Liban : le phénomène de la prostitution masculine

La prostitution, une solution qu'adoptent des jeunes Libanais et Syriens pour s'en sortir financièrement - ©TV5MONDE/Paul du Verdié
La prostitution, une solution qu'adoptent des jeunes Libanais et Syriens pour s'en sortir financièrement - ©TV5MONDE/Paul du Verdié

Le Liban est miné par les problèmes sécuritaires liés à la guerre en Syrie et une situation économique désastreuse : de nombreux jeunes sont au chômage. Plus d'un million de Syriens a aussi trouvé refuge dans le pays. Alors pour subsister ou arrondir leurs fins de mois, de plus en plus de Libanais et de Syriens se sont tournés vers la prostitution. Reportage. 

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Fouad (tous les prénoms ont été changés), jeune Syrien de 20 ans, est masseur dans un hammam particulier de Beyrouth-Ouest où il peut offrir une prestation "spéciale" à tout client qui le demande. De nombreux jeunes Syriens ont trouvé des jobs similaires pour survivre. Son salaire, comme celui de ses collègues, n'est pas payé par les tenanciers du lieu, mais directement par ceux qui bénéficient de ses "soins". "C'est une situation provisoire" confie-t-il, "dès que j'aurai économisé suffisamment, je retournerai en Syrie pour finir mes études." A l'instar de Fouad, les escorts syriens ne restent jamais longtemps dans les hammams, souvent quelques mois maximum, ce qui complique la prévention sanitaire qu'effectuent auprès d'eux les diverses ONG spécialisées.

Le Liban subit de plein fouet les conséquences de la guerre en Syrie. En plus des attentats à la voiture piégée qui secouent le pays depuis bientôt un an, l'afflux de réfugiés fuyant les combats est en passe de devenir le problème numéro un du nouveau gouvernement libanais. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), ils sont plus d'un million, soit le quart de la population libanaise. Et leurs problèmes ne s'arrêtent pas en passant la frontière. Confrontés à un taux de chômage élevé et à des salaires largement inférieurs à ceux des Libanais, beaucoup se retrouvent rapidement dans des situations de survie qui en poussent une partie à faire des choix drastiques pour se trouver un toit et de quoi se nourrir. La prostitution masculine, déjà largement présente au Liban depuis des années, devient alors une réalité pour un nombre grandissant d'entre eux.

Hassan, 27 ans, est un autre exemple typique du parcours des réfugiés devenus escorts. Né en Irak, il a été forcé de fuir lorsque sa famille a appris son homosexualité en 2010. Une ONG dont il refuse de dévoiler le nom l'a aidé à sortir du pays, puis à trouver un logement à Beyrouth. Plusieurs mois plus tard, sans emploi, seul et sur le point d'être expulsé de son appartement, il entend parler du milieu de la prostitution masculine local et des bars qui abritent les escorts et leurs clients, dans le centre-ville de la capitale. Il tente le coup : le lendemain, son premier client lui donne 400$.

“Il y a toujours eu des travailleurs du sexe au Liban“, rappelle un membre de l'association Helem -©TV5MONDE/Paul du Verdié
“Il y a toujours eu des travailleurs du sexe au Liban“, rappelle un membre de l'association Helem -©TV5MONDE/Paul du Verdié
Des escorts pas forcément homosexuels

Le désespoir et la misère mènent des hommes à vendre leur corps. Selon une étude menée par la RAND Corporation à paraître en mars 2014, 68% des escorts syriens se définissent comme hétérosexuels, contre 40% de leurs collègues libanais. "Pour simplifier, les Syriens ont plus tendance à devenir escort pour subsister, pouvoir payer leur loyer et nourrir leur famille, alors que les Libanais proposeront leurs services pour financer leurs études ou arrondir leurs fins de mois. Il proposent des services sexuels par plaisir, ou simplement pour augmenter leurs revenus. Les clients ne manquent pas...", analyse Samir, coordinateur du programme Outreach et prévention HIV/Sida et Maladies sexuellement transmissibles chez Helem, une association d'aide aux homosexuels basée à Beyrouth. "Il y a toujours eu des travailleurs du sexe au Liban, c'était de notoriété publique. Mais depuis 2010 et l'avènement de nouveaux réseaux sociaux, leur activité est devenue plus claire et plus facile à mettre en place."

