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Liban : pêcheurs contre promoteurs

<em>«Avant, les marins avaient des cabanes ici pour entreposer leurs affaires ou dormir sur place quand ils se levaient tôt. Cela faisait plusieurs générations qu'on était là.</em>»
«Avant, les marins avaient des cabanes ici pour entreposer leurs affaires ou dormir sur place quand ils se levaient tôt. Cela faisait plusieurs générations qu'on était là.»
(Anais Renevier)

A Beyrouth,  un vaste plan immobilier menace un modeste port de pêche où vivent chichement une centaine de personnes. Un lieu symbolique voué à disparaître.  Mais la résistance s'organise.

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A la tombée de la nuit sur la corniche de Raouché, en bord de mer de Beyrouth, des joggeurs slaloment au milieu d'enfants à vélos et de familles réunies autour de narguilés. Dans cet endroit populaire de la capitale, des promeneurs se prennent en photo face à l'une des curiosités touristiques de la ville : le rocher aux pigeons. Parmi eux, rares sont ceux qui remarquent en contrebas la présence d'un port de pêche, coincé entre les roches et un complexe touristique. C'est pourtant ici que se joue l'avenir de l'un des derniers lieux préservé du ciment beyrouthin.

La dalle cassée, où se dressaient les cabanes des pêcheurs
La dalle cassée, où se dressaient les cabanes des pêcheurs
(A.R.)


UN LIEU DEMUNI, FORT SYMBOLE

Un chemin de graviers et un escalier sinueux mènent à la crique qui abrite le port de Dalieh, quelques mètres plus bas. 140 pêcheurs y accostent quotidiennement, dans un lieu démuni qui tranche avec le luxe des immeubles modernes qui surplombent la route de la Corniche et se vendent plusieurs millions de dollars. Jouxtant les bites d'amarrage, une dalle cassée trône comme seul vestige du passé rayonnant du port de pêche. Wafi Jizeh, porte-parole des pêcheurs raconte : «Avant, les marins avaient des cabanes ici pour entreposer leurs affaires ou dormir sur place quand ils se levaient tôt. Cela faisait plusieurs générations qu'on était là.» Un second pêcheur d'une quarantaine d'années intervient :  «Ma mère est née ici, dans ce port!»

Dernier espace vert en bord de mer à Beyrouth
Dernier espace vert en bord de mer à Beyrouth
(A.R.)


 
Les cahutes ont été détruites à la suite d'un long procès. La localisation et le cadre idyllique du port pourraient faire pâlir d'envie n'importe quel promoteur immobilier : proximité du rocher aux pigeons, accès direct à la mer, clapotis des vagues loin de tout stress citadin... Après près d'un siècle de présence sur ces lieux, les pêcheurs ont eu une surprise : le terrain qui jouxte la crique et permet l'accès au port n'est pas public. Il a été acheté en 1994 par trois sociétés immobilières de Rafic Hariri et appartient désormais à plusieurs de ses héritiers.

En 2012, ils sont priés de quitter leurs baraques qui s'étendent sur le port et cette parcelle privée. L'affaire est très vite médiatisée : en voulant transformer Dalieh, c'est un symbole qui est touché. Amr, militant de la société civile qui soutient les marins témoigne «Raouché, c'est un endroit important dans l'imaginaire collectif, c'est le dernier lieu pour s'échapper dans cette jungle de ciment qu'est Beyrouth. Le complexe touristique du Mövenpick a été le premier coup de couteau dans la zone. Et en 2014, ils ont installé des grillages sur le bord du trottoir, ce qui gâche complètement la vue au public.»

Grillage sur le bord de mer, installé en 2014
Grillage sur le bord de mer, installé en 2014
(A.R)


En parallèle de la mobilisation civile, l'avocat Ali Hamzi Khalil prend la défense des 140 hommes de mer. Il est lui-même fils d'un pêcheur de Dalieh et précise «Le port est public, sur le plan du droit maritime, c'est le point le plus élevé de la marée haute qui délimite la zone. Le procès a porté sur le terrain qui entoure le port. Nous avons obtenu une compensation financière pour que les marins quittent leurs cabanes, et très vite des bulldozers ont tout détruit. Mais nous ne savons toujours pas ce qu'ils veulent construire à la place.» Les différents héritiers de Rafic Hariri ne s'expriment pas dans les médias au sujet du projet.

