Les royaumes du Commonwealth boudent le jubilé d’Elizabeth II

La reine Elizabeth II, qui s’apprête à entrer dans sa soixantième année de règne, reste la chef d’Etat symbolique des quinze royaumes du Commonwealth (en dehors du Royaume-Uni). À l’exception du Canada, ses sujets lointains lui témoignent une indifférence singulière.

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Les royaumes du Commonwealth, en bleu sur la carte. Les anciens royaumes sont représentés en rouge.
Les royaumes du Commonwealth, en bleu sur la carte. Les anciens royaumes sont représentés en rouge.
«Ici, ils sont pas très fan de la reine, le peuple s’en fiche un peu» constate Yann Fatras, un expatrié français à Brisbane à l’est australien, dans la région pourtant évocatrice de « Queensland ». «C’est pas qu’ils sont contre la reine, mais elle représente un temps révolu, ici, c’est vraiment pas une superstar.» Et son jubilé ? «J’en ai pas du tout entendu parler.» tranche-t-il.
 
Et pour cause, le diffuseur public Australien Broadcasting Corporation (ABC) ne fait que peu de cas de la monarchie britannique. A l ‘exception d’une série de documentaires sur la royauté, elle ne prévoit pas de retransmettre en direct les principaux évènements du jubilé. Fait marquant : pendant le point culminant de la fête, la parade nautique de la reine sur la tamise londonienne dimanche, la chaîne diffusera «Shampoo», un film des années 70 avec Warren Beatty.
 
«C’est scandaleux, ABC préfère diffuser un film sur un coiffeur fou de sexe qui tombe les femmes au lieu du jubilé d’une reine qui s’est comportée de manière impeccable pour ce pays» s’indigne David Flint, le dirigeant de l’association des australiens pour une monarchie constitutionnelle. Pour lui, la responsable de ce manque d’enthousiasme à l’égard de la couronne est la Première ministre Julia Gillard, qui a toujours dit que l’Australie devra un jour devenir une République.  

Le timbre imprimé en Australie en l'honneur de la couronne britannique
Le timbre imprimé en Australie en l'honneur de la couronne britannique
Des commémorations sans émotion

Pourtant, le gouvernement australien ne boude pas complètement les festivités. Canberra a promis une donation de 5 millions de dollars australiens (environ 4 millions d’euros) au trust du jubilé, une organisation qui redistribuera l'argent récolté à des œuvres de charité dans le Commonwealth. Des timbres ont été édités à l'effigie de la reine, ainsi que des pièces de monnaies commémoratives, et de nouveaux bâtiments construits sur le bord de mer à Perth (dans l’ouest) seront baptisés «quai Elizabeth». Pourtant, derrière cette reconnaissance institutionnelle, aucune émotion ne semble habiter les australiens à l’approche du jubilé de diamant.

Le constat est le même dans les autres royaumes du Commonwealth. En Nouvelle-Zélande, le gouvernement a préféré encourager les associations à organiser leurs propres célébrations, plutôt que de dépenser de l’argent public pour la couronne britannique. «Il y a quelques fêtes organisées par des pubs britanniques par exemple, mais la plupart des gens sont indifférents» résume le président du mouvement République Nouvelle-Zélande. A Singapour, le British Club a prévu des bals et des déjeûners, à l’instar de l’ambassade britannique en Malaisie qui organise une réception en l’honneur de la reine, mais auxquels la population ne participera pas.

Caricature de Garnotte parue dans Le Devoir
Caricature de Garnotte parue dans Le Devoir
Le bon élève de la monarchie : le Canada

A côté de cette indifférence générale, le Canada fait figure de sujet exemplaire de sa Majesté. Le gouvernement prévoit ainsi d’investir 7,5 millions de dollars dans le jubilé royal, pour permettre à des groupes d’organiser des petites fêtes dans leur communauté et pour produire et distribuer des articles promotionnels, ainsi que des outils sur la monarchie. L’argent servira aussi à organiser une semaine d’activités pour célébrer le jubilé de diamant pendant toute une semaine en juin.
 
«En soutenant cet anniversaire historique important, notre gouvernement honore son engagement à enrichir notre patrimoine en célébrant les institutions qui nous définissent en tant que Canadiens» a précisé James Moore, le ministre du Patrimoine. Une politique en accord avec la ligne conservatrice du gouvernement de Stephen Harper qui attache beaucoup d’importance à la monarchie et à ses symboles, y voyant un facteur de renforcement de l’identité nationale.

Caricature de Garnotte parue dans Le Devoir
Caricature de Garnotte parue dans Le Devoir
«Les conservateurs ont ravivé la flamme royaliste des canadiens» témoigne notre correspondante québécoise Catherine François, qui qualifie le Premier ministre de «grand fan de la reine». Au point d’avoir échangé deux tableaux d’Alfred Pellan par des portraits d’Elizabeth II, et d’en imposer à toutes les ambassades du Canada. L'armée de l'air et la Marine ont d'ailleurs repris leurs anciennes dénominations d'"Aviation royale du Canada" et de "Marine royale". 
 
Un virage royaliste que ne partage pas du tout le Canada francophone. «Les Québécois s’en contrefichent» affirme la journaliste Caroline Allard qui travaille sur place. Et ceux qui ne sont pas indifférents à la monarchie sont ceux qui la dénoncent. «Une partie s’offusque qu’on soit encore dans une monarchie constitutionnelle et qu’on investisse autant d’argent dans la célébration de ce jubilé». L’engouement pour la couronne est plutôt tourné en dérision, à l’image des caricatures de la reine publiées dans le quotidien québécois Le Devoir et dessinées par Garnotte.

Caricature de Garnotte parue dans le quotidien Le Devoir
Caricature de Garnotte parue dans le quotidien Le Devoir
D’ailleurs, la monarchie britannique ne s’y est pas trompée, à chaque déplacement, la reine se garde bien de visiter ses sujets québécois, historiquement hostiles à la monarchie constitutionnelle. Le prince Charles était d’ailleurs en visite au Canada la semaine dernière avec sa femme Camillia. Le couple royal s’est bien gardé de fouler les terres francophones du pays.