a pas été exprimé et qui s’exprime aujourd’hui. Il y a peut-être une mode, en même temps, mais une mode, en politique, c’est quelque chose qu’on ne peut pas contrôler. Alors quel débouché ? Je ne sais pas. C’est difficile à dire. Ce qui se passe est très intéressant et je crois qu’il faut plutôt le suivre qu’essayer de dire précisément où cela va aller.

Athènes le 29 mai (Photo Odysseasgr)
Athènes le 29 mai (Photo Odysseasgr)
Sentez-vous un épuisement général par rapport à la crise, l’austérité, les sacrifices demandés ?

Il y a épuisement général, oui, et pas seulement en termes de sacrifices mais aussi en termes de manque de résultats. On ne voit que les premiers et pas les seconds. Cela fait treize mois maintenant qu’on subit cette politique qui n’aboutit à rien et c’est cela le gros problème. Les gens seraient plus patients s’ils voyaient cette orientation aboutir à quelque chose. Or, ils doutent sévèrement que cela serve à quelque chose. On voit un gouvernement qui va très, très lentement, qui applique les choses à moitié ou pas du tout, qui fait les choses les plus faciles et pas les plus difficiles. Donc, les gens sont épuisés des deux côtés : au niveau du manque de résultat et au niveau des sacrifices consentis.

Les sacrifices ne sont pas non plus très répartis. On est frappé lorsqu’on circule dans certains lieux de Grèce par un luxe assez tapageur…

C’est vrai mais cela a toujours été un peu comme cela en Grèce. On a seulement l’impression que les signes extérieurs de richesse ont été multipliés ces derniers temps. Les gens qui profitent ont aussi été multipliés. En revanche, je crois qu’il est impossible de répartir équitablement les efforts si on n’arrive pas à poursuivre vraiment la fraude fiscale. Tous les yachts que vous voyez en mer Égée, toutes les villas qui se construisent, c’est le produit de la fraude fiscale. C’est elle, plus que la corruption qui est à l’origine du développement des inégalités. Si l’on ne parvient pas vraiment à frapper la racine de ce mal, il y aura toujours ces inégalités, cet argent noir qui permet aux uns de s’acheter des villas et des yachts et aux autres de ne pas avoir à manger. Si on parvenait à la faire reculer vraiment, je crois que la société grecque parviendrait à s’entendre beaucoup plus facilement.

Les Indignés : notre dossier


Repères chronologiques

16.06.2011
Voici un rappel des événements depuis l'acceptation par la Grèce en 2010 de l'aide de l'Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI). La dérive des finances grecques avait été révélée en décembre 2009, après une révision à la hausse du déficit public par le nouveau gouvernement socialiste succédant aux conservateurs, avec la première dégradation de la note du pays par les agences internationales. La Grèce avouait alors une dette de 300 milliards d'euros.
--2010--
23 avril: devant l'impossibilité pour la Grèce d'accéder aux marchés internationaux, le Premier ministre socialiste Georges Papandréou, élu en octobre 2009, se résout à demander l'aide de l'UE et du FMI.
2 mai: feu vert UE-FMI pour un plan de sauvetage via le déblocage d'un prêt sur trois ans de 110 milliards d'euros en contrepartie de mesures d'austérité draconiennes.
5 mai: violente manifestation contre la rigueur, trois morts dans l'incendie d'une banque.
6 mai: le Parlement grec adopte le plan d'austérité prévoyant réforme des retraites, baisse des salaires des fonctionnaires.
--2011--
11 février: les représentants de la zone euro et du FMI annoncent à Athènes un plan massif de privatisations, chiffré à 50 milliards d'euros d'ici 2015.
23 fév: première grève générale de l'année, émaillée de violences, après sept journées d'action en 2010.
7 mars: l'agence de notation Moody's ouvre un nouveau cycle de dégaradation de la note souveraine grecque, Athènes et Bruxelles jugent injustifiée sa baisse de note.
15 avril: le gouvernement grec fixe au pays une nouvelle "feuille de route" de sortie de crise, durcissant et prolongeant la rigueur jusqu'en 2015.
6 mai: Athènes dément une sortie de l'euro évoquée par un média allemand. Les grands pays de la zone euro excluent une restructuration de la dette.
9 mai-1er juin: nouvelles dégradations de la note grecque par les agences financières.
15 mai: le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble envisage d'allonger les remboursements de la dette grecque à condition que les créanciers privés participent.
16 mai: le chef de la zone euro Jean-Claude Juncker évoque une nouvelle aide européenne à la Grèce avec "une forme de +reprofilage+" de la dette".
23 mai: Athènes finalise son nouveau plan d'économies de 28,4 milliards d'ici 2015.
25 mai: première manifestation d'"Indignés" grecs devant le Parlement à Athènes.
27 mai: l'opposition refuse d'épauler le gouvernement sur l'austérité, en dépit des pressions des créanciers pour un consensus national.
3 juin: la zone euro prévoit une nouvelle aide sous conditions et avec contribution volontaire des banques (Juncker). Feu vert de l'UE et du FMI au versement de 12 milliards d'euros, cinquième tranche du prêt de mai 2010, début juillet soit après le sommet UE des 23-24 juin.
9 juin: le gouvernement dépose le plan d'austérité au parlement en vue d'un vote fin juin.
12 juin: troisième dimanche consécutif de manifestations à Athènes, autour du campement des "Indignés".
14 juin: les discussions s'enlisent entre ministres des Finances de la zone euro.
15 juin: troisième grève générale en Grèce, doublée d'un rassemblement des "Indignés", dizaines de milliers de manifestants. M. Papandréou annonce un remaniement du gouvernement.
16 juin: la Commission appelle à un accord sur la Grèce pour le 11 juillet.
(d'après AFP)


Le quotidien grec To Vima
Le quotidien grec To Vima

A Athènes le 29 mai (Photo Odysseasgr)