Birmanie : les moines nationalistes, nouvelle force politique

De jeunes moines écoutent attentivement la conférence de presse organisée par Mabatha dans un monastère de la banlieue de Rangoun, vendredi 2 octobre 2015.
De jeunes moines écoutent attentivement la conférence de presse organisée par Mabatha dans un monastère de la banlieue de Rangoun, vendredi 2 octobre 2015.
Photo A.Rusek/TV5MONDE

Avec son influence croissante, le groupe de moines nationalistes birmans Mabatha entend peser dans le prochain scrutin libre du pays en 25 ans, le 8 novembre prochain, en ostracisant la minorité musulmane.

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L'image est impressionnante : l'intérieur du stade est rempli de robes couleurs safran et rose. L'événement qui se tient ici dans la banlieue de Rangoun a tout d'un meeting de campagne. Des milliers de moines et de supporters se sont rassemblés à l'intérieur du stade Thuwana sous une chaleur étouffante. Et dehors des milliers d’autres suivent l'événement sur un écran géant.

Cette grande messe est organisée à l'appel du groupe de moines nationalistes Mabatha pour clôturer un mois de célébration dans tout le pays après l'adoption de quatre lois très controversées sur la religion, dont les deux dernières ont été approuvées le 21 août dernier par le parlement. 

Des milliers de moines sont rassemblés au stade Thuwunna à Rangoun à l'appel du groupe de moines nationalistes Mabatha pour célébrer le passage de 4 lois sur la religion, dimanche 4 octobre 2015.
Des milliers de moines sont rassemblés au stade Thuwunna à Rangoun à l'appel du groupe de moines nationalistes Mabatha pour célébrer le passage de 4 lois sur la religion, dimanche 4 octobre 2015.
Photo A.Rusek/TV5MONDE

Des lois qui visent les musulmans

Initiées par Mabatha (ou Comité pour la protection de la race et de la religion) ces lois visent clairement les musulmans du pays. Désormais pour se convertir à une autre religion ou se marier avec un non bouddhiste, il faudra avoir l’accord des autorités locales. A cela, viennent s’ajouter l’interdiction de la polygamie sous peine d’emprisonnement et le contrôle de la population pour certaines minorités ethniques. « En passant ces lois, le parlement ignore les droits humains fondamentaux et risque d’enflammer des tensions communautaires dans le pays, menaçant une transition démocratique plus que fragile juste avant des élections capitales », a souligné l'ONG Human Rights Watch. 

Parmi les invités de ce grand rassemblement nationaliste, le plus connu des membres de Mabatha : le moine U Wirathu. Il a été rendu célèbre en apparaissant en couverture du magazine américain Time Magazine en juillet 2013 qui le présentait alors au monde comme « le visage du terrorisme bouddhiste ».
<p>Le moine ultra nationaliste U Wirathu à la tribune du rally organisé par Mabatha au stade Thuwunna à Rangoun, le 4 octobre 2015.</p>

Le moine ultra nationaliste U Wirathu à la tribune du rally organisé par Mabatha au stade Thuwunna à Rangoun, le 4 octobre 2015.

Photo A.Rusek/TV5MONDE

Pour lisser son image et montrer que Mabatha n’est pas juste le représentant de la majorité bamar du pays, le groupe de moines a invité plusieurs minorités ethniques du pays : danseuses du Kachin et de l’Etat Shan, femmes au long cou de l’état Kayah… Mais pas un musulman – minorité qui compte pour, au moins, 5% à 6% de la population.

En Birmanie, les moines n'ont pas le droit de vote

Sous les caméras du pays et des quelques médias étrangers présents, les invités se succèdent à la tribune pour expliquer combien il est important de préserver et de protéger la culture et les valeurs du bouddhisme contre une menace dont personne ne dira le nom. « Avant que les lois pour la protection de la nationalité soient proclamées, il y avaient des conflits et des violences. C’est pour prévenir ces situations indésirables que ces lois ont été proposées. Leur but est d’instaurer l’unité, la justice et la paix », explique U Baddanta Tilokabhivamsa, le président de Mabatha, dans son discours d’introduction.

Des moines se prennent en photo avec les minorités ethniques invitées du<br />
grand rassemblement du groupe de moines Mabatha à l'extérieur du stade<br />
Thuwana à Rangoun le 4 octobre 2015.
Des moines se prennent en photo avec les minorités ethniques invitées du
grand rassemblement du groupe de moines Mabatha à l'extérieur du stade
Thuwana à Rangoun le 4 octobre 2015.
Photo A.Rusek/TV5MONDE

« C’est le devoir de chaque citoyen de comprendre, d’observer et de suivre ces lois ». Avant de poursuivre « Je voudrais clarifier quelque chose : ce n’est pas nous Mabatha qui avons fait ces lois (…) elles ont été faites et promulguées dans le respect des règles du pays ».

Le gouvernement doit prendre des mesures contre ceux qui utilisent la religion à des fins politiques.
 Aung San Suu Kyi
En Birmanie, les moines n’ont pas le droit de vote. Et la Constitution interdit d’utiliser la religion à des fins politiques ou électorales. Pourtant, Mabatha semble avoir largement dépassé cette limite même si le groupe s’en défend.

