Liban : le conflit syrien contamine Tripoli

La rue de Syrie sépare les quartiers rivaux de Bab el Tabbeneh et Jabal Mohsen à Tripoli. Lors des affrontements, les habitants doivent courir pour la traverser afin d'éviter les snipers. / Photo ©Margaux Bergey
La rue de Syrie sépare les quartiers rivaux de Bab el Tabbeneh et Jabal Mohsen à Tripoli. Lors des affrontements, les habitants doivent courir pour la traverser afin d'éviter les snipers. / Photo ©Margaux Bergey

Début janvier, des affrontements armés ont de nouveau éclaté entre deux quartiers rivaux de Tripoli. D'un côté, celui de Bab el Tabbeneh, à majorité sunnite et soutien de l'opposition syrienne. De l'autre côté, à flanc de colline, celui de Jabal Mohsen composé majoritairement d'alaouites et soutien du régime d'Assad. Ces quartiers miséreux, abandonnés par l’État libanais, ont ressorti les armes en 2011, dès le début du conflit en Syrie. Car les rivalités qui minent la deuxième ville du pays datent de la guerre civile libanaise.

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Depuis début décembre, l'armée libanaise a pris le contrôle de la ville de Tripoli, pour une durée de six mois. Une trêve a été déclarée mais a volé en éclats quelques jours après cette décision. Les tirs entre les quartiers de Jabal Mohsen et Bab el Tabbeneh ont à nouveau retenti. C'est la 19e reprise de violences entre ces deux quartiers défavorisés de Tripoli depuis le début de la crise en Syrie, en mars 2011. Le début d'année 2014 n'a pas été plus calme : des tirs ont retenti, en réponse aux deux attentats qui ont frappé Beyrouth les 27 décembre et 3 janvier.

Depuis le double attentat fin août contre deux mosquées, qui a fait 43 morts et des centaines de blessés, les tensions se sont accentuées. L'enquête menée par les Forces de Sécurité Intérieure (FSI), la police, a incriminé des membres du parti qui domine Jabal Mohsen, le Parti Arabe Démocratique (PAD). Son chef, Rifaat Aïd, a été convoqué pour un interrogatoire. Mais il a refusé de s'y rendre. Une source du PAD nous explique que Rifaat Aïd ne veut pas être interrogé par la police, car celle-ci est réputée proche de la coalition du 14 Mars emmenée par le parti des Hariri , le Courant du Futur et deux autres partis chrétiens : les Kataeb et les Forces Libanaises. Il exige d'être interrogé par les services de renseignements de l'armée, institution proche du 8 Mars, coalition regroupant le Hezbollah, l'autre parti chiite Amal et le parti de Michel Aoun, le Courant Patriotique Libre.

L'armée libanaise patrouille dans la rue de Syrie, alors que les affrontements ont cessé. / ©Margaux Bergey
L'armée libanaise patrouille dans la rue de Syrie, alors que les affrontements ont cessé. / ©Margaux Bergey
Les alaouites pris pour cibles

Ce refus d'Aïd a entraîné un fort ressentiment à Bab el Tabbeneh, et les violences contre des habitants de Jabal Mohsen ont pris un tour inquiétant. Des jeunes du quartier s'en sont pris à des alaouites début octobre : ils ont tirés sur les neuf occupants d'un mini-bus, tous originaires de Jabal Mohsen. Ali, une des victimes, nous montre les cicatrices laissées par les balles. Il a été touché aux deux jambes.  « Je ne veux plus aller dans le centre-ville, j'ai peur », confie-t-il. A côté de lui, Youssef, grand gaillard chauve à la mine patibulaire, explique qu'il n'a pas rouvert son magasin de jeux pour enfants en ville depuis un an. En 2012, son commerce a été brûlé, et il accuse directement des habitants du quartier rival. Ali ne veut pas porter plainte car il n'a pas confiance en la justice libanaise, et s'insurge contre cette vengeance : « Même si c'est quelqu'un de Jabal Mohsen qui a commis l'attentat, pourquoi tout le monde doit payer ? Ce n'est pas mon problème ! Les FSI n'auraient pas dû donner les informations avant la fin de l'enquête ».

Le cheikh Ahmad Khodr al Daya, un des chefs religieux de Jabal Mohsen, accuse lui aussi les FSI d'avoir attisé les tensions en publiant les éléments de l'enquête. Il pointe également du doigt les « takfiris », les groupes salafistes – nombreux à Bab el Tabbeneh et dans les quartiers voisins -  qu'il accuse de semer la discorde en visant directement les alaouites de Tripoli.

