Les Roumains protestent contre les réformes judiciaires du nouveau gouvernement

Les manifestants sur la place de l'Opéra de Timisoara
Les manifestants sur la place de l'Opéra de Timisoara
© Aline Fontaine

Un mois à peine après son investiture, le nouveau gouvernent roumain entend prendre en main la justice du pays avec deux ordonnances d’urgence : l’une assouplissant le système de grâce et l’autre, la législation sur les abus de pouvoirs. Mais le président comme des milliers de Roumains s’y opposent.

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Dan n’a pas oublié ses idéaux. En décembre 1989, cet artisan avait 20 ans et protestait sur la même place de l’Opéra de Timisoara pour la liberté. Ce dimanche 22 janvier, il a crié, avec 5000 autres, pour rappeler qu’il voulait « vivre en harmonie dans un Etat de droit où l’avenir ne serait pas dicté par une bande de voleurs ».

Pour les dizaines de milliers de Roumains qui ont manifesté à travers le pays et à l’étranger, les « voleurs » sont les membres du nouveau gouvernement, dirigé par le Parti social démocrate (PSD), vainqueur des élections parlementaires de décembre.

''Dans une démocratie, les voleurs sont en prison''
''Dans une démocratie, les voleurs sont en prison''
© Aline Fontaine


Mercredi 18 janvier, lors de leur réunion hebdomadaire, les ministres s’apprêtaient à adopter en douce deux ordonnances d’urgence. La première visait à grâcier les condamnations inférieures à cinq ans de prison, ainsi que certaines peines de prison avec sursis, à l’exception des récidivistes, des délits avec violence, des délits sexuels et des délits de corruption. Une grâce partielle (peine réduite de moitié) serait accordée sans restriction aucune, cette fois, aux détenus de plus de 60 ans ou à ceux qui ont des enfants de moins de cinq ans. 

A ce projet de grâce collective qui éclipserait ainsi la grâce individuelle attribuée par le président, s’ajoutait la redéfinition des « abus de pouvoirs » dans le code pénal : les détournements de fonds publics de moins de 50 000 € ne seraient plus concernés et aucune enquête ne pourrait être menée six mois après les faits. 

Un premier sauvetage présidentiel

Néanmoins, mercredi 18 janvier, alors que le Premier ministre s’apprêtait à évacuer les journalistes de la salle pour discuter du projet, le président, tout juste au courant de la manoeuvre, a décidé de prendre en main la séance, prérogative qu’il n’avait encore jamais utilisée depuis le début de son mandat en 2014. « Vous connaissez l’histoire de l’éléphant qui est là et que l’on ne voit pas. Aujourd’hui, nous avons deux éléphants parmi nous, a déclaré Klaus Iohannis, libéral et minoritaire, en référence aux deux ordonnances. Je suis venu afin de m’assurer que cela ne se fera pas du jour ou lendemain sans avoir consulté les institutions concernées. » Car jusqu’à alors ni le Parlement, ni les organes judiciaires n’avaient été interrogés.

 
"Corruption" vs "Démocratie"
"Corruption" vs "Démocratie"
© Aline Fontaine
Pour le ministre de la Justice, ces mesures restent inévitables afin de désengorger les prisons, la surpopulation carcérale en Roumanie étant souvent critiquée par la Cour européenne des droits de l’Homme. « En ce moment, il y a 8000 prisonniers en trop, pour les 19 000 places que l’on a en prison. Si vous comptez les Roumains qui sont en prison à l’étranger, le taux d’occupation dépasserait les 200%. Si la CEDH nous sanctionne, l’impact budgétaire, dans le scénario optimiste, serait de 80 millions d’euros par an », a argué Florin Iordache. D’après son ministère, 2000 personnes pourraient bénéficier de cette grâce collective.

Si l’intervention du président a permis de retarder le projet, elle n’a pas apaisé les craintes des Roumains. « Je me sens complètement roulée dans la farine, s’est énervé Eduard, venu protester à Timisoara. Non seulement, ce plan est monté dans la plus grande opacité. Mais surtout, il profitera aussi à des personnes qui purgent leur peine à domicile, et dans ce cas, l’excuse des prisons pleines n’est nullement valable, donc je sens que cette ordonnance cache un but bien précis. »


Vers un référendum

Ces dix dernières années, plus de 1 500 hommes politiques ou d’affaires ont en effet été condamnés pour avoir volé à l’Etat roumain quelques 1,5 milliard d’euros. « Et ainsi ceux qui auront effectué la moitié de leurs peines pourront être libérés sur le champ, sans inquiétude, c’est le cas de patrons de chaînes de télévision proches du pouvoir et accusés de blanchiment d’argent. Tous les progrès menés ces dernières années contre les corruptions s’envoleront en un instant », complète Tiberiu Pfiszter, programmateur de 37 ans, à l’initiative du rassemblement.
 

On risque de se réveiller avec des hommes politiques qui auront rempli leurs poches avec l’argent public. 

Tiberiu Pfiszter

La rédéfinition des « abus de pouvoir » inquiète davantage. « On risque de se réveiller avec des hommes politiques qui auront rempli leurs poches avec l’argent public sans qu’aucun projet pour les citoyens n’ait abouti, alors que nous avons des systèmes de santé et d’éducation déjà désastreux », regrette Tiberiu.

Manifestations et pétitions

Devant cette mobilisation populaire, le président, qui a participé aux manifestations de Bucarest, a annoncé, lundi 23 janvier, qu’il convoquerait un référendum consultatif. Cependant, cette initiative pourrait prendre plusieurs semaines. D’ici là, à tout moment, le gouvernement pourrait adopter ses deux ordonnances d’urgence qui entreraient en vigueur immédiatement. Seul l’Avocat du peuple a le pouvoir de les attaquer auprès de la Cour constitutionnelle, mais il a déjà fait savoir qu’il n’en n’avait pas l’intention.

Les Roumains, eux, sont prêts à continuer le combat jusqu’à ce que le gouvernement renonce à son projet. Déjà d’autres manifestations sont prévues dimanche prochain. Et plusieurs pétitions sont en cours. A Timisoara, Tiberiu a déjà récolté 1400 signataires. « Nous avons déjà fait tomber un gouvernement pour faits de corruption en 2015. Nous sommes prêts à recommencer », a lancé Alexandra, une des signataires.