Lettre de Russie à un ami ukrainien : un désir commun de démocratie

Volodymyr Yermolenko et Serguei Mitrofanov ne se connaissaient pas. Le premier, philosophe, vit à Kiev, après avoir soutenu sa thèse à Paris. Le deuxième, essayiste, journaliste, blogueur, très indépendant, se bat pour une presse libre, après avoir pris part, en première ligne, au mouvement démocratique russe des années 90. La rédaction de TV5MONDE leur a proposé de s'écrire. Spontanément. Comme deux personnes inconnues l'une de l'autre qui veulent correspondre à l'occasion des événements difficiles qui séparent leurs pays. Avant de prendre la plume, ils pouvaient cependant accéder à leurs pages personnelles réciproques des réseaux sociaux,  que l'un et l'autre alimentent en abondance sur ce sujet douloureux. Résultat : deux textes passionnants, émouvants, d'où l'autocritique n'est pas absente. Voici les mots venus de Russie.

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Sergueï Mitrofanov (né en 1954), est journaliste, essayiste, blogueur, politologue, russe. Il prit une part active dans le mouvement démocratique qui emporta l'Union soviétique au tournant des années 1980-1990, très présent dans les clubs informels qui tentèrent de poser les bases d'une nouvelle gouvernance. Il publie ses articles dans des revues en ligne telles Гефтер.pu (du nom de Mikhaïl Gefter, un historien qui rénova l'historiographie en Urss) et dans des magazines, tels le très indépendant Свободная пресса (Presse libre).

    Cher ami ukrainien !

    Aujourd'hui, alors que les frontières et les élites militarisées nous séparent, entre nous, cependant, il reste plus de choses en commun que de différences. Si l’on écarte les troubles politiques, nous partageons une mémoire historique commune, liée à un Etat unique, construite, entre autres, lors de la Seconde Guerre mondiale, sur une très grande littérature, mais aussi sur un désir unanime de prendre le chemin de la démocratie et des valeurs européennes, qui a été initié à Moscou en Août 1991.

    Si vous vous en souvenez, à l'époque soviétique personne ne distinguait les Ukrainiens des Russes. Et même lorsque l'Ukraine et la Russie se séparèrent officiellement, l'idée que les échanges entre les hommes soient interrompus et qu’éclatent des conflits entre les Etats, semblait un pur blasphème. Cela ne pouvait se passer que dans les romans de science-fiction.

    C'est Machiavel qui commande

    Cependant, aujourd'hui, après seulement vingt ans de vie post-soviétique, la rhétorique des cercles dirigeants actuels de la Russie est telle - et je constate cela avec amertume – que l’on cherche à nous présenter le peuple ukrainien comme les « autres », contre lesquels il est recommandé d'utiliser tout l'arsenal de moyens possibles - Machiavel est déjà aux commandes. En d'autres termes, à l’encontre de l'Ukraine et du peuple ukrainien, Moscou donne carte blanche à tous d'utiliser aussi bien la ruse diplomatique, que le mensonge, la propagande hostile, et même la force militaire.

    Pendant ce temps, ce ne sera pas une grande découverte que de voir les théories fondées sur les différences ethniques et la mise en avant d'intérêts nationaux divergents, présentées comme contraires aux intérêts nationaux des « autres », se développer sur de nombreux sites moscovites de discussion, destinées à embrouiller et falsifier les faits évidents, afin de faire croire que dans cet espace post-soviétique du Sud se développe une véritable guerre civile.

    Or, à mon sens, dans cette « guerre », ce ne sont pas des ethnies qui se combattent. Il s’agit juste, d’un côté, d’un groupe de Slaves (en même temps, cela n’a aucune  importance que ce soit des Slaves ou pas) qui veulent affirmer leur pouvoir national et former un gouvernement selon les règles et les normes européennes. Tandis que l'autre côté, inspiré par Moscou – on crée une alerte maximum en introduisant, dans la conscience des russophones du Sud-Est de l’Ukraine, l’idée qu’il y a des risques de discriminations, et que pour être protégés de cela, tous les Russes doivent se ranger sous le joug protecteur et autoritaire du Kremlin - ce qu’ils appellent le « printemps russe ».

