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Liban : le « château d'eau » du Proche-Orient se tarit

Dans la région montagneuse du Chouf, Liban, hiver 2014 ©TV5MONDE/M.BERGEY
Dans la région montagneuse du Chouf, Liban, hiver 2014 ©TV5MONDE/M.BERGEY

La pluie s’est faite rare cet hiver. L’eau des nappes phréatiques, rivières et fleuves n'a pas pu se renouveler. Le secteur agricole est le premier touché par la sécheresse. Avec l'arrivée d'environ un million et demi de Syriens, la demande hydrique a augmenté. Le pays gaspille aussi énormément d'eau à cause de la surconsommation et des infrastructures vétustes, peu ou pas entretenues depuis la fin de la guerre civile en 1990. Si aucune décision politique n'est prise, le Liban pourrait souffrir de stress hydrique dans les décennies à venir. 

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Une sécheresse hivernale sans précédent 

« Nous n'avons pas eu d'hiver ». Cette phrase, vous l'entendrez dans toutes les bouches libanaises. Habituellement, l'hiver au Liban est pluvieux et les montagnes se couvrent de neige, pour le plus grand bonheur des skieurs. Cette année, le ciel est resté désespérément bleu. Les skieurs ont été déçus, les habitants de Beyrouth ont apprécié les déjeuners hivernaux en terrasse, mais la situation est catastrophique : Beyrouth n'a reçu que 400 mm de précipitations, contre 800 mm les autres années. En montagne, les sources d'eau sont au tiers du débit normal, selon le président de l'association des agriculteurs, Antoine Hoyek. Le premier secteur touché est l'agriculture, dont dépendent 350 000 foyers libanais, et qui consomme 49% de la demande en eau selon les estimations de l'ONU.

Dans la région montagneuse du Chouf, Barouk est connu pour sa forêt de Cèdres plusieurs fois centenaires et ses sources d'eau. Sonia Haddad tient un restaurant au bord de la plus grande d'entre elles, complètement à sec cette année. En 30 ans, la propriétaire n'a jamais vu ça : « il n'y pas eu une goutte d'eau sortant de la source cette année ». Les autres sources autour sont, soit taries, soit à la moitié de leur débit. Toufic Abou Alwan est exploitant agricole et responsable de la coopérative agricole de Barouk. Il cultive 1 500 arbres fruitiers et est très inquiet de la situation : « l'an dernier, on a pu planter 55 000 pieds de tomates dans la région, mais cette année la municipalité nous a demandé de ne pas en cultiver plus de 8 000. Sinon nous risquons de ne plus avoir d'eau pour les arbres à la fin de l'été », explique-t-il dans le jardin de sa maison entourée de pommiers, de pêchers et de poiriers.

Région du Chouf, Liban ©TV5MONDE/M.BERGEY
Région du Chouf, Liban ©TV5MONDE/M.BERGEY
Même inquiétude chez les agriculteurs de la plaine de la Bekaa. Ce vaste espace entre les montagnes du Mont Liban et de l'Anti Liban qui marque la frontière avec la Syrie est le cœur agricole du pays. On y cultive : pommes de terres, céréales, légumes, vignes - le Liban est réputé pour ses vins -, et le ... cannabis. « Nous sommes à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer, et une grande réserve d'eau se situe sous la plaine », explique Tony Tohmé, exploitant agricole et président du Comité économique de la chambre de commerce et d'agriculture de Zahlé et de la Bekaa. En temps normal, son exploitation produit quatre récoltes de pommes de terre par an, soit 200 000 tonnes. Mais cette année, il ne sait pas s'il pourra planter la quatrième. Pour irriguer leurs champs, de nombreux agriculteurs ont dû creuser leurs puits plus profondément, ce qui n'a fait qu'augmenter les coûts d'électricité et de mazout nécessaires au fonctionnement des pompes. La fin de l'année s'annonce difficile car la production a baissé dans certains secteurs. A titre d'exemple « la production de cerises a chuté de 40% cette année dans certaines régions », explique Antoine Hoyek de l’association des agriculteurs.

