Les va-et-vient de la diplomatie française vus du Québec

Le changement opéré à la tête de la diplomatie française et les incidents à répétition - voyage privé de Michèle Alliot Marie et nouvel ambassadeur en Tunisie, affaire Cassez au Mexique, voyage privé du Premier ministre en Égypte - ont été abondamment commentés par les correspondants de la presse internationale à Paris.
Voici le regard de Christian Rioux, correspondant en France du Devoir, quotidien de référence québécois.

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Les Pieds nickelés...

… ou comment les Québécois ont goûté avant tout le monde à la diplomatie très personnelle de Nicolas Sarkozy.

Alain Juppé et Régis Labeaume, maire de Québec pendant l’inauguration de la fête du vin, à Bordeaux (dont le maire est Alain Juppé), en juin 2010
Alain Juppé et Régis Labeaume, maire de Québec pendant l’inauguration de la fête du vin, à Bordeaux (dont le maire est Alain Juppé), en juin 2010
Les récents revirements de la diplomatie française et les soubresauts qu’elle a connus avec la démission de la ministre Michèle Alliot-Marie et le retour d’Alain Juppé aux Affaires étrangères ont trouvé un écho au Québec. Non pas parce qu’Alain Juppé est un vieil ami du Québec, où il a enseigné, mais parce que les Québécois avaient été parmi les premiers à goûter à la «nouvelle» diplomatie française peu après l’élection de Nicolas Sarkozy.

À l’annonce des récents déboires diplomatiques du président, les Québécois se sont aussitôt souvenus de l’incident que ce dernier avait provoqué à Québec en octobre 2008 dans l’enceinte de la Citadelle. Contrairement à la tradition diplomatique française de non-ingérence instaurée après de Gaulle, il était sorti de son discours et s’était laissé aller à exprimer, à mots à peine couverts, son amour d’un Canada uni.
L’affaire avait fait grand bruit car le président rompait ainsi radicalement avec la politique traditionnelle de «non ingérence et non indifférence» que pratiquait la France au Québec depuis les années 70. Mais ce n’était rien à côté de l’émoi que suscita sa déclaration encore plus provocante, quelques mois plus tard, lors d’une cérémonie de remise de la légion d’honneur au premier ministre québécois Jean Charest. Cette fois, Nicolas Sarkozy accusa carrément les souverainistes québécois de «sectarisme» et de pratiquer la «détestation» de l’autre. Quelques jours plus tard, l’Élysée fut d'ailleurs obligé d’envoyer une lettre d’excuse aux deux principaux dirigeants souverainistes québécois, Pauline Marois, chef du Parti québécois et leader de l’opposition officielle à Québec, et Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois dont les députés représentent la majorité des Québécois à Ottawa.

UN ENGOUEMENT FÉDÉRALISTE INSPIRÉ PAR L'AMITIÉ

J’avais alors tenté d’expliquer à mes compatriotes que ce que certains prenaient pour un changement d’orientation stratégique mûrement réfléchi ne relevait que de l’opinion et du style provocants d’un seul homme. Il était en effet facile de constater que le point de vue du président reflétait moins les orientations du Quai d’Orsay, qui n’avait jamais songé à un tel virage, que son amitié personnelle avec le financier Paul Desmarais. On sait que Nicolas Sarkozy est un vieil ami personnel du très fédéraliste président de Power Corporation Paul Desmarais. Un multi millionnaire qui a notamment soutenu le président lors de sa traversée du désert après les élections de 1995.

J’avais aussi expliqué que, sur le strict plan stratégique, en flattant ainsi inutilement le fédéralisme canadien, Nicolas Sarkozy lâchait la proie pour l’ombre. Les indépendantistes québécois comptant au Canada depuis toujours parmi les amis les plus fidèles de la France.

