Liban : le conflit syrien au coeur des attentats

Un double attentat a fait plus de 40 morts et des centaines de blessées dans des mosquées sunnites de Tripoli ce vendredi 23 août 2013, une semaine après l'attentat qui avait fait 27 morts dans la banlieue chiite de Beyrouth. Des sunnites qui soutiennent la rébellion syrienne, tandis que les chiites s'engagent aux côtés du régime de Damas. A la faveur de la guerre en Syrie, la lutte ancestrale entre les deux branches de l'islam connaît un regain d'intensité. En reportage au Liban en avril 2013, Caroline Bourgeret est allée à la rencontre des partisans des deux camps. 

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Vendredi sanglant à Tripoli

Vendredi sanglant à Tripoli

02.04.2013Par Caroline Bourgeret, à Beyrouth
Ils s'appellent cheikh Ahmad Assir ou cheikh Bilal Al-Masri. L'un près de Saïda, l'autre à Tripoli. Ils incarnent la radicalisation du sunnisme au Liban.

Depuis sa mosquée de la banlieue de Saida, à 50 km au sud de Beyrouth, le cheikh Ahmad Assir est devenu en quelques mois une figure médiatique incontournable (cheikh Ahmad Assir a disparu fin juin 2013, ndlr). Internet déborde de photos de lui en toutes situations, jouant au Beach volley, faisant du vélo, lançant des boules neige…ou kalachnikov à la main. 
Des centaines de fidèles viennent assister à son prêche du vendredi. Les femmes prient à l’écart, dans une salle qui leur est réservée. La plupart sont vêtues de couleurs vives, voiles pailletés et longues robes à strass. L’ambiance est pieuse et joyeuse. En attendant le début du prêche, elles sont quelques unes à se presser de donner leur point de vue, en français et en anglais. 
La pharmacienne du coin est là. Le cheikh Assir est un cousin de son mari et elle le suit depuis des années. Voile mauve, grand sourire, elle défend sa position avec enthousiasme. "Nous ne sommes pas dans un conflit sunnites/chiites. Il faut faire la différence entre les chiites arabes et les chiites perses qui veulent imposer leur main sur le Liban ». Par chiite perse, elle veut dire « partisans du Hezbollah", allié de l’Iran. "Le cheikh Assir nous l’a dit, les chiites iraniens viennent au Liban et demandent la nationalité, et c’est dangereux pour nous parce que ça change l’équilibre confessionnel. Il faut que les sunnites reprennent les rênes." Une jeune fille plus timide s’avance. Elle porte un long manteau gris et est visiblement chargée d’organiser l’installation des femmes venues prier. "On les voit, les chiites du Hezbollah, ils passent dans nos quartiers et nous insultent. Ils sont malades, et nous on a une mission, comme un docteur.
Pour ces femmes, l’appel au djihad, la guerre sainte, est métaphorique. Pourtant le cheikh Assir dirige bien un mouvement armé. Ses partisans ont déjà affronté le Hezbollah plusieurs fois à Saida, et l’armée s’interpose autant que possible.

Une très photogénique bataille de boules de neige pour le cheikh Assir - AFP
Une très photogénique bataille de boules de neige pour le cheikh Assir - AFP
"L'Iran veut contrôler notre pays".

Sur l’écran de télévision accroché à l’un des murs, le Cheikh Assir commence son prêche. L’homme place la prière sous le signe de son combat politique : "Dieu ! tue Hassan Nasrallah et sa famille d’assassins, Bashar el Assad et Ahmadinejad, tue les tous."
Aussitôt la prière terminée, les fidèles replient les nattes en plastique qui s’étendaient jusque dans la rue devant la mosquée, trop petite pour contenir tout le monde.
Le cheikh Assir nous reçoit dans son bureau/appartement. Meubles rococo avec dorures et velours rouge, appareils de sport, jus de fruits frais. A première vue l’argent ne manque pas.
Le religieux est un habitué des interviews, qu’il manie à la perfection, et pour lesquelles il suffit d’appeler sur son portable pour prendre rendez-vous. A l’entendre il ne fait que défendre sa communauté. "L’Iran veut contrôler notre pays. L’Iran nous tue au Liban et en Syrie. Personne ne s’y est opposé jusqu’ici, personne n’en a parlé franchement, personne n’a mis le doigt sur la plaie. C’est la raison pour laquelle nous attirons l’attention. Je ne recherche pas l’attention, nous voulons simplement nous débarrasser du projet iranien avec des moyens pacifiques."

