Les Irlandais votent : l'économie au coeur du scrutin

Trois millions et demi d'Irlandais étaient appelés à renouveler la chambre basse du parlement. Selon Enda O'Doherty, l'une des plumes du Irish Times, quotidien de référence en Irlande, l'électrochoc économique aux origines du scrutin anticipé du 25 février 2011 a conduit à la sanction de la majorité sortante, menée par le Fianna Fail et depuis 14 ans au pouvoir. Même si trois Irlandais sur quatre acceptent l'austérité en vigueur, parce qu'elle leur semble la seule solution pour combler la dette abyssale de leur pays.

dans

“Nous avons vécu l'ascension puis la dégringolade irlandaise avec un mélange de chagrin et d'humour noir.“

Un entretien avec Enda O'Doherty, du Irish Times

Le port “high tech“ de Dublin - Wikicommons
Le port “high tech“ de Dublin - Wikicommons
Ce scrutin marquera-t-il une rupture dans l’histoire politique irlandaise ? Quels en sont les enjeux ?

Ces élections marquent certainement un changement majeur, peut-être même une rupture, surtout si le résultat est catastrophique pour le Fianna Fail (FF, centre droit de droite), le parti dominant, même si pas toujours au pouvoir, de la scène politique irlandaise depuis 1932. Le Fianna fail pourrait se retrouver à la troisième place, derrière le Fine Gael et les Travaillistes. Le mouvement principal qui accompagne cette élection depuis un an, concerne le Fianna Fail, et la volonté de le punir très sévèrement après l’implosion de l’économie, pendant qu’il était au pouvoir. Les électeurs du FF venaient non seulement de la classe moyenne mais aussi de la classe ouvrière et la plupart des premiers vont se reporter sur le Fine Gael tandis que les autres iront vers le Sinn Fein et même encore plus à gauche (vers un Front trotskyste, L’alliance unitaire de gauche) ; peut-être aussi encore chez les Travaillistes, mais dans une moindre mesure.
L’économie est vraiment l’enjeu essentiel de ce scrutin, et pourtant, les différences entre les trois formations principales sont minimes depuis que le Fonds monétaire international (FMI), et la Banque centrale européenne (BCE) ont écrit le scénario et que la plupart des électeurs savent qu’ils ne pourront y échapper. Sauf pour les 25% qui choisiront le Sinn Fein et l’Alliance de gauche, formations qui rejettent ces plans dans leur ensemble. La plupart de ceux-là pensent sans doute qu’ils n’ont aucune place dans l’économie libérale et donc pourquoi voter de façon « constructive », à l’aune des réalités qui ne les concernent pas.

Les Irlandais semblent pourtant osciller bien peu sur l’échiquier politique, du centre droit au centre gauche, puisqu’ils s’apprêtent à voter majoritairement pour le Fine Gael. Cela veut-il dire qu’ils acceptent la cure d’austérité d’où qu’elle vienne ? Les différences entre le centre droit et le centre gauche sont-elles si marquées ?

Il n’y a aucune différence majeure entre les trois mouvements traditionnels dans leurs réponses à la crise économique, parce qu'aucun ne pense possible d'échapper au plan d'austérité drastique. Il y a sans doute simplement une désaffection d’un certain centre droit pour un autre centre droit. Le centre gauche, le Labour (travaillistes) se bat pour persuader les électeurs qu’il offre des perspectives vraiment différentes. Et cela semblait se traduire dans les sondages au début de la campagne, mais c'était dû surtout à la plus grande popularité du chef de file travailliste sur celui de Fine Gael, et cet engouement s’est évaporé depuis. Ce qui est relativement nouveau c’est l’élargissement d’un électorat à l'extrême gauche (qui inclut le Sinn Fein dont les perspectives économiques se situent à gauche, indéniablement). Et donc vous avez d’un côté une majorité résignée à l’inéluctable et de l’autre une minorité croissante qui refuse le statu quo et qui est prête à protester. Cette minorité est portée par les plus pauvres, mais aussi peut-être par les jeunes. Il est probable que l’Irlande n’est pas seule à connaître un tel phénomène politico/économique. Aux mauvais temps, et le temps est vraiment très mauvais, certains électeurs commencent à se méfier du centre gauche qui, par sa modération, perd ceux qui veulent exprimer leur colère.

Malgré les mesures de rigueur imposées par l’Europe, les Irlandais semblent rester pro européens. Que sont devenus les eurosceptiques de Libertas ? Les extrémistes font-ils entendre leur voix dans ce scrutin ?