La crique avec, au fond, quelques blocs de béton pour protéger l'entrée
La crique avec, au fond, quelques blocs de béton pour protéger l'entrée
(A.R)

 
La nuit est tombée sur Dalieh, le port est bercé par le bruit des vagues et le temps semble s'être arrêté. Les marins se reposent, certains fument une chicha face à la mer, d'autres boivent un café en discutant entre eux. Beaucoup d'entre eux semblent âgés. Ils restent discrets et méfiants et ne s'expriment pas si leur porte-parole n'est pas à leurs côtés. Une crainte est cependant sur toutes les lèvres : celle de perdre leur port alors qu'ils ont déjà dû abandonner leurs cabanes.  Un jeune homme accoste et les rejoint. Omar gagne sa vie en emmenant des touristes faire un tour de bateau vers le rocher aux pigeons. Il est plus loquace que les pêcheurs, et indique la direction d'un panneau jaune où il est inscrit «travaux» : «Il a été installé en 2012, quand le ministère des travaux publics a commencé à rénover les quais et la digue. Et du jour au lendemain, tout s'est arrêté, sans qu'on nous donne d'explication.»

Beyrouth, le "rocher aux pigeons"
Beyrouth, le "rocher aux pigeons"
(A.R.)

A l'entrée du port, quelques blocs de béton placés en équilibre dans l'eau protègent difficilement les barques amarrées. Une défense insuffisante en cas de vents forts, en témoignent les filets emmêlés et déchirés, et les embarcations abîmées par les trois tempêtes successives qui se sont abattues sur la côte libanaise en ce début 2015. Wafi Jizeh nous montre l'étendue des dégâts en soupirant : «Nous n'avons pas d'assurance ni de sécurité sociale. Nous aimerions simplement savoir si le port va rester. Si l'on doit partir, on partira, mais nous avons besoin d'un nouveau port.» Une gageure difficile à Beyrouth où toute la côte est construite, bétonnée et où les rares ports du front de mer affichent complets.

Omar travaille sur le port. Il emmène les touristes faire un tour de bateau.Il fait partie des 140 pêcheurs qui travaillent sur le site
Omar travaille sur le port. Il emmène les touristes faire un tour de bateau.Il fait partie des 140 pêcheurs qui travaillent sur le site
(A.R.)

Au Liban, les pêcheurs exercent encore leur métier de manière traditionnelle, avec de petites embarcations : les chalutiers sont rares. La pêche rapporte en moyenne 20 dollars par jour, jusqu'à 50 les bons jours. Wafi ne s'avoue pas vaincu mais il affiche un air fatigué alors qu'il continue à raconter : «Il y a de moins en moins de poissons, et comme notre matériel est désuet, on ne va pas très loin pour les attraper.» Mohammad Sarji, activiste pour la protection de la mer au Liban, explique : «Au Liban, de nombreux déchets sont rejetés dans la mer sans vergogne. Et il y a une catastrophe encore plus grande : certains pêcheurs utilisent de la dynamite, détruisant ainsi des espèces entières.» A Dalieh, personne n'avouera travailler avec cette méthode. Mohammad Sarji continue : « C'est difficile de savoir qui s'adonne à cette pratique. Et si l'on ne sensibilise pas plus les pêcheurs à ce problème, ils continueront. Ils ont vécu plusieurs guerres ainsi que la marée noire en 2006 et continuent à agir comme s'il n'y avait pas de lendemain. Il faudrait également mettre en place une vraie législation pour lancer l'aquaculture car la plupart des poissons frais consommés au Liban viennent d'Afrique, de Turquie ou d'Oman. Sans loi claire, l'industrie n'a pas d'avenir et le nombre de pêcheurs diminuera.» Une impression partagée par le porte-parole de Dalieh, découragé par les évènements récents et par la situation économique : «Avant on gagnait notre vie, maintenant ce port n'a plus de futur. La tradition a toujours été partagée de père en fils, mais aujourd'hui, je  suis opposé à ce que mes enfants deviennent pêcheurs.»

La corniche de Beyrouth, avant une tempête
La corniche de Beyrouth, avant une tempête
(A.R.)