Une gestion calamiteuse des infrastructures

La mauvaise gestion des infrastructures et la consommation non-maîtrisée aggravent le problème. Il n'est pas rare de voir des voitures et des trottoirs lavés à grande eau. Le manque d'éducation face au gaspillage et les prix fixes de l'eau n'incitent pas la population à baisser sa consommation. A cause des canalisations vieillissantes, 40 à 60% de l'eau est perdue entre les stations de traitements et le consommateur, selon Joanna Doumar, docteure en hydrologie à l'Université américaine de Beyrouth. Les camions-citernes, qui pallient les pénuries d'eau, puisent directement aux sources et dans les cours d'eau : « ils font n'importe quoi et cherchent seulement à augmenter leurs profits : il n'y a aucun contrôle, c'est de l'extraction illégale ». La sécheresse a aussi des répercussions sur la qualité de l'eau. « Sur les zones côtières, on a creusé les puits plus profondément, donc de l'eau salée s'est infiltrée et s'est mélangée à l'eau douce », ajoute la professeure. 

Faute de stations d'épurations, les eaux usées repartent également dans les cours d'eau. Etant donné leurs moindres débits cette année, la concentration en eaux usées est plus importante et engendre des risques sanitaires. Les agriculteurs à proximité des fleuves puisent directement dans ceux-ci pour irriguer leurs champs. Tony Tohmé accuse directement l'inaction du gouvernement : « il n'y a ni régulation, ni contrôles, ni investissements », déplore-t-il. A Barouk, Toufic Abou Alwan est passé à l'irrigation par gouttes, un système qui régule le débit en eau et permet de baisser la consommation de 70%. Mais l'installation du système « coûte cher » selon l'agriculteur qui souligne que « seul 15% de la région de Barouk est équipé, car il n'y a aucune aide, aucune subvention pour que les agriculteurs puissent adopter ce système ». Dans la Bekaa, certains ont même planté du cannabis au lieu de cultures plus conventionnelles, car cette plante est moins gourmande en eau (et son commerce beaucoup plus lucratif). Autre risque lié à la sécheresse : les incendies. « Et le gouvernement n'a prévu aucun réservoir d'eau », ajoute Abou Alwan.

Région du Chouf, Liban ©TV5MONDE/M.BERGEY
Région du Chouf, Liban ©TV5MONDE/M.BERGEY
Or il existe un plan, dans les tiroirs du ministère de l'Energie et de l'Eau. « En 2000, on a élaboré une stratégie décennale », explique Fadi Comair, directeur général des ressources hydrauliques et électriques du ministère. Cette stratégie comporte une partie technique pour améliorer la gestion des ressources, augmenter la réutilisation des eaux usées pour l'irrigation et contrôler les débits des sources. Elle devait aussi permettre de mettre en place un « code de l'eau », élaboré sur le modèle français pour, entre autres, établir une tarification plus juste, établir un organisme de contrôle et une « police de l'eau ». Mais voilà, le projet est bloqué au niveau politique. « Les décideurs n'ont rien voté depuis 2005, on ne sait pas pourquoi, et la situation s'aggrave d'années en années », déplore l'expert. 


Afflux de réfugiés

L'afflux de réfugiés a aussi fait augmenter la demande : environ un million et demi de Syriens vivent au Liban, dont 40% dans des camps informels ou dans des garages et bâtiments en construction, selon le Haut Commissariat aux Réfugiés de l'Onu. Ils représentent un tiers de la population libanaise et beaucoup se concentrent près de la frontière, dans les régions Nord qui sont les plus arides du pays et ont un accès réduit à l'eau potable.

« On est passé de quatre saisons à deux »

Les agriculteurs rencontrés observent un changement climatique depuis quelques années. « Depuis 7 ou 8 ans, le climat est irrégulier, relate Tony Tohmé. Dans la même saison, on peut avoir un jour de fortes pluies, puis un jour de chaleur. La météo va d'extrêmes en extrêmes ». Pour lui, le Liban qui avait ses quatre saisons n'en a « plus que deux ». D'après Fadi Comair, du ministère, « on est en train de passer d'un climat méditerranéen à un climat semi-aride ». Ce changement affecte les nappes phréatiques dont le niveau diminue d'années en années, « depuis les années 70 » précise la docteure Doumar. Les faibles précipitations et les excès d'extraction et de consommation vident progressivement le château d'eau libanais. Mais aucune initiative ni proposition de loi ne sont suivies d'une décision politique, mettant en péril la préservation des ressources.  

Une source tarie dans la région du Chouf, Liban, hiver 2014 ©TV5MONDE/M.BERGEY
Une source tarie dans la région du Chouf, Liban, hiver 2014 ©TV5MONDE/M.BERGEY