Je ne suis pas certain que les Irlandais restent si pro-Européens que ça, même si la plupart répondraient encore positivement à la question « L’Europe est-elle une bonne ou mauvaise chose ? ». Libertas a disparu complètement, tout comme somme son leader (l'homme d'affaires Declan Ganley, NDLR). Mais l’extrême gauche est peu ou prou anti européenne, et il y a aussi en dehors d’elle un ressentiment et une aigreur croissant à l’égard du FMI et de la BCE qui devraient grossir les rangs des eurosceptiques. Ils peuvent être renforcés aussi par des forces très diverses en Irlande : l’extrême gauche, les ultras libéraux, ou les traditionalistes catholiques. La seule spécificité surprenante ici, c’est l’absence totale d’extrême droite fascisante et raciste. De tels groupes n’existent simplement pas.

Comment les Irlandais vivent-ils le fait d’avoir été un pays très pauvre, puis qui s’est enrichi très rapidement, avant de faire faillite ? Ont-ils recommencé à s’exiler comme aux 19ème et 20ème siècle ?

Avec chagrin ou avec humour noir. Il y a beaucoup d’Irlandais (en particulier parmi les intellectuels ou à gauche) qui ont détesté l’acculturation qui a accompagné le Tigre celtique (tigre : expression qui qualifie certains États à la fulgurante croissance économique, NDLR) - cupidité, matérialisme, consommation ostentatoire, argent et stupidité, main dans la main. Il était dit avec ironie qu’un brin de récession ne nous ferait pas de mal. Mais bien entendu personne ne voulait cet effondrement catastrophique qui nous est tombé dessus. L’émigration a repris chez les jeunes et nombre de parents pensent que leurs enfants ne rentreront pas. Ce n’est pas seulement une question d’absence d’emplois, qui peut être temporaire, mais surtout une absence d’espoir. Et les termes employés par le FMI ou la BCE ne sont faits pour penser qu’on peut exister, se relever, en dehors de l’économie. Les gens ne sont pas contre cette austérité qu’ils estiment une punition nécessaire, en tout cas pour nos banquiers et nos politiciens, mais ils la voient comme une perspective sans fin, sans issue.

Quelles places tiennent dans ce scrutin, les thèmes de société, tels que la lutte pour l’environnement ou les questions de femmes comme le droit à l’avortement ?

Pratiquement aucune place, l’économie occupe tout l’espace. Les Verts pourraient même disparaître du Parlement, pas parce qu’il n’y a rien à faire dans ce domaine, mais parce qu’ils étaient dans la coalition au pouvoir. Injuste sans doute.
Les questions de femmes sont absentes de la scène politique, parce que la bataille contre le patriarcat et les anti-féministes irréductibles a été gagnée en Irlande depuis longtemps déjà, ce qui pourrait paraître surprenant dans une société qui a été si conservatrice. Certes la parité n'est pas atteinte chez nous, mais où l'est-elle ?
Ces questions font des apparitions très occasionnelles lorsqu’un(e) candidat met en avant, à droite, ses préférences anti avortement, pour attaquer les travaillistes vus comme comme trop favorables au choix des femmes, c'est à dire prêts à accepter l’interruption volontaire de grossesse, à certaines conditions. Aucun Irlandais ne s'affichera directement pour l'avortement.

Dans ce pays autrefois agricole, et aujourd’hui à la pointe des nouvelles technologies, les Irlandais des villes et ceux des campagnes partagent-ils les mêmes espoirs et les mêmes angoisses ?

Par rapport aux décennies précédentes, les ruraux ne sont plus très nombreux, et le pays s’est urbanisé, connecté, et pour le plus grand nombre, enrichi. Les dégringolades sociales sont beaucoup plus nombreuses dans les villes qu’à la campagne. Mais il est certainement vrai, même si c’est un peu exagéré, de penser que les ruraux restent plus conservateurs que les citadins. Le Labour a toujours eu et a encore du mal à s’implanter hors des cités. On peut dire aussi qu’on a trop misé sur l’argent facile des investisseurs étrangers de l’industrie des nouvelles technologies et pas assez sur l’agro alimentaire qui garantit un futur plus solide et durable. Mais il n’est probablement pas trop tard pour changer de cap…

Les subtiles différences entre le Fianna Fail et le Fine Gael

par Enda O'Doherty, du Irish Times

Voici deux partis de centre droit qui se partagent le pouvoir depuis la fondation de la République d'Irlande, voilà 90 ans. Difficile pour le profane de distinguer les différences entre les deux formations. Selon le Monde, le Fine Gael ressemblerait aux Chrétiens démocrates et le Fianna Fail serait plus conservateur et nationaliste. Ils sont tous deux issus du mouvement pour l'Indépendance de l'Eire (acquise entre 1921 et 1937), le Fine Gael attirant les conservateurs et le Fianna Fail, les révolutionnaires d'alors.

C'est pourquoi, jusqu'il y a peu, les pauvres continuaient à se reconnaître dans le Fianna Fail, même si depuis deux décennies, et de façon extraordinaire, il est aussi celui de la finance et du monde des affaires ! Le Fine Gael a continué à représenter l'argent plus bourgeois et traditionnel des agriculteurs prospères, ou des professions libérales...