Les Kurdes exhortent l'Europe à dénoncer la Turquie

À Strasbourg le 8 mars 2016, le député du HDP Osman Baydemir accuse l'État turc d'avoir commis des massacres dans le Sud-Est du pays, photographies à l'appui.
À Strasbourg le 8 mars 2016, le député du HDP Osman Baydemir accuse l'État turc d'avoir commis des massacres dans le Sud-Est du pays, photographies à l'appui.
(Photo : Bénédicte Weiss / TV5Monde)

Un millier de Kurdes sont attendus ce mardi 15 mars 2016 devant le Parlement européen de Bruxelles : ils accusent la Turquie de commettre des massacres de civils dans le Sud-Est du pays sous couvert de lutte anti-terroriste. Ils appellent les institutions européennes à intervenir. Des députés kurdes de Turquie ont fait le déplacement à Strasbourg la semaine précédente lors de la session parlementaire, dans ce même objectif.

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« Ce n'est pas la Syrie. C'est Cizre, en Turquie ». Osman Baydemir, député du HDP (pour Parti démocratique des peuples, pro-Kurdes), tient entre ses mains des photographies de rues et d'immeubles dévastés, mais aussi de corps de femmes, d'enfants et d'hommes ensanglantés voire brûlés, et de chars. Ces ruines, indique-t-il, sont celles de Cizre, une ville située au Sud-Est de la Turquie, actuellement en proie à une guerre civile entre le pouvoir et les Kurdes majoritaires dans la région. À l'été 2015, les pourparlers de paix engagés fin 2012 pour mettre fin au conflit kurde, qui a causé plus de 40 000 morts depuis 1984, se sont interrompus.

Comme d'autres villes, Cizre avait été placée sous couvre-feu pour en déloger des partisans du PKK et de sa branche jeunesse, selon le gouvernement turc. Mais d'après les sources kurdes, ce sont des civils qui étaient terrés dans les caves de la ville. Causant au total 650 victimes en l'espace de dix mois, chiffre le député Osman Baydemir. Cette situation est également relatée par certaines ONG, comme Amnesty International. Elle estime dans un communiqué : « S'il est légitime que les autorités turques prennent des mesures en vue d'assurer la sécurité et d'arrêter les suspects, elles doivent respecter les obligations qui leur incombent en termes de droits humains. Les opérations actuellement menées dans le contexte de couvre-feux permanents mettent en danger la vie de dizaines de milliers de personnes et s'apparentent à une sanction collective. »

Ali Atalan, un autre député HDP représentant de la communauté yézidie, estime pour sa part qu'« en trente ans de conflit, il n'y a jamais eu une telle barbarie, de telles attaques dans les villes contre les civils. Aujourd'hui, cette barbarie est telle qu'elle ne laisse même pas deux briques l'une sur l'autre. » Il dénonce des « crimes contre l'humanité » et des « crimes de guerre ».

Solliciter le Parlement européen pour qu'il aille sur place

« Si l'on fait la guerre, il y a des règles, insiste Osman Baydemir, par ailleurs ancien maire de Diyarbakir (l'un de ses quartiers, Sur, est placé sous un couvre-feu en partie levé le 13 mars) et ancien président de l'Association des droits de l'Homme en Turquie.  Il y a des conventions internationales pour cela. Actuellement, elles ne sont pas respectées. C'est pour cela que nous sollicitons les institutions du Parlement européen pour aller voir ce qu'il se passe sur place. » D'où sa présence et celle d'Ali Atalan lors de la session parlementaire de mars 2016 à Strasbourg, en plein débat sur l'accord UE/Turquie sur l'accueil des réfugiés.

En réponse à leur requête - et à celle d'autres députés qui les ont précédé à Strasbourg - deux délégations du Conseil de l'Europe (dont la Turquie est membre) et une du Parlement européen devraient se rendre à Sur et à Cizre courant de la semaine du 21 mars prochain. Treize autres délégations, composées de députés et d'ONG notamment, devraient partir de France à la même période.

