Les islamistes du Sinaï s'en prennent désormais aux touristes

Les véhicules de l'armée égyptienne approchent la queue de l'épave de l'Airbus d'une compagnie charter russe qui s'est écrasé le 1er novembre 2015 dans le Sinaï. 
Les véhicules de l'armée égyptienne approchent la queue de l'épave de l'Airbus d'une compagnie charter russe qui s'est écrasé le 1er novembre 2015 dans le Sinaï. 
(©Maxim Grigoriev/Ministère russe des situations d'urgence/APimages)

Accident ou attentat ? Les djihadistes indiquent en tout cas qu'il est désormais légitime de s'en prendre aux touristes.

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Le général américain David Petraeus, ancien directeur de la CIA, avait pris une mine renfrognée. «C’est toujours notre pire cauchemar: qu’un avion civil soit abattu par un de ces missiles. C’est une grosse affaire.» Nous étions alors en janvier 2014. Et un groupe islamiste établi dans le Sinaï, Ansar Beit al-Maqdis, encore pratiquement inconnu une année auparavant, venait d’abattre un hélicoptère de l’armée égyptienne à l’aide d’un lanceur mobile de missiles particulièrement sophistiqué, connu sous le nom de Manpad.

«Temps parfait pour abattre des avions»

Près de deux ans plus tard, le groupe Ansar Beit al-Maqdis n’existe plus. Ou plutôt, il a changé de nom. Entre-temps, le voilà devenu Province du Sinaï (Wilayet Sayna), depuis qu’il a intégré le «califat» autoproclamé de l’organisation État islamique. Il n’est donc plus qu’un élément dans un combat plus large, mais il dispose toujours de lanceurs de missiles, capables de donner des cauchemars aux militaires américains, égyptiens et désormais… russes.

Une image montrant un montage photo sur lequel figure un combattant barbu tout sourire, armé d’un lance-roquettes ainsi qu’un avion supposément frappé en plein centre a fait son apparition lundi sur Internet. Accompagné de ce message : «Le beau temps et le ciel clair dans la province du Sinaï sont parfaits pour abattre des avions russes.» Une nouvelle revendication qui laisse toutefois les experts de glace : il est pratiquement impossible d’atteindre, fût-ce avec ce fameux Manpad, un avion qui se trouvait à plus de 9000 mètres d’altitude lorsqu’il a explosé, samedi, au dessus du Sinaï, avec 224 personnes à bord. Si l’État islamique est bien responsable de cet attentat, d’autres moyens – bombe ou kamikaze à bord – ont été nécessaires. Seule une enquête approfondie devrait le dire.

Dans l’immédiat, pourtant, les premières leçons sont déjà tirées. «Jusqu’ici, à l’exception d’une attaque contre des touristes coréens, le groupe Wilayet Sayna n’avait pas ciblé en masse les civils ou le secteur du tourisme», rappelle Mokhtar Awad, chercheur au think-tank "American progress", l’un des meilleurs spécialistes de la région. «Or, aujourd’hui, peu importe que cette revendication de l’attentat soit réelle ou farfelue : cela donne le signal que, pour eux, il est désormais légitime de s’en prendre aux touristes, y compris en abattant des avions

Le Sinaï, lieu de tous les trafics, de misère et de violences

Lieu de tous les trafics, de misère et de violences, la péninsule du Sinaï a toujours été une région à part en Egypte. Mais le prédécesseur de Province du Sinaï, Ansar Beit al-Maqdis, a surtout prospéré dans la région à la faveur de la mise à l’écart, en 2013, du président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans. Longtemps proche d’Al Qaïda, le mouvement a finalement basculé du côté de son rival de l’État islamique, fin 2014. Sans doute affaire de propagande et de recherche de notoriété, mais aussi le résultat d’une proximité établie sur le terrain, lorsque les combattants du Sinaï sont allés s’aguerrir dans le champ de bataille syrien. L’implacable répression menée par le régime égyptien n’a fait que durcir encore les positions.

«Wilayet Sayna a été placée sous très haute pression ces derniers mois, poursuit Mokhtar Awad, ce qui pourrait expliquer sa volonté d’être associée au crash de cet avion, que sa responsabilité soit avérée ou non.» On ignore le nombre exact de combattants dont dispose ce groupe, mais ils sont estimés entre 500 et 1000. Ils auraient été rejoints par des djihadistes soudanais et yéménites, peut-être d’autres encore.

Par le passé, les islamistes du Sinaï ont déjà donné la preuve qu’ils bénéficiaient sans doute de certaines complicités au sein même de l’armée égyptienne. Le cauchemar peut continuer : «Imaginez que ces complicités puissent leur servir à rapprocher leurs lanceurs de missiles de l’aéroport du Caire, par exemple: cela aurait des conséquences dévastatrices», spécule le chercheur. Le secteur touristique égyptien, déjà moribond, pourrait ne pas se remettre de ce genre de spéculations.

Ces derniers mois, l’armée égyptienne a multiplié les mesures punitives contre l’ensemble de la population du Sinaï, démolissant les maisons proches de l’enclave palestinienne de Gaza, harassant les habitants, considérant l’ensemble de la péninsule (hors les grands centres touristiques du sud, tels Charm el-Sheikh) comme un territoire ennemi. Du pain bénit, si l’on peut dire, pour les djihadistes: après tout, dans leur logique, ne combattent-ils pas l’armée égyptienne parce qu’elle les empêche, selon eux, de s’en prendre à leur véritable ennemi, c’est-à-dire à Israël?