Lettre d'Ukraine à un ami russe : les chemins de la liberté

Volodymyr Yermolenko et Serguei Mitrofanov ne se connaissaient pas. Le premier, philosophe, vit à Kiev, après avoir soutenu sa thèse à Paris. Le deuxième, essayiste, journaliste, blogueur, très indépendant, se bat pour une presse libre, après avoir pris part, en première ligne, au mouvement démocratique russe des années 90. La rédaction de TV5MONDE leur a proposé de s'écrire. Spontanément. Comme deux personnes inconnues l'une de l'autre qui veulent correspondre à l'occasion des événements difficiles qui séparent leurs pays. Avant de prendre la plume, ils pouvaient cependant accéder à leurs pages personnelles réciproques des réseaux sociaux,  que l'un et l'autre alimentent en abondance sur ce sujet douloureux. Résultat : deux textes passionnants, émouvants, d'où l'autocritique n'est pas absente. Voici les mots venus d'Ukraine.

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Volodymyr Yermolenko (né en 1980), est philosophe et essayiste ukrainien, auteur de plusieurs articles sur la philosophie et la littérature occidentale, la culture et la politique ukrainienne, les relations internationales. Docteur en sciences politiques, il a soutenu sa thèse en France à l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS) Paris, à 2011). Rentré en Ukraine, il enseigne à l'Université Mohyla à Kiev, offre ses analyses à Internews Ukraine, organisation non gouvernementale. Il a publié le premier livre sur Walter Benjamin en Ukraine. Ses textes sont traduits en anglais, français, allemand, tchèque, hollandais et russe. 

    Ami russe,

    Nous vivons des temps sombres. Comme il y a cent ans, avant la Première Guerre mondiale, la raison se retire, se transforme en outil d’instinct et de la foi aveugle. Aujourd'hui gagne, celui qui parvient à me faire croire. Ce ne sont pas les arguments qui l ‘emportent – mais celui qui nous fait croire.

    Les Russes sont incités à croire que le Maidan (double nom du mouvement kievien et de la place sur laquelle il s’est construit, ndlr)  veut interdire la langue russe – ce qui change les relations entre les peuples. Les Russes sont incités à croire qu’en Ukraine les fascistes sont arrivés au pouvoir – ce qui change la perspective de la planète tout entière.

    Il semble que ces mensonges soient faciles à réfuter. La vérité, elle est facile à vérifier. Il suffit de venir voir de vos propres yeux. Ou d’entendre des témoins. Pourtant ce n'est pas le cas. La foi ne s’embarrasse pas de vérifications, elle est, pour toujours.

    Comment combattre cela ? – Il faut s’inscrire dans la raison. Vérifier. Penser. Regarder. Être critique envers soi-même et envers ses propres émotions. C’est bien plus difficile qu'il n'y paraît .

    Nous devons tous – Ukrainiens, Russes,  Français, Américains ou Allemands – revenir aux Lumières. En tant qu’époque, style de vie et de pensée.

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    À propos de la langue russe

    L’Ukrainien et le Russe me sont également familiers. J'ai étudié au Gymnase (lycée, ndlr) russe de Kiev qui portait le nom de Pouchkine - presque au centre de Kiev. Avec mes parents, je parle en russe, avec ma fille - en ukrainien.

    L'Ukraine est bilingue. Elle est mobile, souple, légère comme un oiseau. Dans les rues, vous pouvez souvent surprendre des dialogues bilingues. On pose une question en russe, on y répond en ukrainien. Et vice versa. C’est la même chose à la télévision : un invité parle en russe, alors que le présentateur l’interroge en ukrainien. Tu commences une phrase en russe, tu l’achèves en ukrainien. Ou encore, tu parsèmes tes mots de ceux de l’autre langue – tels les éclats de verre d’une mosaïque. Pour les Ukrainiens c’est naturel. Deux langues liées à l’enfance. Souplesse de la pensée, possibilité de passer constamment d'une culture à l’autre.

