Antisémitisme : quand les médias s'emballent

Profanation du cimetière juif de Sarre-Union en Alsace.
Profanation du cimetière juif de Sarre-Union en Alsace.
AP Photo/Christian Lutz

Dimanche 15 février, la découverte de la profanation du cimetière juif de Sarre-Union a provoqué un emballement des médias qui n’ont pas attendu avant de qualifier cet acte « d’antisémite ». Après plusieurs rebondissements, le procureur a finalement confirmé le mobile antisémite.
Éclairage de Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias, de l'information et du journalisme.

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Les faits


Dimanche 15 février, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, annonce que 250 tombes ont été profanées au cimetière juif de Sarre-Union en Alsace.
Il s’agit d’un « acte ignoble et antisémite » pour Manuel Valls qui s’est exprimé sur Twitter dans la soirée.
Le président de la République condamne cet « acte odieux et barbare » à travers un communiqué et ajoute que « la France est déterminée à lutter sans relâche contre l’antisémitisme ».
 
Lundi 16 février, cinq mineurs sont placés en garde à vue dans le cadre de l’enquête après que l’un d’entre eux se soit dénoncé à la gendarmerie. Les adolescents âgés de 15 à 17 ans, tous originaires de la région, auraient commis les faits jeudi 12 février dans l’après-midi et se défendent de tout antisémitisme. Ils se disent également « choqués de la tournure des événements ».
Le procureur de Saverne affirme qu’ils sont « sans antécédents judiciaires » et qu’aucune conviction idéologique ne pourrait expliquer leur comportement. 
 
Mardi 17 février, François Hollande se rend à Sarre-Union pour la cérémonie de recueillement  où il rappelle que la place des Français de confession juive est « naturellement en France » et qu’il les défendra de « toutes ses forces ».
La garde à vue de deux des adolescents est quant à elle prolongée de 24 heures.

Mercredi 18 février, le procureur de Saverne demande la mise en examen des cinq adolescents. Il estime que le mobile antisémite apparaît clairement au vu des éléments de l'enquête.
Pourquoi les médias ont-ils instantanément qualifié d’acte antisémite la profanation du cimetière juif de Sarre-Union ?
 
Cela renvoie à ce que l’on pourrait appeler un climat d’attente. Le contexte périlleux de l’actualité avec la répétition d’attentats à Paris et à Copenhague ayant un caractère antisémite semble corroborer cette connotation de la profanation du cimetière alsacien. De fait, les prudences habituelles, les précautions qui auraient pu être prises avant de caractériser cet acte ont tendance à tomber car il y a comme une force d’évidence. C’est un moment à haut risque.  
Dans certains cas, les journalistes sont confortés dans ce type d’interprétation par un certain nombre de sources. Je pense notamment à l’affaire du RER D où le ministre de l’Intérieur avait déclaré que l’acte était antisémite alors qu’il s’agissait d’une supercherie. La personne prétendument agressée avait purement et simplement inventé l’histoire. L’orientation avait été donnée par le ministère de l’Intérieur et les médias avaient manqué de prudence, là où ils auraient dû vérifier et attendre que l’enquête avance. Le même phénomène s’était produit dans l’affaire de Carpentras où l’on avait d’emblée fait un procès au Front National en considérant qu’il était le seul responsable. Il s’était avéré par la suite que les personnes mises en cause n’avaient rien à voir avec le FN. Il faut le reconnaître : dans ces deux exemples, le poids des sources était très fort.
Dans l’affaire présente on est face à un phénomène similaire, avec un type d’interprétation probable. Tout semble valider cette idée avant même qu’on l’ait vérifiée. 
 
Quels sont les risques ?
 
Dans l’affaire de Sarre-Union, il faut faire attention aux effets des séries. Dans le domaine de l’information, on a souvent l’habitude de voir qu’un événement peut faire modèle et qu’on assiste par la suite à des répétitions. Avec les attentats de Paris et de Copenhague on a le sentiment d’être dans un cycle infernal, qu’il y a une série d’actes antisémites qui se développe à un moment donné. 
Il faut cependant reconnaître que l’erreur peut venir du fait que le cimetière profané est juif. La probabilité qu’il s’agisse d’un acte antisémite est donc très forte mais cela n’empêche pas qu’une certaine prudence soit de mise.
 
Les proportions prises par l’affaire du cimetière de Sarre-Union ont effrayé les auteurs présumés, puisque l’un d’entre eux s’est dénoncé aux gendarmes. Finalement, cela n’a-t-il pas été bénéfique pour l’enquête ?
 
Il y a une disproportion entre la profanation de 250 tombes et le fait de ne pas se rendre compte que l’acte commis est grave. Ce n’est pas la peine de rajouter une erreur médiatique à une erreur médiatique, mais là encore il faut faire preuve de prudence et attendre l’évolution de l’enquête afin de voir si les déclaration des adolescents doivent être prises au pied de la lettre.