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Les partis populistes et nationalistes gagnent du terrain en Europe

National populisme et extrême droite font de plus en plus fortement entendre leur voix en Europe. Aucun pays ou presque du vieux continent n'échappe à leur emprise directe - dans des coalitions gouvernementales - ou indirecte, leurs thèmes de campagne favoris, immigration, sécurité, euroscepticisme, étant repris par les partis de la droite traditionnelle. Après les élections cantonales en France, au mois de mars 2011, c'est au tour des électeurs finlandais de céder aux sirènes du repli sur soi.

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Entretien avec Jean-Yves Camus, chercheur à l'Iris et spécialiste des extrêmes droites européennes

Quelles sont les différences entre partis d'extrême droite et partis nationalistes-populistes ?

Il n'y a pas de définition exacte en sciences politiques à ce niveau là, mais on distingue généralement trois sortes de populismes : un populisme d'extrême droite, un populisme d'extrême gauche et un populisme agrarien, donc paysan. Ce que l'on sait c'est que le Fidesz en Hongrie, le parti de Monsieur Orban, est un parti chrétien-conservateur affilié à différents partis démocratiques de droite. On peut glauser sur l'aspect autoritaire de Monsieur Orban, mais le Fidesz est clairement un parti de droite là où le Jobbik est un parti d'extrême droite.

Et où se situe le parti des Vrais Finlandais ?

Le parti des Vrais Finnois est un parti agrarien, comme l'Union démocratique du centre (UDC) en Suisse. C'est un populisme très daté qui a été très fort à la fin du XIXème siècle. C'est une forme de protestation de société rurale et conservatrice vis-à-vis d'une transformation jugée trop rapide ou négative du mode de vie traditionnel. Mais petit à petit ces populismes évoluent, et ce, grâce à l'action d'un homme dans le cas de la Finlande. C'est Timo Soini qui a insufflé un vrai charisme et a radicalisé le mouvement. Le fait que la minorité suédoise détienne des leviers de commande importants ou la perte des territoires annexés par l'URSS au cours de la guerre froide sont des sujets qui accentuent ce populisme finlandais. Mais ce parti, comme le Parti du Progrès en Norvège ou l'UDC en Suisse n'a aucune filiation avec les fascismes locaux. Les Vrais Finnois représentent un peu ce que Marine Le Pen aimerait faire avec le Front National. Les Vrais Finnois c'est un parti idéal pour elle, parce que personne ne songe à les traiter de fascistes...

Hongrie : Le premier ministre conservateur populiste Viktor Orban - AFP
Hongrie : Le premier ministre conservateur populiste Viktor Orban - AFP
Au delà des terminologies, ce que fait le gouvernement hongrois est inquiétant en termes de libertés et de démocratie...

Oui, dans la nouvelle Constitution il y a la référence à Dieu, à la famille traditionnelle, à l'ethnicité. Mais cela renvoie à la différence historique qui existe en Hongrie entre la droite hyper-réactionnaire des années 30 et les véritables fascistes, les pro-nazis qui ont pris le pouvoir à la fin de la Seconde guerre mondiale. Il y a deux filiations populistes et nationalistes en Hongrie. Une filiation réactionnaire cléricale, autoritaire et puis une autre proprement fasciste. La filiation fasciste c'est le parti Jobbik et la filiation réactionnaire c'est Victor Orban avec le Fidesz. Mais le problème d'Orban, c'est que le Jobbik a fait 17% aux dernières législatives. Donc, s'il ne veut pas perdre du terrain, il faut qu'il donne des gages à la droite la plus dure.

Quelles sont les raisons de la progression de ces partis populiste et nationalistes ?