    Kiev aujourd’hui est plutôt russophone. Pourtant 65 % des Kieviens ont soutenu le Maidan. Sans Kiev le Maidan n'aurait pas eu lieu. Multilingue Maidan, et peu importe dans quelle langue vous vous battez pour la liberté.

    Cultures ukrainienne et russe sont différentes. Les langues sont différentes. Les peuples sont différents. Proches bien sûr, mais tout à la fois semblables et différents. Différents instincts et différents rêves. Différents dans leur relation à la société, à la liberté, à la terre, au monde. C’est important de le comprendre et de le respecter.

    Certainement, la langue ukrainienne a besoin de soutien. Aux temps de l'Empire russe et de l'URSS elle fut repoussée. Le russe était plus fort, il était l’instrument du pouvoir, essentiel à son maintien. On doit désormais stimuler l’ukrainien. Mais interdire le russe, personne ne va le faire. C'est absurde.

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    A propos du fascisme

    En écoutant les médias russes, j'entends souvent dire qu’au pouvoir en Ukraine sont arrivés les « fascistes ». Réfuter cette information, même un enfant en est capable. Un enfant qui sait lire.

    Selon les derniers sondages, deux candidats d'extrême-droite à la prochaine élection présidentielle (25 mai 2014, ndlr) pourraient ensemble compter sur 2,6% des voix (Oleg Tyagnybok - 1,7% et Dmytro Yarosh - 0,9 % ). 2,6% - c’est beaucoup ou très peu ? – C’est négligeable par rapport aux 15 à 20 % que l’extrême droite rafle dans certains pays européens. C’est encore plus négligeable par rapport aux 80% qui soutiennent Poutine en Russie (selon des sondages d’aujourd’hui. Poutine avait emporté le scrutin présidentiel de 2012 avec 63% des voix au 1er tour, ndlr).

    Tous les autres candidats sont des libéraux pro-occidentaux, les modérés ou les représentants des forces pro-russes. Les leadeurs des sondages (Porochenko, Timochenko, Tiguipko) n'ont rien à voir avec la rhétorique néo-fasciste. Pas même avec le nationalisme.

    Oui, sur Maidan, il y avait du patriotisme. Il a donné au Maidan sa principale émotion. Mais si le cœur de Maidan était national-patriotique, son esprit, son raisonnement était libéral. Ses principaux slogans ne touchaient pas à la question nationale. Mais la lutte contre la corruption,  le changement radical d’élites politiques, une vie sociale et économique équitable et honnête – voilà ce qu'étaient ses principales revendications. Ce n'est pas du fascisme. C’est de l’anti- fascisme.

    Le fascisme est totalitaire, le Maidan est attaché à la démocratie. Le fascisme se languit d’un empire perdu, Maidan célèbre la diversité. Fascisme met l'Etat au centre de tout, Maidan - la dignité humaine. Le fascisme est conquérant, il cherche de nouveaux territoires ; Maidan veut « cultiver son jardin »  (comme l’écrivait Voltaire dans Candide), précisément dans l'esprit des Lumières. Le fascisme se construit sur la xénophobie ; à Maidan se rejoignaient des Ukrainiens et des Juifs, des Russes et des Biélorusses, des Arméniens et des Géorgiens. Les deux premières victimes de Maidan – un Arménien et un Biélorusse.

    Qui celui qui cherche de l'antisémitisme au cœur du Maidan – qu’il aille parler avec des militants du bataillion Juif de l’autodéfense du Maidan. Beaucoup étaient parties prenantes du Maidan, ils ont fait beaucoup pour sa victoire.

    Comparez tout cela avec les images antisémites diffusées par les « Berkout » - les forces spéciales punitives de Ianoukovitch - et vous comprendrez où se niche la xénophobie. Beaucoup plus hors de Maidan qu’à l'intérieur.

