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Les Russes font leur cinéma à Honfleur

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Extérieur Nuit

Qui sommes-nous ? Qu'avons nous fait ? Où allons-nous ?
Ces questions ont remplacé, semble-t-il, les traditionnelles interrogations du XIXème siècle - Que faire ? Qui est coupable ? - dans la production cinématographique russe actuelle. Les sept films en compétition lors du 17ème festival de cinéma russe de Honfleur, en novembre 2009, sont graves, pour ne pas dire noirs et même violents.
Reflets de la Russie d'aujourd'hui, ou bien écho au regard extérieur sur cet immense pays ?
Quelques réponses à travers la présentation des oeuvres récentes, le regard de cinéastes, d'acteurs et d'historiens du cinéma russe...

“No future“, ou l'uniforme érigé en emblème du désespoir


“No future“, ou l'uniforme érigé en emblème du désespoir

“Buben Baraban“, où Crimes et châtiments à Toula, au XXIème siècle

Ce film d'une noirceur sans fond a obtenu plusieurs prix, en Russie et ailleurs, notamment au festival de Locarno en Suisse. Il raconte en un style assez minimaliste le plongeon vers un suicide inéluctable d'une bibliothécaire de 45 ans, enchaînée à un travail routinier et un logement de misère, dans une ville minière du centre de la Russie.
Pour améliorer son ordinaire, elle revend les livres de sa Bibliothèque au marché noir. Une corruption généralisée traverse tous les autres personnages : le pseudo marin dont elle tombe amoureuse, sa colocataire, les miliciens, les médecins, etc.
Le réalisateur Alexei Mizguirov offre une représentation très dégradée de la Russie, mais aussi plutôt convenue, celle que nous attendons à l'Ouest, comme si ce pays était éternellement condamné à l'impuissance.

Contes de l'obscurité ou Les âmes mortes de Vladivostok

C'est un autre portrait de femme, une autre vie sans avenir, dans un entourage mesquin, celui d'une milicienne chargée de la protection d'enfants en danger, des filles et des garçons laissés à l'abandon, maltraités par leurs familles ou par la pauvreté.

Les seuls moments de tendresse, elle les invente auprès des enfants, ses seuls loisirs, elle les occupe dans une salle de tango, au parfum suranné. Le reste du temps l'entraîne d'une déception amoureuse à l'autre, d'une illusion à l'autre, vers une prison de solitude renforcée par son uniforme.

Comme Buben Baraban, le film de Nikolai Khomerki, a obtenu un succès d'estime à l'extérieur de la Russie, et fut même présenté à Cannes dans la sélection "Un certain regard". De quoi à nouveau nous rassurer sur le désastre russe...

Folies douces, la force des hommes à part


Petia sur le chemin du royaume des cieux

Vraie révélation de la sélection 2009, ce film charmant revisite un thème récurrent de la littérature russe, exalté dans l'Idiot de Fiodor Dostoïevski, celui d'un homme naïf, trop bon, trop obsédé, et finalement le seul être vraiment raisonnable au sein une communauté.
Le réalisateur Nikolaï Dostal nous ramène plus de 50 ans en arrière, à la fin du stalinisme, vers l'extrême Nord du pays, au bord de la mer Blanche, à Kandalaksha. La ville vit pour la construction d'une centrale électrique, une ville dans laquelle Petia, un jeune homme simplet a trouvé sa place comme "contrôleur" de tout : les voitures, les comptes, les murs, etc...
Loin de Moscou, malgré le stalinisme, malgré le KGB, l'humour et l'humanité ont droit de cité. Et même si l'histoire se termine mal, les hommes et les femmes redeviennent acteurs de leur destin.