Aung San Suu Kyi en appelle au gouvernement

Aux abords du stade où avait lieu la grande messe de Mabatha, il est facile de repérer les voitures aux autocollants pro USDP, le parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement au pouvoir. D’ailleurs, l’ultra nationaliste U Wirathu a largement exprimé dans les médias et sur les réseaux sociaux son soutien à l’actuel gouvernement et au président Thein Sein, critiquant Aung San Suu Kyi et son parti, la Ligue Nationale pour la Démocratie. Il accuse le prix Nobel de la paix d’être pro-musulmans. 
La chef de file de l'opposition, Aung San Suu Kyi fait campagne pour son parti la LND dans le cadre des élections birmanes, le 25 octobre 2015.
La chef de file de l'opposition, Aung San Suu Kyi fait campagne pour son parti la LND dans le cadre des élections birmanes, le 25 octobre 2015.
Photo AP Photo/Khin Maung Win

La LND a en effet montré son désaccord avec ces lois. En campagne dans sa circonscription, samedi 25 octobre, à deux heures de Rangoun, Aung San Suu Kyi a appelé le gouvernement à prendre des mesures contre ceux qui utilisent la religion dans la campagne électorale. « Le gouvernement doit appliquer la loi pour que les gens vivent en paix. Pourquoi les autorités ne prennent aucune mesure contre ces gens ? » a-t-elle déclaré devant ses supporters. 

Deux jours avant son grand rassemblement, Mabatha avait invité les journalistes lors d’une conférence de presse pour essayer de redorer son image à l’international et de se défendre des accusations dont le groupe fait l’objet. « Nous n’avons jamais encourager les gens à voter pour un parti ou un autre. Le président de Mabatha n’a jamais signé quoi que ce soit pour encourager cela. Ce sont des actions individuelles basées sur des émotions personnelles », insiste Dhama Piya, un des chefs du groupe de moines. 
Les médias internationaux ne comprennent pas notre culture et nos traditions.
 Dhama Piya, un des chefs du groupe de moines nationalistes Mabatha.
Pourtant à la question de savoir si le groupe allait prendre des mesures contre ces personnes, le moine a clairement répondu « non ». 
« Nous avons créé Mabatha pour préserver notre culture et nos valeurs morales. Les gens sont de plus en plus faibles dans notre pays. Certaines lois pour protéger les femmes sont faibles. Nous sommes menacés de plusieurs façons : par les armes, par les médias, par la finance, par la peur. C’est pour cela que nous allons continuer à défendre nos idées et nos valeurs. Nous allons ouvrir des écoles, organiser des conférences, aller à la rencontre des gens », explique l’organisation. « Je pense que les médias internationaux ne comprennent pas notre culture et nos traditions. Ils n’ont pas les idées claires », poursuit le chef nationaliste. 
 

Mabatha, nouvelle force politique

A chaque succès, l’influence de ce groupe de moines nationalistes dans le pays est de plus en plus grande. Récemment, Mabatha a réussi à stopper le développement d’un luxueux projet immobilier près de la Pagode Schwedagon à Rangoun, le lieu bouddhique le plus sacré de Birmanie faisant perdre plusieurs millions de dollars à l’armée, propriétaire du terrain.
Conférence de presse de Mabatha dans un monastère de la banlieue de Rangoun vendredi 2 octobre
Conférence de presse de Mabatha dans un monastère de la banlieue de Rangoun vendredi 2 octobre
Photo A.Rusek/TV5MONDE
Mabatha est devenu une nouvelle force politique dans le pays. Et si elle sert les intérêts du gouvernement qui laisse faire, elle influence aussi les décisions de l’opposition, la LND dans cette campagne électorale. Pour preuve, le parti d’Aung San Suu Kyi n’a nommé aucun candidat musulman. « Si nous choisissons des candidats musulmans, Mabatha nous montrera du doigt et nous préférons éviter cela », explique U Win Htein, un des chefs du parti. Même chose du côté de l’USDP
 

Des candidats musulmans écartés

Sur les 6000 candidats présentés par les 94 partis participant à ces élections, aucun candidat musulman n’avait d’abord été acceptés. Mais devant la pression de la communauté internationale, la commission électorale est revenue sur sa décision et en a réinstallé onze sur une centaine.
Neuf ambassades dont les Etats-Unis, le Japon et la Grande-Bretagne avaient exprimé dans un communiqué, quelques jours auparavant, leurs inquiétudes sur le fait que « la religion soit utilisée comme facteur de division et de conflit » dans cette période électorale.
U Khin Maung Cho, un des 11 candidats musulmans réinstallés pas la Commission Electorale en Birmanie. Il se présente en indépendant dans le quartier de Pabeban à Rangoun. 
U Khin Maung Cho, un des 11 candidats musulmans réinstallés pas la Commission Electorale en Birmanie. Il se présente en indépendant dans le quartier de Pabeban à Rangoun. 
Photo A.Rusek/TV5MONDE

Khin Maung Cho est de l’ethnie Bamar comme la majorité des Birmans du pays mais sa religion est l’islam. Il est un des 11 candidats réinstallés et se présente candidat dans la circonscription de Pabeban, un quartier musulman en plein cœur de Rangoun. « Ma candidature a été rejetée à cause de la citoyenneté de mes parents alors que j’ai tous les papiers prouvant qu’ils ont la nationalité birmane. Mes parents sont birmans et sont enregistrés au bureau de l’immigration » observe-t-il. « Mais je pense que la vraie raison de ce refus, c’est ma religion ».

Et c’est parce qu’aucun des deux grands partis, l’USPD et la LND, n’a proposé de candidats musulmans qu’il a décidé de se présenter en indépendant. « C’est une politique préméditée d’exclusion des musulmans par les deux grands partis (…) Notre Constitution interdit de mélanger la religion et la politique et je suis effrayé quand je vois que certains moines peuvent influencer les partis politiques » poursuit-il. 

Avec encore quelques jours pour faire campagne – principalement du porte à porte dans sa circonscription - Khin Maung Cho espère qu’il recevra des voix aussi bien de la communauté musulmane que de tous les Birmans, quelle que soit leur religion.