Tout dépend si on parle de l'Europe de l'est ou du reste de l'Europe. En Europe de l'est il y a un problème persistant de définition de la nationalité. Qu'est-ce qu'un "vrai Hongrois" par exemple ? C'est un Magyar (groupe ethnique originaire d'Asie Centrale ayant constitué la Hongrie et réparti sur plusieurs pays de l'Europe de l'est ndlr) qui parle le hongrois et qui est chrétien. Dans la définition de Monsieur Orban, un Magyar chrétien de langue hongroise né et vivant en Roumanie est Hongrois alors qu'un Rom parlant hongrois et vivant en Hongrie depuis cinq générations ne l'est pas ! Il y a eu pendant des années en Pologne, sous le régime communiste, une expression qui était "vrai Polonais"...

Et dans les autres pays d'Europe, comme la Finlande ?

Des raison identitaires aussi, mais pas les mêmes. Et puis une crainte de l'Union européenne, de la mondialisation. Une forme de nationalisme des petites gens, des laissés pour compte de la crise.

Quelles seraient les conséquences en Europe si ces partis populistes progressaient encore ?

Des problèmes pour l'Union européenne d'abord. Les Vrais Finnois ont fait campagne sur le thème "nous ne paierons pas pour les Portugais et les Grecs". Dans ce cas là, si un pays devait recourir à la solidarité européenne, ce serait beaucoup plus compliqué. Le centre de gravité de l'Europe se déplacerait encore plus à droite amenant une défiance envers toute forme de supra-nationalité, la volonté d'en finir avec le pluriculturalisme, plutôt que le multiculturalisme auquel je ne crois pas, une politique plus restrictive des flux migratoires.

Et pour les libertés ?

Pour la liberté de la presse, par exemple, si le gouvernement hongrois est liberticide, je ne vois pas un Gianfranco Fini (extrême droite Italienne dans le gouvernement Berlusconi ndlr) s'attaquer à la liberté de la presse, ce qui n'est pas non plus le cas des Vrais Finnois ou du Parti du Progrès norvégien. Ils admettent une société pluraliste et d'expressions dissidentes. En revanche avec Orban en Hongrie, c'est autre chose, avec une loi sur les médias et des mesures qui sont attentatoires au pluralisme et à la liberté d'opinion.

Les partis de droite classique peuvent-ils basculer dans des politiques populistes ? Est-ce le cas en France, par exemple, avec l'UMP ?

Pour le cas français je suis circonspect. À force de trop utiliser le terme de populisme on lui fait perdre de sa substance. Le système français comporte des contre-pouvoirs, alors qu'en Hongrie, Orban a la majorité absolue, il peut faire ce qu'il veut, aller au delà du mandat des électeurs. Ce qu'il fait en ce moment d'ailleurs. En France, on a une démocratie plus ancienne, plus rodée. Le système multipartite y est plus ancien que celui de la Hongrie, le pouvoir de la presse plus affirmé. Et puis il n'y a pas unicité des positions au sein de la majorité française de droite. Mais il est vrai qu'en quinze ans, les thèmes dominants de la droite ont beaucoup changé, et la progression de l'extrême droite (le Front national) y est pour beaucoup.

Repères

Carte des derniers scores électoraux des partis populistes et nationalistes de droite et d'extrême droite en Europe

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Des politiques basées sur le conservatisme et le rejet de l'Europe

Les différences entre les partis nationalistes-populistes et les partis d'extrême droite semblent tenir à peu de choses. En Hongrie, le parti populiste au pouvoir a déjà restreint les droits de grève ou d'expression et fait voter une nouvelle constitution dominée par une forte idéologie de droite-chrétienne qui relativise le principe d'universalité ou d'égalité des droits humains et supprime l'indépendance de la magistrature. Les partis populistes-nationalistes évitent soigneusement les propos racistes mais surfent sur la vague d'inquiétude générée par la crise économique et la peur de l'islam, même au sein de pays européens où l'immigration de populations maghrébines est quasi inexistante. Le slogan du parti des Vrais Finlandais (19% des suffrages et 39 sièges remportés le 17 avril 2011), "Les Finlandais d'abord", résonne de façon étrange dans un pays qui ne compte que 3,1% d'étrangers sur son sol. P.H
Timo Soini, leader du Parti populiste des “Vrais Finlandais“
Timo Soini, leader du Parti populiste des “Vrais Finlandais“