    Un air de déjà vu, déjà vécu


    Inutile de préciser encore une fois que ce « printemps russe», c’est juste du « bluff », cultivé dans les serres des propagandistes, on en parle beaucoup, mais vraiment on ne sent rien, y compris dans les rues de Moscou, si russe. Ces relances de kidnapping de la péninsule (de Crimée, ndlr), cette manière de propager tout le mal possible dans un peuple frère, cette façon de semer le chaos dans le Sud-Est. C’est comme du déjà vu, des réminiscences qui reviennent. En particulier, dans les romans de Marc Aldanov "La fuite" et " La grotte" (l'écrivain s'enfuit lui même d'Urss en 1919, via Odessa, le grand port... d'Ukraine, ndlr).

    Ainsi, au siècle dernier, en 1918, l’Ukraine hetmanienne (nom du bref régime hérité des anciens temps qui s’installa alors à Kiev) offrait  une alternative à Moscou, aux mains de la police secrète, et devint un refuge pour l’intelligentsia russe échappée de la terreur bolchevique. Mais en très peu de temps, cette Ukraine-là fut conquise par l'Armée Rouge, et commença alors son douloureux chemin vers le Golgotha ​​– le Holodomor des années 1930 (la grande famine qui décima l’Ukraine avec plus de trois millions de victimes, ndlr).

    Dans la nouvelle Ukraine un destin semblable ne serait pas imprévisible, surtout si les politiciens de Kiev ne parviennent pas à unir la nation grâce à un programme social clair et n’extirpent pas de leur agenda des préoccupations trop nationalistes.

    Les hommes du passé


    Tous s’interrogent : pourquoi donc Poutine a–t-il mis la main sur la Crimée, repoussant ainsi définitivement 50 millions d’Ukrainiens des 150 millions de Russes, brouillant la Russie avec l’Ouest, au risque de mettre l'économie russe, fortement dépendante des investissements étrangers, dans un état critique ?

    La réponse est très simple. Poutine pense comme un homme du passé, un homme des guerres du XXème siècle. Peut-être même du XVIIIème siècle. Il pense selon des schémas archaïques. Si nous tirons - ils nous tirent dessus. Si nous arrachons ce territoire, nous serons pris en étau dans la mer Noire. Comme Pierre le Grand, il doit toujours combattre quelque part, déjouer les intrigues vicieuses des atlantistes et chercher un accès à la mer pour sortir des pseudos pièges géopolitiques qui n’existent clairement que dans son imagination.

    Le langage des bottes

    Cela ne lui vient pas à l’idée, qu’administrer la Terre ne signifie pas qu’on doive la posséder administrativement et y poster quelques chars . Que la Russie, qui pouvait profiter sans soucis jusque là de la Crimée, et de tous les ports à travers le vaste monde, sans s'engager dans des conflits armés avec ses voisins, pouvait négocier politiquement avec les grandes puissances dans un processus de globalisation. Par cette fenêtre percée sur l'Europe, il montre d’abord des haches ensanglantées (ce qui effraye beaucoup de l’autre côté), et ensuite, il l'a percée de façon extrêmement étroite, comme on sait le faire habituellement en Russie. Et troisièmement, il a tiré à nouveau le rideau de fer.

    Sa stratégie est bien compréhensible. Il veut exporter le mouvement démocratique russe, afin de se débarrasser de lui une fois pour toutes. Au moins dans le temps de sa propre vie politique. Et il est certain d’agir dans le bon sens. Comment répondre ? En inversant tout. C'est, comme avec le gaz, il faut provoquer un retour de flamme de la « révolution démocratique ».

    Moscou insiste donc sur une fédéralisation en régions de l'Ukraine – qu’elle l’obtienne donc. Mais avec un traité fédéral qui donnerait aux régions des droits et libertés politiques qui n'existent même pas en Russie. Et, bien sûr, un système judiciaire, une armée et une police nationaux et les garanties de Kiev que les droits démocratiques seront respectés par les autorités.

    Nous verrons bien alors si la Russie veut toujours absorber cette Ukraine-là.