L'IMPATIENCE À SE FAIRE REMARQUER

Ce que nous ne savions pas à l’époque, c’est qu’il ne fallait pas le prendre «personnel», comme on dit chez nous. Les Québécois n’étaient que les premiers à goûter à cette nouvelle diplomatie faite de provocations et de coups médiatiques. On le sait aujourd’hui, nous n’étions que de sympathiques cobayes.
Après trois ans de cette médecine intensive, on ne compte plus les incidents internationaux provoqués par un président qui, tel un adolescent mal dans sa peau, ne résiste jamais à la tentation de se faire remarquer. Cela va des propos désobligeants lancés en février 2009 sur le plan de relance de l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown, à la récente visite de Nicolas Sarkozy en Turquie qui a choqué nombre de citoyens turcs à cause de sa brièveté.
Les récents échecs diplomatiques français en Tunisie, en Égypte, en Libye et au Mexique n’auront fait que mettre en évidence le caractère totalement erratique et finalement contre-productif de cette diplomatie toute personnelle qui a contribué depuis quelques années à isoler la France un peu partout dans le monde.

Ce qui vient de se passer en Tunisie relèverait du grand guignol si les faits n’étaient avérés. Afin de faire oublier les voyages de sa ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, aux frais des amis du dictateur tunisien, Nicolas Sarkozy s’est empressé de nommer un nouvel ambassadeur à Tunis. Le président l’a fait sans respecter l’usage, qui veut que l’on demande l’accord du pays hôte avant de confirmer une nomination.
Dans le plus pur style sarkozyste, Boris Boillon profita de sa première conférence de presse pour traiter de «débiles» les questions d’une jeune journaliste tunisienne. Le lendemain, des Tunisiens manifestaient devant l’ambassade et le jeune diplomate dû s’excuser publiquement à la télévision.

L'ESCALADE MEXICAINE

Les Québécois auront reconnu le même style provoquant et la même impudence pendant l’escalade qu’a récemment provoquée le président avec le Mexique. Au lieu de négocier discrètement le rapatriement de Florence Cassez, condamnée à 60 ans de prisons au Mexique, pour qu’elle purge sa peine en France, Nicolas Sarkozy a choisi l’affrontement. Résultat, l’année du Mexique prévue en France est compromise, des centaines de manifestations culturelles sont annulées et la jeune femme risque de passer de longues années dans les geôles mexicaines. Tout cela pour une banale affaire de droit commun!

Le soulèvement en Libye a aussi mis en évidence la diplomatie très personnelle menée par Nicolas Sarkozy auprès de Mouammar Kadhafi. Si, à la fin de 2007, le président a permis au tyran de planter sa tente pendant cinq jours à deux pas de l’Élysée, c’était pour service rendu. Un service qui avait permis, quelques mois plus tôt, au président français et à son épouse d'alors, Cécilia, de poser en libérateurs des infirmières bulgares.

LA VOIX DE LA FRANCE DEVENUE SILENCIEUSE

On pourrait aligner d'autres exemples qui ont poussé une trentaine de diplomates, dont une vingtaine en exercice, à signer une lettre anonyme dans Le Monde. Ils y dénoncent une diplomatie fondée sur «l’amateurisme», «l’impulsivité» et les seule «préoccupations médiatiques». Exactement comme à Québec en 2008 !
Les auteurs ont parfaitement raison d’affirmer que c’est parce qu’il a fait fi des notes diplomatiques qui remontent des ambassades et qu’il centralise tout sur sa personne que Nicolas Sarkozy est passé à côté du printemps arabe. Alors que le secrétariat d’État américain autorisait les ambassades à rencontrer les représentants de l’opposition, Nicolas Sarkozy l’interdisait. Sarkozy a ainsi congédié l’ambassadeur Jean-Christophe Ruffin jugé trop critique à l’égard du président sénégalais qui, à 84 ans, s’apprête à briguer un troisième mandat. Aux diplomates habitués à décoder les évolutions politiques, Nicolas Sarkozy préfère les réseaux d’intérêts privés et les visiteurs d’un soir. Avec pour résultat, écrivent les diplomates, que «la voix de la France a disparu dans le monde».

En peu de temps, Nicolas Sarkozy aura donc trouvé le moyen de heurter quelques-uns des principaux soutiens de la France et de la Francophonie dans le monde. Une telle débandade diplomatique alors même que le vent de la démocratie se lève enfin dans quelques-uns des principaux pays membres de la Francophonie, comme la Tunisie et l’Égypte, ne peut représenter qu’un échec pour tout le monde francophone. La Francophonie n’avait vraiment pas besoin de ça !