Le cheikh Ahmad Khodr al Daya, un leader religieux de Jabal Mohsen déplore les récents actes de violence contre ses coreligionnaires. / Photo ©Margaux Bergey
Le cheikh Ahmad Khodr al Daya, un leader religieux de Jabal Mohsen déplore les récents actes de violence contre ses coreligionnaires. / Photo ©Margaux Bergey
Quartiers ennemis

A Bab Tabbeneh, ces violences ne sont condamnées qu'à demi-mots. Le cheikh Shadi Jabbara, petit homme trapu, talkie-walkie en main, dit comprendre ce geste de vengeance : « Rifaat Aïd ne veut pas se rendre à la justice, on peut alors comprendre l'agacement de certains face à cette impunité ».

L'appartement où il nous reçoit donne sur la rue de Syrie, qui sépare les deux quartiers. Sur le toit de l'immeuble, ses hommes ont construit un abri pour franc-tireur, dans la direction du quartier désormais ennemi. Les combats se sont calmés, mais un des combattants prend la pause pour nous faire une démonstration – sans tirer.
L'armée a pris position sur cette ligne de front: des soldats patrouillent à pied. Depuis le début du mois de décembre, après une 18e reprise d'affrontements, elle a pris le contrôle de la ville – qui n'est toutefois pas devenue une zone militaire.

Mais cette présence militaire ne masque pas l'abandon de ces quartiers par les autorités. Des deux côtés de la rue, on trouve la même misère et le même sentiment d'abandon : aucun travaux de rénovation des immeubles n'est entrepris, les déchets jonchent les ruelles et les jeunes sont au chômage. « Les enfants nous demandent pourquoi il y a des impacts de balles sur les immeubles », raconte un membre du PAD qui souhaite rester anonyme. « Depuis longtemps, l'Etat nous a abandonnés ».

Alors que les combats ont cessé, ce jeune sniper prend la pause devant les journalistes : de son poste d'observation, il vise le quartier de Jabal Mohsen, à majorité alaouite. / Photo ©Margaux Bergey
Alors que les combats ont cessé, ce jeune sniper prend la pause devant les journalistes : de son poste d'observation, il vise le quartier de Jabal Mohsen, à majorité alaouite. / Photo ©Margaux Bergey
Guerre civile

Ces affrontements entre les deux quartiers sont récurrents depuis deux ans. Mais les racines du problème remontent aux années de la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990.
Quand Yasser Arafat et ses combattants quittent Tripoli en 1983 pour la Tunisie, ils laissent à Bab el Tabbeneh un arsenal bien fourni. Les courants islamistes sont déjà présents dans la ville, bien qu'ils n'aient pas encore adopté les idées salafistes. Ce sont eux qui récupèrent les armes laissées par l'Organisation de la Libération de la Palestine (OLP). Ces courants islamistes s'unissent après le départ des Palestiniens, et se regroupent sous le nom de Mouvement d'Unification Islamiste, ou al Tawhid.

A la même époque, l'armée syrienne occupe la ville, et regarde d'un œil méfiant cette alliance des courants islamistes. Les Syriens décident alors de soutenir et d’armer la communauté alaouite, et vont pour cela s'appuyer sur le Parti Arabe Démocrate (PAD) d'Ali Aïd,  figure locale de Jabal Mohsen et père de Rifaat Aïd. Le quartier devient alors un contre-poids des sunnites, et un référent de la Syrie dirigée par Hafez el Assad. En face, al Tawhid se tourne vers l'Arabie Saoudite. Les ingrédients pour un affrontement sont en place : attachement à la cause palestinienne, au nationalisme arabe et/ou à l'islamisme d'un côté, soutient indéfectible de la Syrie d'Assad de l'autre. Des heurts armés ont lieu régulièrement entre Bab el Tabbeneh et Jabal Mohsen. Les violences culminent entre 1985 et 1986 entre les partisans d'al Tawhid d'une part, et ceux du PAD et du parti Baas d'autre part. 

Avec la fin de la guerre civile en 1990, les armes se taisent à Tripoli. Mais l'actuelle guerre en Syrie  a réveillé les vieux démons. Et avec l'instabilité politique actuelle qui gangrène le Liban, les heurts ne sont pas prêts de s'arrêter. La direction sunnite modérée est à terre : Mohammad Chattah, homme fort de Saad Hariri au Liban, a été assassiné dans l'attentat à la voiture piégée du 27 décembre à Beyrouth. Saad Hariri, fils du leader Rafic Hariri tué en février 2005, préfère vivre entre l'Arabie saoudite et la France plutôt que de s'investir au Liban. Ce vide du pouvoir laisse la place aux courants extrémistes. Ils trouvent de plus en plus d'échos parmi la communauté sunnite qui se sent menacée par le Hezbollah, militairement supérieur et allié indéfectible du régime d'Assad.