Mai 2012, combats dans le quartier de Bab el-Tebbaneh, à Tripoli - AFP
Mai 2012, combats dans le quartier de Bab el-Tebbaneh, à Tripoli - AFP
"Les chiites ne sont pas des musulmans"

Ici comme à Tripoli, au nord du Liban, les camps s’accusent mutuellement d’avoir tiré en premier. Si la situation est tendue à Saida, les affrontements à Tripoli sont depuis bien longtemps passé à la vitesse supérieur. 
La rue de Syrie porte bien son nom. Elle sépare deux quartiers qui se mènent une guerre sans merci depuis plus de trente ans. D’un côté, sur la colline, Jabal el Mohsen, où vivent environ 50.000 alaouites, une communauté assimilée au chiites qui est aussi celle de Bashar el Assad. A Tripoli, majoritairement sunnite, ils sont minoritaires et soutiennent le régime syrien. De l’autre côté de la rue, le quartier de Bab el Tebbaneh, héberge des sunnites dont plusieurs mouvements radicaux anti-Assad. 
Chacun des deux camps a déjà perdu des centaines de combattants. Les victimes civiles se comptent par dizaines à chaque reprise des combats. Les immeubles sont criblés de balles. Les magasins sont fermés. Ici et là un tank de l’armée libanaise, censée maintenir le calme.  Le cheikh Bilal règne sur une petite portion de Bab el Tebbaneh. Il se déplace entre les immeubles grâce à des passages créés dans les murs. "Ils ont été spécialement aménagés afin de se protéger des sniper d’en face. Quand ils nous attaquent, c’est par ici qu’on fait passer nos familles" explique-t-il en descendant le long d’une échelle en bois qui débouche dans une ruelle. Mais le petit trajet qu’il parcourt ainsi pour rejoindre son appartement est également jalonné de meurtrières, entourées de sacs de sable. Ici aussi, il y a des snipers. En arrivant chez lui, le cheikh Bilal offre café et cigarettes. Si ce n’est les nombreux exemplaires du Coran entassés à l’entrée du salon, l’appartement ressemble plus à un QG militaire qu’à la demeure d’un religieux. Grenades, munitions, drapeau noir adopté par les salafistes du monde entier, talkie-walkie, il ne manque rien. Le cheikh demande quelques minutes pour sa prière, et va s’agenouiller au fond de la pièce. Face à lui, un tapis épinglé au mur, barré d’une kalachnikov en état de marche. L’homme prie devant son arme, avant de la présenter fièrement. "Nous avons le droit de nous défendre. De toute façon, les chiites ne sont pas des musulmans pour nous. Ils sont apparus pour détruire l’Islam."

A Tripoli, le cheikh Bilal vit sous très haute sécurité - Capt. vidéo
A Tripoli, le cheikh Bilal vit sous très haute sécurité - Capt. vidéo
Aucun mal à recruter

