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Liban : l'art de l'équilibre

Affiche de Saad Hariri et de Najib Mikati en 2009 (AFP)
Affiche de Saad Hariri et de Najib Mikati en 2009 (AFP)

Après cent quarante quatre jours de négociations, le Premier ministre libanais Najib Mikati est parvenu à la formation d’un gouvernement avec le soutien du Hezbollah, allié aux Chrétiens du Général Aoun et aux Druzes de Walid Joumblatt. La chute du cabinet précédent avait été provoquée en janvier par la défection du Hezbollah, sur la question du Tribunal Spécial pour le Liban.
Très dramatisé, ce nouvel épisode vient surtout rappeler la délicatesse des équilibres libanais.

dans

Le Liban et son “gouvernement Hezbollah“ : Cassandre et l'Orient compliqué

par Pascal Priestley
Il aura finalement fallu près cent quarante quatre jours au nouveau Premier ministre libanais Najib Mikati pour former un gouvernement.

Rappel. Le précédent cabinet, le gouvernement d’union nationale de Saad Hariri, tombe le 12 janvier après le départ de dix ministres du Hezbollah et d’un onzième « neutre ».
 
Cette défection apparaît alors comme la conséquence de son refus de prendre ses distances avec le Tribunal spécial mis en place par les Nations Unies pour enquêter sur le meurtre de son père, Rafic Hariri. Le Hezbollah , qui juge le TSL "à la solde d'Israël et des États-Unis », s’attend à être mis en cause dans ce meurtre.
 
Najib Mikati avec le président libanais Michel Sleimane en janvier 2011 (AFP)
Najib Mikati avec le président libanais Michel Sleimane en janvier 2011 (AFP)
Personnalité sunnite de 55 ans et ancien Premier ministre de 2005, Najib Mikati, est aussitôt chargé par le président de la République Michel Sleimane de former un cabinet. 
Il reçoit l’appui du Hezbollah et de son allié chrétien, le Courant patriotique libre du général Michel Aoun ainsi que du parti druze de Walid Joumblatt.  Le camp de Saad Hariri lui refuse en revanche son soutien.
 
Évènement politique logique (un gouvernement d’union tombe par le retrait d’une de ses composantes, un autre est formé sur d’autres bases) la crise est rapidement présentée - au Liban comme à l’étranger – comme un coup de force en marche.


"LA MAIN DE LA SYRIE" 

On voit derrière un Najib Mikati vite qualifié de marionnette la prise du pouvoir du Hezbollah mais aussi la main de l’Iran et de la Syrie en instance de « reprendre le Liban ». Sans doute machinalement, des médias occidentaux annoncent le retour de la guerre civile.
 
Près d’un semestre de discussions n’ont pas désarmé l’accusation qui voit aujourd’hui dans le nouveau cabinet laborieusement formé un appareil « sous domination du Hezbollah » (titre repris par nombre de journaux occidentaux) et, pour en avoir reçu les félicitations, création de Damas. On souligne que, sur trente ministres, dix-huit sont entre les mains « des alliés » du Parti de Dieu.
 
Il est permis de faire du tableau une lecture plus nuancée, il est vrai moins vendeuse.
 
Deux ministres seulement du nouveau gouvernement appartiennent au Hezbollah, moins qu’antérieurement (et, au total, cinq sont chiites, marquant pour cette communauté qui forme près de 40 % de la population libanaise une nette sous-représentation). La formation du général chrétien Michel Aoun, en revanche, conquiert onze portefeuilles. Or, si celle-ci lui est effectivement électoralement alliée depuis cinq ans, elle ne lui en reste pas moins idéologiquement et socialement fort distincte.
 
Najib Mikati, d’autre part, a refusé au Hezbollah de prendre le moindre engagement de dénonciation du TSL, affirmant en outre le 13 juin que son pays ne basculerait pas dans le « camp radical ». Paroles à destination étrangère, sans doute, mais dans le contexte du risque d’effondrement de son parrain syrien, l’absence de promesse de protection nationale formelle n’est pas pour la formation chiite une excellente nouvelle. Peu suspecte de complaisance en la matière, Washington accueille d’ailleurs le gouvernement présumé « terroriste » avec une modération qu’elle n’avait guère manifesté ces derniers mois.
 
A Tripoli, dans le nord du pays, la campagne électorale de 2009 (AFP)
A Tripoli, dans le nord du pays, la campagne électorale de 2009 (AFP)
RÉALITÉ PARLEMENTAIRE

Le nouveau gouvernement, enfin, est bien l’émanation d’une réalité parlementaire démocratiquement issue des urnes – le camp de Saad Hariri ne s’en plaignait pas lorsqu’il était au pouvoir - , assez peu tranchée au terme des dernières élections pour permettre, comme c’est souvent le cas au Liban, de multiples combinaisons aux alliances changeantes. Pour légitime qu’il soit, le refus persistant de Saad Hariri de rejoindre Najib Mikati conduisait logiquement ce dernier à chercher d’autres majorités. Celle qui s’est nouée associe en particulier une part considérable des Chrétiens, des Sunnites, l’essentiel des Chiites et les Druzes. Elle n’est pas celle dont rêvaient les chancelleries occidentales ni bon nombre de Libanais mais elle représente tout de même du monde.
 