Le gouvernement turc assure s'en prendre aux villes du Sud-Est du pays pour lutter contre le PKK kurde, considéré comme une organisation terroriste par l'Union européenne et la Turquie. Ici, le drapeau de l'organisation face à Cour européenne des droits de l'Homme lors d'une manifestation kurde à Strasbourg, le 29 février 2016.
Le gouvernement turc assure s'en prendre aux villes du Sud-Est du pays pour lutter contre le PKK kurde, considéré comme une organisation terroriste par l'Union européenne et la Turquie. Ici, le drapeau de l'organisation face à Cour européenne des droits de l'Homme lors d'une manifestation kurde à Strasbourg, le 29 février 2016.
(Photo : Bénédicte Weiss / TV5Monde)
Pour l'instant, seule une délégation de trois députés européens, dont deux membres de la Commission des droits de l'Homme, s'est rendue à Diyarbakir du 4 au 6 mars. Elle s'y est entretenue des différents couvre-feux. « Les témoignages reçus dépassent l'entendement sur ce qu'il s'est passé à Cizre, relate l'eurodéputée Marie-Christine Vergiat. Y compris concernant les cadavres que l'on cherche à faire disparaître pour effacer toute preuve... » L'emploi de gaz chimiques est soupçonné par les sources kurdes. Takis Hadjigeorgiou, eurodéputé chypriote qui était du voyage, indique avoir pu échanger à plusieurs reprises avec des représentants kurdes mais pas avec le gouverneur de la région.

D'après Marie-Christine Vergiat, plus de 150 personnes seraient encore enfermées à Sur, dans des caves ou sous des éboulis. Sans eau ni électricité, mais avec des téléphones leur permettant parfois de communiquer avec l'extérieur. Ni elle, ni ses collègues, n'ont pu entrer dans le quartier : « On craignait pour notre sécurité. Il y a des snipers sur place ». Ce qu'elle a vu lui « rappelle les images de villages rasés pendant la Seconde Guerre mondiale. »

Une impression qui, indique l'eurodéputé espagnol Miguel Urban Crespo, ne déteint pas forcément sur le reste de la ville : « Ce qui est surprenant, c'est l'étonnante normalité du quotidien des civils alors qu'on entend des tirs de toute part. On ne peut pas accepter que la société civile vive la guerre et les violations des droits de l'Homme comme si cela était normal. C'est pour cela qu'il faut le dénoncer et y mettre un terme. »

Avant Bruxelles, Strasbourg

Avant de se rendre à Bruxelles pour manifester ce mardi 15 mars, les Kurdes ont battu le pavé pendant trois semaines face aux institutions européennes de Strasbourg. Environ 10 000 personnes s'y sont relayées du 22 février au 12 mars, selon les organisateurs.
Chaque jour du 22 février au 12 mars 2016, une marche a été organisée par les Kurdes vers la Cour européenne des droits de l'Homme, à Strasbourg. Ici, le 29 février 2016 au départ de la manifestation.
Chaque jour du 22 février au 12 mars 2016, une marche a été organisée par les Kurdes vers la Cour européenne des droits de l'Homme, à Strasbourg. Ici, le 29 février 2016 au départ de la manifestation.
(Photo : Bénédicte Weiss / TV5Monde)
Des petits comités sont allés rencontrer les délégations permanentes des membres du Conseil de l'Europe – hors Turquie. Tandis que chaque après-midi ou presque, un groupe parcourait la centaine de mètres séparant le sit-in de la CEDH, à grand renfort de drapeaux, slogans et tambour. Le 12 mars, dernier jour de présence, cette marche quotidienne s'est déplacée jusqu'au centre-ville.

En tout, 58 couvre-feux ont été décrétés dans 21 villes entre la reprise du conflit à l'été 2015 et début mars 2016, selon le Conseil démocratique kurde en France. Celui de Cizre a été levé le 1er mars au bout de deux mois et demi, et n'est maintenu que la nuit. Cela arrive bien trop tard pour Osman Baydemir. Ali Atalan, lui, a peur pour les villes de Sirnak et de Nusaybin : « Je suis de Nusaybin. Le préfet de la ville m'a dit qu'il va s'y passer des choses effroyables. Les hôpitaux ont été vidés, ainsi que le camp de réfugiés yézidi qui est là-bas. C'est l'armée qui s'y est mise avec des blindés, à la place des réfugiés... » L'accès vient d'y être interdit ce 13 mars au soir, le gouvernement turc annonçant le déclenchement imminent d'opérations de « nettoyage » sur place, ainsi qu'à Sirnak et Yüksekova.

Le gouvernement dément les accusations de massacre. Dans un entretien accordé à l'AFP le 2 mars, le vice-Premier ministre Yalçin Akdogan a affirmé que les opérations à Cizre avaient été exécutées « dans le cadre de la loi et avec une précaution maximale pour éviter de mettre en danger la population ».