Des applis pour contacter les escorts

Ces réseaux sociaux dédiés à la population homosexuelle rendent un grand service à ceux qui craignent pour leur sécurité, en facilitant la prise de contact entre hommes. Manjam, une application mobile très populaire au Moyen-Orient permet de trouver rapidement des partenaires à proximité : il n'est pas rare de voir des profils d'utilisateurs affichant photos osées et tarifs. Là encore, les escorts syriens sont les plus présents, monnayant leurs services quatre fois moins chers que leurs homologues libanais. Ainsi, un "client" payera en moyenne 50$ pour une passe avec un Syrien, tandis qu'un Libanais recevra en général 200$, selon Helem. A l'échelle du Liban, de tels tarifs sont bien au-dessus des salaires proposés aux jeunes, syriens comme libanais pour des jobs plus conventionnels.

Helem est une association d'aide aux homosexuels, basée à Beyrouth -©TV5MONDE/Paul du Verdié
Helem est une association d'aide aux homosexuels, basée à Beyrouth -©TV5MONDE/Paul du Verdié
Et certains, au contraire de Fouad, s'accommodent parfaitement bien de leur nouvelle vie. Wissam, 22 ans, est de ceux-là. Venu de Syrie pour échapper au service militaire en 2011, il essuie de nombreux refus dans sa quête de travail, avant de se décider, sur les conseils d'amis, à devenir escort. Au bout de quelques mois, sa notoriété sur Manjam dépasse les frontières du Liban, au point qu'un client viendra le voir à plusieurs reprises depuis la Malaisie. Ses clients réguliers sont pour la plupart originaires de Dubaï, du Qatar et d'Arabie Saoudite, et il éprouve une certaine fierté à énumérer ses tarifs et autres avantages : entre 150$ et 700$ selon l'acte, sans compter les vêtements de marque et les montres de luxe qu'il arbore dorénavant, les voyages, les bijoux... Entre ses comptes "Manjam" et "Grindr", il gère son emploi du temps en choisissant les offres les plus intéressantes. "C'est simple, affirme-t-il avec un sourire, si je ne faisais pas ça, je ne pourrais pas vivre. Je n'ai pas d'autre revenu, je ne parle ni français ni anglais... C'est mon travail."

L'escorting ne se limite donc pas à des passes effectuées à contre-coeur par des réfugiés sans le sous. Et peut même dans certains cas déboucher sur des fins heureuses. Elie, Libanais de 26 ans, peut en témoigner : "J'avais besoin d'argent, et un soir j'ai été abordé par un Saoudien qui m'a promis monts et merveilles. Il m'a invité au restaurant, m'a acheté des vêtements et des bijoux, et a payé pour mon nouveau passeport. Quelques semaines plus tard je l'ai rejoint en Arabie Saoudite. Au fil du temps, nous sommes devenus un couple." Aujourd'hui, Elie est manager dans un grand hôtel à Ryad, et vit en secret une relation stable et heureuse. Ce type de situation n'est pas rare, et bon nombre d'escorts se voient par ailleurs offrir de l'argent, des dîners et des cadeaux uniquement pour leur compagnie, sans qu'une relation sexuelle soit impliquée.

Beyrouth, l'exception régionale pour la communauté LGBT

La clientèle des escorts vient, bien sûr, de tout le Liban, mais aussi d'Afrique du Nord et parfois d'Europe. Comment expliquer un tel engouement ? En partie par le laxisme des autorités, qui fait de facto de Beyrouth la ville la plus "gay friendly" du Moyen-Orient. Malgré l'interdiction légale de l'homosexualité, les forces de l'ordre tolèrent -moyennant d'importants pots de vins-  les bars et clubs gays et lesbiens de Beyrouth, qui voient donc défiler une clientèle venue des quatre coins du Moyen-Orient, avide de libertés. Les guerres régionales ont également apporté, parmi les réfugiés, leur lot de jeunes escorts, créant une offre jamais vue auparavant, tandis que l'avènement de réseaux sociaux simples d'utilisation facilite les contacts entre eux et leurs clients. La crise économique, de son côté, a fait exploser le nombre de chômeurs et de personnes en situation précaire, en poussant une partie dans la prostitution. Mais surtout, le travail acharné de Helem, Oui pour la Vie et d'autres ONG, supportées par l'Alliance Internationale contre le Sida, porte ses fruits, faisant petit à petit du Liban un pays plus sûr pour les homosexuels d'où qu'ils viennent. Leur dernier succès en date ? L'interdiction du test dit "de l’œuf", utilisé par la police pour prouver l'homosexualité des suspects.

Passes, massages érotiques ou simple compagnie tarifée, la prostitution masculine a de nombreux visages et des origines diverses, et se déroule exclusivement dans des lieux spécifiques, jamais en public, et dans des conditions de sécurité parfois douteuses car à l'abri des regards. Avec la guerre en Syrie, le milieu est bien parti pour continuer à se développer. Les réfugiés continuent d'affluer par milliers dans un pays instable dont la situation économique ne cesse de se dégrader.