« Je m’envole, écrivait De Gaulle, vers l'Orient compliqué ». N’en déplaise aux annonceurs chroniques d’apocalypse moins modestes, plus qu’un subit basculement du Liban dans un hypothétique empire du mal, la longue crise gouvernementale – dépourvue de violences notables – qui se dénoue provisoirement vient surtout rappeler quelques fondamentaux du paysage politique libanais, développés dans ce dossier.

Lire aussi : Liban, Hariri : d'où vient cette nouvelle crise ?
 
           

Chronologie de la crise

(d'après AFP)
- 12 jan: Onze ministres du camp du Hezbollah démissionnent, provoquant une crise politique à cause de l'enquête du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) de l'ONU sur l'assassinat en 2005 du dirigeant Rafic Hariri, père du Premier ministre Saad Hariri.
Le Hezbollah accuse le TSL d'être "à la solde d'Israël et des Etats-Unis". Il affirme s'attendre à être prochainement mis en cause dans ce meurtre par le TSL et fait pression sur le Premier ministre pour qu'il désavoue ce tribunal. M. Hariri refuse.
- 18 jan: Le procureur du TSL dépose un acte d'accusation concernant l'assassinat de Rafic Hariri, qui demeure "confidentiel à ce stade". Le Hezbollah affirme qu'il ne permettra pas qu'on lui fasse "endosser injustement le sang" de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri.
- 19: L'Arabie saoudite renonce à ses efforts de médiation conjoints avec la Syrie et qualifie la situation de "dangereuse", mettant en garde contre une "partition" du pays. La Turquie suspend aussi sa médiation.
- 20: Hariri confirme sa candidature pour un nouveau mandat "en dépit des intimidations" du Hezbollah.
- 21: Le leader druze Walid Joumblatt se range du côté du Hezbollah, déclarant vouloir préserver la stabilité.
- 23: Le chef du Hezbollah affirme que son parti souhaite un gouvernement de "partenariat national avec la participation de toutes les parties" et dément que son mouvement ait l'intention d'instaurer un gouvernement iranien ou chiite.
- 24: Hariri annonce que sa formation ne participera pas à un cabinet dirigé par un candidat du Hezbollah.
Le président Michel Sleimane entame les consultations avec les groupes parlementaires pour trouver un nouveau Premier ministre.
- 25: Le milliardaire sunnite Najib Mikati, magnat des télécoms, candidat du Hezbollah, est chargé de former le gouvernement. Il se défend d'être "l'homme du Hezbollah". Des milliers de partisans d'Hariri manifestent parfois violemment.
- 27 jan: La Syrie donne son appui au cabinet de Mikati qui commence ses consultations pour former un gouvernement.
Hariri demande à son successeur de "clarifier sa position" concernant le TSL et de la mentionner dans la déclaration de politique générale du futur gouvernement.
- 28 jan: Mikati termine ses consultations avec les partis politiques. Hariri est dans l'opposition.
- 13 juin: Mikati annonce un nouveau gouvernement de trente ministres dominé par le Hezbollah et ses alliés, notamment le chrétien Michel Aoun, qui disposent de la majorité des portefeuilles (18). Le reste (12) est réparti entre les partisans du président Sleimane, de Mikati et de Joumblatt, considérés comme "neutres". Le nouveau cabinet est boycotté par le camp Hariri, désormais en minorité parlementaire et dans l'opposition.
 

14 février 2005 : un attentats lourd de conséquences

Manifestation pour Saad Hariri à Tripoli le 24 janvier (AFP)
Manifestation pour Saad Hariri à Tripoli le 24 janvier (AFP)
L'attaque à la camionnette piégée qui a tué Rafic Hariri et 22 autres personnes le 14 février 2005 dans le centre de Beyrouth avait provoqué des manifestations monstres appelant au retrait de la Syrie, pointée du doigt.
Sous la pression internationale, Damas a dû retirer ses troupes du Liban, après 29 ans de tutelle militaire. Mais le sentiment d'euphorie n'a pas duré.

L'assassinat a divisé le Liban en deux camps: la coalition du "14-Mars", soutenue par les Etats-Unis et l'Arabie saoudite derrière Saad Hariri, et le puissant mouvement chiite Hezbollah, appuyé par l'Iran et la Syrie auxquels se sont alliés les Chrétiens du Courant patriotique libre (CPL) du Général Michel Aoun (voir notre chronologie ).

Le camp Hariri a remporté deux victoires électorales dans la foulée de l'attentat et Saad Hariri a été désigné en 2009 à la tête d'un gouvernement d'union. L'autre camp, conserve 57 députés sur 128. Le leader druze Walid Joumblatt, aux alliances changeantes, vient de le rejoindre.