La Salle n°6

Du temps de Tchekhov (qui fut médecin avant d'être écrivain), de Staline et aujourd'hui encore, les hôpitaux psychiatriques et autres asiles, furent des lieux de réclusion extrême.
La Salle n°6 est un superbe texte écrit par le grand dramaturge du XIXème siècle avant d'être un film de Karen Sharnazarov, qui a transposé l'intrigue de nos jours : un psychiatre, découragé par le laisser aller et la corruption qui règnent dans son établissement, et fasciné par l'un de ses patients, finit par rejoindre ses malades, dans la salle n°6, d'où il ne ressortira plus...
Délicatement, avec tendresse, le directeur des studios Mosfilm, l'Hollywood moscovite, simule un documentaire, à la manière de Sexe, mensonges et vidéo (palme d'Or à Cannes en 1989), où le monde des fous est beaucoup plus vivable que celui des "normaux".

Du passé, nous ne pouvons faire table rase...


Une guerre

Le cinéma russe revient sans cesse sur son douloureux passé, en particulier sur la Seconde guerre mondiale. On ne compte plus les films qui prennent pour cadre les souffrances de la grande guerre patriotique, larmes, violences et morts.
Odna Voïna (Une guerre), qui a recueilli cette année tous les suffrages du public et de la critique, tranche dans la filmographie guerrière par son ambiance et par son sujet. Ce n'est sans doute pas un hasard, Une guerre est un film de femme sur les femmes. Vera Glagoleva raconte l'histoire vraie, aux premiers jours du mois de mai 1945, du destin de cinq prisonnières, recluses sur une île, pour avoir eu des relations sexuelles, et des enfants, avec des soldats allemands.
Elles parviendront à s'enfuir avant d'être transférées, la victoire proclamée, dans un camp de prisonniers beaucoup plus dure. Ici, il n'est pas question de sauvagerie ou de chacun pour soi, mais de solidarité et de choix individuels, impulsés par la morale.

Le Tsar

Autre figure historique incontournable, Ivan le Terrrible a inspiré nombre d'artistes, en Russie et ailleurs, à commencer par le mythique Sergueï Eiseinstein, dont le film en deux parties devait être la dernière oeuvre. Réalisé en noir et blanc en 1946, diffusé seulement en 1958 à Moscou, Eiseinstein dans une sorte d'opéra étouffant, visait implicitement Staline et sa terreur.
En regardant le dernier opus de Pavel Lounguine, Le Tsar, consacré lui aussi à Ivan le Terrible, à travers l'épisode se sa guerre aux Polonais, en 1565, au mitan de son règne, on s'interroge sur les intentions du cinéaste. Avec une réalisation grandiose, voire grandiloquente, pleine d'hémoglobine et de têtes coupées, a-t-il voulu montrer que la violence, le sang, la folie et la religion avaient de tout temps accompagné la Russie, jusqu'à aujourd'hui ?
Le film a provoqué de nombreuses polémiques en Russie, mais aussi la fréquentation impressionnante d'un public réticent à la production nationale.

Les coproductions franco-russes en débat

Les coproductions franco-russes en débat
À la veille de l'année France/Russie, cinéastes, distributeur et représentants des deux pays, s'interrogent sur le ralentissement des coproductions cinématographiques. Discussion animée par Ulysse Gosset, avec Marina Blatova (Ministère de la Culture de Russie), Igor Minaev (cinéaste, auteur de L'Inondation), Monique Gaillard (distributrice, Arkeïon Films) et Joël Chapron (Unifrance), 6'33

Reflets dans le port de Honfleur, le jour
Reflets dans le port de Honfleur, le jour

Les pilliers du festival de Honfleur

Sans l'obstination de Françoise Schnerb, présidente du Festival de Honfleur, de Marina Blatova, représentante du Ministère de la Culture de la Fédération de Russie, et de Joël Chapron, responsable à Unifrance, chargé des échanges avec l'Est, les films russes resteraient invisibles au public français, voire européen...

Le port de Honfleur en Normandie
Le port de Honfleur en Normandie

Textes, photos et vidéos de Sylvie Braibant, avec Klaus Schlüpmann