    Comparez cela avec les politiques xénophobes du nouveau gouvernement au pouvoir en Crimée, qui menace d’ériger les Mejlis (représentants, ndlr) du peuple tatar de Crimée (déportés par Staline en 1944) en « organisation extrémiste » - et vous comprendrez où se niche le fascisme.

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    À propos des « gardes blancs staliniens »

    Mykola Rudenko, un dissident ukrainien éminent, raconte dans ses mémoires un épisode très instructif. En 1956, peu de temps après le discours de Khrouchtchev au XXème Congrès du Parti communiste d’Union soviétique, contre le culte de la personnalité de Staline, Rudenko visitait Paris. Là, à Montmartre, il fait connaissance avec des chauffeurs de taxi russophones. Tous sont les fils de « Blancs », qui devaient forcément haïr l'Union soviétique, puisque privés de leur patrie. Mais non - ces chauffeurs de taxi rêvaient de l'Union soviétique, la qualifiant de leur « Russie » et considairaient même comme une trahison le discours de Khrouchtchev. Pour ces descendants des officiers blancs, Staline était un héros, qui revenait pour "la grande Russie ", et la démocratie à l’occidentale ne servait au mieux qu’à meubler des conversations vides.

    Il semble que le Kremlin moderne crée de tels hybrides, auxquels rêvaient les interlocuteurs  de Rudenko en 1956.  Impensable, schizophrène, mais non moins réel : gardes blancs - staliniens, orthodoxes - tchéquistes, membres des Komsomols - monarchistes.

    La Russie est-elle prête à accepter cela ? Veut-elle recueillir les vestiges du passé totalitaire et en faire sortir un nouveau monstre ? Ou, au contraire, ne veut-elle pas se rappeler du souffle de la liberté et de la dignité, qui a si souvent traversé sa culture ? La réponse vous appartient, à vous les Russes.

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    Sur le grand combat

    Époques historiques sont comme des volcans.  Le passé entier, toutes ces années accumulées derrière la mince couche du quotidien, tout à coup comme de la lave, explose à l’air libre. Et les contradictions, endormies des siècles durant, se réveillent à nouveau.
     
    Euromaidan, non sans raison, s’est proclamée révolution de la dignité. Elle est un nouvel acte du long drame qu’est le grand combat entre les forces de la liberté et les forces du totalitarisme.

    En Europe de l'Est, la liberté a pris un lourd chemin. Elle est passée en 1956 à Budapest, en 1968 à Prague, en 1980 à Gdansk, en 1991 à Vilnius, en 2003 à Tbilissi, en 2004 et en 2013 - à Kiev.

    Une décennie après le « Printemps de Prague », au début des années 1980, Milan Kundera (écrivain dissident tchèque, ndlr) a donné à cette liberté, le nom d’ «un Occident kidnappé». L’esprit de son Europe centrale natale était à l’Ouest, parmi les pays démocratiques, mais géographiquement elle était à l'Est, dans le comps communiste.

    Il pensa que la frontière immuable entre la liberté et la non-liberté allait quelque part le long de la frontière avec l'Union soviétique. En cela, il a eu tort. Aujourd'hui, cette limite a reculé. «Дихаю вільно», « je respire librement » (en ukrainien) est l'un des principaux mots d’ordre de Maidan .

    En 1942, en Europe, il n’y avait pas plus de deux ou trois États démocratiques. En 2014, plusieurs dizaines. Je veux croire, qu'il y en aura encore plus.

    Je veux croire que la progression de la liberté est inéluctable. Elle est souvent douloureuse et pas toujours porteuse uniquement de bonnes choses - mais dans l'ensemble c'est le chemin de la libération. Libération de l'individu de l’emprise de l’Etat, de la vie humaine des moyens de contrôle, du droit de ses distorsions, de la culture des censeurs, des travailleurs de leurs chefs despotes.

    Nous, Ukrainiens, allons à cette liberté par la douleur, le sang et les larmes. Mais nous pensons que ce n'est pas en vain. Et nous pensons, que nous ne sommes pas seuls.