Lettres et manuscrits s'exposent à Paris

(@LC)
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A l'occasion des 3èmes Journées européennes des Lettres et Manuscrits, Paris offre à ses visiteurs trois perspectives sur les plus intrigants et les plus touchants de ces documents originaux, tantôt brouillons, tantôt impeccables, parfois illustrés... Trois plongées dans l'intime et le quotidien des grands noms de la littérature, de la chanson, de la science ou de la politique à travers les âges. L'entrée est libre, la rédaction Web de TV5MONDE en a profité. Tour d'horizon.

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Ces documents exceptionnels nous parlent d'un temps où un manuscrit était soigneusement calligraphié d'une plume experte et maîtrisée, et corrigé de ratures nettes et franches, qui ne cachaient pas forcément l'objet du repentir. Pattes de mouches serrées et abondamment raturées du manuscrit de Du côté de chez Swann de Marcel Proust, ou agenda tenu d'une écriture claire et régulière du chanteur belge Jacques Brel dans les années 1960, ces manuscrits sont autant de témoignages de notre histoire culturelle, scientifique, littéraire, musicale...

Et puis des lettres secrètes nous ramènent à l'époque où les amoureux s'épanchaient en mots pour la postérité sur une feuille de cahier d'écolier, en laissant la marge, au lieu de s'échanger des cassants "komtuv" tapotés en réponse à un lapidaire "on fé koi", instantanément effacé d'une simple pression du doigt. Elles offrent une ouverture fascinante, impudique, sur le quotidien et l'intimité des personnages qui ont marqué leur époque, s'adressant qui à un ami ou amie, qui à son frère ou à sa filleule, qui à son épouse ou une inconnue ("Madame"), ou encore à un collègue compositeur ou à son général (Napoléon 1er).

Ces 3, 4 et 5 octobre, le Musée et l'Institut des Lettres et Manuscrits, dans le quartier parisien de Saint-Germain, et l'hôtel Salomon de Rotschild, dans le 8e arrondissement, se sont donnés le mot à l'occasion des 3èmes Journées européennes des Lettres et Manuscrits. Des dizaines de manuscrits y sont exposés autour de trois thèmes : "La correspondance amoureuse", au musée, "Sade, marquis de l'ombre, prince des lumières", à l'institut et "Le temps", dans l'hôtel particulier du 8ème.

La belle et la bête, par Jean Cocteau (@LC)
La belle et la bête, par Jean Cocteau (@LC)
"Je n'ai rien à dire, sinon que je t'aime"

Titre de l'exposition qui se tient au Musée des Lettres et Manuscrits, cette déclaration émouvante de simplicité est extraite d’une lettre du romancier français Léon Bloy à sa ?ancée, Jeanne Molbech. A l'entrée de "Correspondance amoureuse", une autre déclaration attire l'oeil, rédigée d'une grosse écriture ronde et enfantine par Brigitte Bardot : "Reviens vite, mon nounours," demandait-elle à Jacques Charrier en 1959. A côté, le synopsis de la Belle et la Bête, signé Cocteau, dégage une impression brouillonne qui contraste avec l'illustration, en face, des deux personnages principaux. Esquissée en quelques traits, la bête apparaît fantomatique, comme en filigrane, bien plus belle que... la belle. Elle y côtoie un texte de Serge Gainsbourg, couché sur le papier d'une écriture ample et anguleuse, en une colonne bien ordonnée - ni excentrique ni brouillon, celui-là n'est pas à l'image de son auteur.

Du laconique "Je t'aime, tu sais" de Sacha Guitry à la toute jeune Yvonne Printemps, à la lettre à une inconnue d'Antoine de Saint-Exupéry, illustrée d'étoiles et de Petit Princes, le visiteur va de surprise en pincement au coeur à l'idée de violer l'intimité de Chopin, Georges Sand, Jean-Luc Godart et bien d'autres encore. Jusqu'à Alexandre II, tsar de toutes les Russies, qui échangeait avec sa maîtresse Katia Dolgorouki des lettres en français, dans une graphie qui révèlent les courbes du cyrillique utilisé en russe, leur langue maternelle à tous les deux.

Le rouleau de Sade : manuscrit des “120 jours de Sodome“ (@LC)
Le rouleau de Sade : manuscrit des “120 jours de Sodome“ (@LC)
Sade, marquis de l'ombre, prince des Lumières

A quelques pas de "Correspondance amoureuse", l'Institut des Lettres et Manuscrits consacre toute une exposition au sulfureux - mais pas tant que cela - marquis de Sade, emblématique trublion du très libertin XVIIIe siècle. Ses manuscrits y côtoient des livres anciens, des tableaux, des illustrations et des tentures représentants de langoureux ébats. Clou de l'exposition : le "rouleau de Sade", incroyable manuscrit des "120 jours de Sodome", couvert de pattes de mouches et entièrement rédigé en prison, notamment à la Bastille. Faits de 35 lés de papier de 11 cm de large, il mesure 12 mètres de long.

Donatien Alphonse François de Sade est bien entouré, avec des ouvrages illustrés de Rétif de la Bretonne (Le paysan perverti et La paysanne pervertie) ou de Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses). L'exposition présente également les contribution des héritiers littéraires du marquis et de tous ceux qui ont contribué à le réhabiliter, de Théophile de Viau, Crébillon, Mirabeau, Casanova ou l'ambigu chevalier d’Eon aux artistes des années 1960, en passant par Dominique Aury, l’auteure d’Histoire d’O.

Le temps

C'est l'hôtel Salomon de Rothschild, non loin de la place de l'Etoile, qui abrite le troisième volet de la trilogie, consacrée au "temps", un thème décliné sous plusieurs modes.

La partition de La Valse de Jacques Brel, une vingtaine de lignes de notes impeccablement tracées, introduisent le temps de la chanson et de la musique. Y font écho les lettres de compositeurs comme Igor Stravinski, Eric Ravel ou Gabriel Fauré. Sans oublier la note rock'n roll : une lettre d'amour griffonnée sur un bloc notes d'hôtel par Mike Jagger à Tish Ladden au lendemain d'une nuit d'amour au Hilton de Londres.

Le temps de la poésie est celui de Rimbaud, Baudelaire ou Verlaine, mais aussi Prévert, tandis que la littérature est représentée par Alexandre Dumas fils, Flaubert ou Boris Vian. Des lettres, mais aussi des manuscrits et des épreuves d'édition annotées par les auteurs.

Pour évoquer le temps de la science, le médecin suisse Jean de Carro confie au docteur Louis Valentin les espoirs qu'il fonde dans la vaccination : "...pour trouver de nouveaux préservatifs aux maux qui affligent l'espèce humaine." C'est une Marie Curie tout en retenue, quoique fraîchement nobélisée qui, en 1903, écrit à un journaliste qui lui demande de résumer sa biographie : "Je suis la fille d'un professeur de lycée... Je me suis mariée en 1895 avec Pierre Curie... Nous avons un enfant, une fille de 6 ans nommée Irène."

Le temps de la peinture est celui de Cézanne, Renoir ou Camille Pissaro. Lorsque le peintre Magritte écrit une lettre à la critique d'art américaine Suzi Gablick pour lui expliquer “Comment peindre un verre d'eau avec un génie ?“, il n'est pas avare d'illustrations. Telle était la question, voici la réponse :