Les jeunes et le désir de djihad

combattants djihadistes
combattants djihadistes
(archives AFP)

Les organisations terroristes semblent attirer des profils toujours plus ordinaires. Le départ de ces adolescents renvoie notre société à ses manquements

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Un phénomène ?

Quatorze, quinze ans. Des jeunes filles, des jeunes garçons, à peine pubères. Des marginaux ? Des cas sociaux ? Au contraire. Fils et filles de cadres, enfants de familles catholiques athées, ou musulmanes athées, pour ce que ça change. Souvent bons élèves, bien intégrés, des jeunes dont on n’aurait pas hésité à dire qu’ils sont parfaitement normaux. Ils sont partis en Syrie, sous les bannières d’Ahrar al-Sham, Jabhat al-Nosra, ou de l’organisation Etat islamique, laissant leurs parents dans un abîme de perplexité, de culpabilité et de désespoir.

Au cours des dernières semaines, les récits spectaculaires de ce genre se sont multipliés dans les médias occidentaux, soulevant dans leur sillage quantité de questions, en premier lieu desquelles, celle-ci : pourquoi des jeunes apparemment sans histoire, vivant dans un cadre stable, dotés de perspectives d’avenir, font-ils le choix d’aller risquer leur peau dans un pays dont ils ne savent rien, pour une cause qui n’était même pas la leur il y a six mois ?

Peut-être faut-il, en premier lieu, relativiser l’ampleur du phénomène – même s’il semble gagner en importance, du moins en attention de la part des pouvoirs publics. A en croire un rapport du Soufan Group daté de juin 2014, et qui fait référence auprès de l’unité de coordination du contre-terrorisme de l’Union européenne, 3000 personnes seraient parties d’Europe et des Etats-Unis, dont un tiers de France, 500 de Grande-Bretagne, 400 d’Allemagne, et presque autant de Belgique. En Suisse, les services de renseignement en recensent 25.

L’essentiel des recrues a entre 18 et 29 ans, toujours selon le Soufan Group, bien qu’il mentionne un «grand nombre d’occurrences» de combattants de 15-17 ans, sans en préciser le nombre. Les autorités françaises estiment que 25% de ceux qui partent sont des convertis, et 80% proviendraient de familles athées. Du côté britannique, on avance le chiffre de 10 à 12% de femmes.

En guise d’explication à ce phénomène qui reste donc, malgré tout, marginal, les spécialistes évoquent souvent les méthodes de recrutement de ces organisations terroristes, qui relèvent de la manipulation mentale que pratiquent les sectes. Une communication spectaculaire, moderne, efficace, et distribuée par les réseaux sociaux, donnant à voir des actes d’héroïsme individuels, parfois violents, autant qu’une vie en communauté solidaire, et la perspective d’un au-delà radieux sur fond de promesses eschatologiques.

Sentiment de platitude

Or, si ces images semblent faire envie à un nombre croissant d’adolescents, c’est qu’elles constituent bien une alternative enviable à ce que nos sociétés occidentales ont à proposer. «Indirectement, le départ de ces jeunes questionne le monde que nous avons à leur offrir, commente le psychiatre Jean-Claude Métraux, spécialiste des adolescents. Nous vivons dans des sociétés à la fois très atomisées et extrêmement focalisées sur le présent. Le rapport au passé a été chamboulé par une dévalorisation progressive de la notion d’héritage, et en même temps, nous peinons à formuler des perspectives d’avenir. Dans ces conditions, la difficulté de développer un monde de sens partagé est aujourd’hui beaucoup plus répandue qu’il y a 30 ans. Et pas uniquement chez les adolescents. Pour cette raison, l’idée d’adhérer à un collectif, aussi radical soit-il, apparaît tout à fait désirable

«Notre société où règne l’hédonisme ne sait transmettre que des valeurs vénales et matérialistes, ajoute Nahum Frenck, thérapeute de familles. L’acquisition d’un iPhone 5, puis 6, puis 7 ne peut pas être suffisante sur le plan du sens. Les jeunes d’aujourd’hui souffrent d’un sentiment de platitude de l’existence. Or, la guerre, quoi qu’on en pense, est un projet collectif, un phénomène relationnel, qui convoque la solidarité, et nécessite de tous tirer à la même corde. Notre monde vide de valeurs est un terreau fertile pour les intégrismes en tout genre. Parce que ceux-ci donnent du contenu à la vie.»

Mabrouk Merrouche, responsable éducatif chez Reset, un programme d’accompagnement de jeunes en proie à la marginalisation, dresse pour sa part le bilan accablant d’une société du chacun pour soi, qui laisse les adolescents dans une solitude toxique: «Aujour­d’hui, il n’y a plus personne pour parler aux jeunes, pour leur transmettre des valeurs, et leur expliquer la vie. Je ne parle pas seulement des parents absents, des cas sociaux. Je parle des bons parents, classe moyenne-supérieure. Les gamins me disent qu’ils ne font jamais rien avec leur père. Pas seulement du lundi au vendredi, mais aussi le week-end. Qu’est-ce qu’il fait, le père, le week-end? Il s’assoit devant son ordinateur, et dit au gosse de le laisser tranquille. On n’organise rien ensemble, c’est chacun devant son écran. Comment voulez-vous créer du lien dans ces conditions ?»

Pour cet ancien éducateur de rue, la radicalisation par l’islam d’une jeunesse en quête de sens et d’identité n’est pas un phénomène nouveau. Lui-même, issu d’une banlieue française «où l’on parlait arabe autant que français, parce que nos parents n’étaient pas intégrés», a pu le constater dans sa jeunesse: «J’en ai vu partir, à l’époque, des gens de mon âge, en Afghanistan, au Pakistan. La différence, avec aujourd’hui, c’est que l’islam radical ne touche plus seulement des jeunes fragiles, issus de l’immigration maghrébine. Potentiellement, ça peut toucher n’importe qui

Car c’est à la solitude des adolescents que s’adressent les islamistes radicaux. « Ces organisations, elles parlent aux jeunes, conclut Mabrouk Merrouche. Elles s’intéressent à eux, leur donnent des conseils, leur posent des questions, leur montrent qu’ils existent. Pas une fois par semaine, à table, mais sans arrêt, sur Internet. Elles leur donnent l’empathie qu’ils ne reçoivent de personne d’autre. Nous, les adultes, les profs, les travailleurs sociaux, les parents, les journalistes, nous avons tous une responsabilité envers les jeunes. C’est notre indifférence qui les fait partir.»

Article paru sur le site du journal "Le Temps"
 
A Strasbourg, une manifestation de parents contre le départ des jeunes au jihad.
A Strasbourg, une manifestation de parents contre le départ des jeunes au jihad.
Photo AFP