Un autre drapeau est accroché sur le mur, celui de l’Armée Syrienne Libre. Le conflit syrien est au cœur des combats à Tripoli. "On se bat contre les suppôts de Bashar el-Assad." Car si les affrontements entre les deux quartiers ne datent pas d’hier, la guerre en Syrie est venue les raviver. Tripoli est devenue une ville miroir de ce qui se passe en Syrie. Et ici comme là-bas, les groupes sunnites radicaux prennent de l’ampleur. A Bab el Tebbaneh, les combattants disposent pour le moment d’armes légères. Mais le cheikh Bilal se dit prêt à aller bien plus loin. "Nous n’avons pas besoin d’armes, nous avons des dizaines de volontaires pour aller se faire exploser chez eux. (Le Hezbollah chiite)". Le religieux n’a aucun mal à recruter. Pauvreté, frustration politique, les habitants de Bab el Tebbaneh n’ont plus aucune confiance ni en l’état, ni en l’armée. A ce niveau la situation est la même des deux côtés de cette rue devenue zone de guerre. Un terreau fertile pour faire de ces jeunes de nouveaux combattants. 
Dans la petite rue sous son appartement, des dizaines de jeunes paradent sur leurs mobylettes. Plusieurs d’entre eux sont blessés et exhibent fièrement leurs cicatrices. Abu Bakr et Abu Nar ont 20 et 18 ans. Ils n’ont pas de travail, comme la majeure partie des jeunes de ce quartier de la ville, une des plus délaissées économiquement. "J’ai été touché par un sniper d’en face. Je vais porter les armes et me venger. On défend notre terre, notre honneur." Juste à côté le cheikh prête l’oreille, et acquiesce en souriant. 
Le cheikh Assir et le cheikh Bilal se défendent tous les deux d’attiser la haine anti-chiite. Mais dans les faits, c’est bien le risque encouru dans un Liban déjà sur la sellette. A l’Institut de Recherches et d’Information Libanais, à Beyrouth, Rafi Madayan se dit "chrétien de gauche". Pour lui, la situation est extrêmement inquiétante. "Les groupes comme celui d’Ahmad Assir sont instrumentalisés par l’extérieur et essayent de créer l’explosion entre les sunnites et les chiites du Liban. Il se pourrait que dans les semaines a venir, l’opposition armée syrienne et les salafistes de Jabat el Nosra transférent leur guerre de la Syrie vers plusieurs régions du Liban, surtout les régions chiites pour confronter directement le Hezbollah.
Si le Hezbollah a pour l’instant choisi de laisser l’armée libanaise gérer la situation, la possibilité d’une confrontation directe se rapproche. Hassan Nasrallah, chef du parti, l’a d’ailleurs confirmé lors d’un discours le mois dernier. Le parti chiite possède pour le moment la supériorité des armes. Mais l’intention affichée par certains groupes sunnites comme celui du Cheikh Bilal d’utiliser la technique des attentats suicide pourrait changer la donne et replonger le Liban dans un nouveau conflit civil. Une chose est sûre, le conflit syrien a déjà largement dépassé ses propres frontières.


De vieilles querelles ravivées

Le Hezbollah chiite libanais est aujourd'hui confronté à la poussée du sunnisme radical - AFP
Le Hezbollah chiite libanais est aujourd'hui confronté à la poussée du sunnisme radical - AFP
Le monde musulman est déchiré par une lutte ancestrale entre chiites et sunnites. Le Liban n’y échappe pas et la guerre en Syrie vient raviver cette bataille fratricide. L’islam politique a toujours été un terrain d’affrontement pour les deux communautés et dans ce petit pays, le Hezbollah Chiite fait maintenant face à une montée du sunnisme radical. Les uns sont soutenus par l’Iran et s’accrochent au régime de Bashar el-Assad, dont l’effondrement entraînerait l’isolement géographique total. Les autres reçoivent l’aide des pays du golf et soutiennent les rebelles syriens, en grande majorité sunnites. 
Un peu partout au Liban, des mouvements sunnites radicaux se développent. Ils refusent tous le qualificatif « salafiste », trop associé à Al-Qaida, mais sont néanmoins très liés à cette mouvance et soutiennent la démarche du groupe syrien Jabat el-Nosra. Ce groupe, en passe de devenir le plus puissant au sein des rebelles syriens, s’inspire directement d’Al-Qaida en Irak et a déjà publié plusieurs déclarations faisant état de son intention de s’en prendre au Hezbollah chiite libanais après avoir fait tomber le régime de Bashar el Assad.