Liban : qu'est-ce que le Hezbollah ?

Un défilé militaire du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth / Photo AFP
Un défilé militaire du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth / Photo AFP

En cette fin juillet 2013, l'Union européenne a inscrit la branche armée du Hezbollah libanais sur sa liste des organisations terroristes. Mais qu'est-ce qu'exactement que le Hezbollah ? Réponses croisées de Scarlett Haddad, journaliste à l'Orient-Le Jour spécialiste des questions du Hezbollah, et de Joseph Bahout, professeur à Science-Po Paris et à l'académie diplomatique.

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Scarlett Haddad et Joseph Bahout
Scarlett Haddad et Joseph Bahout
Le Hezbollah a été créé en 1982. Dans quel contexte ?

Scarlett Haddad : En 1982 les Israéliens avaient envahi une grande partie du Liban jusqu'à la capitale Beyrouth. Le Hezbollah a alors été créé, comme un mouvement de résistance contre l'occupation israélienne. Il ne faut pas oublier non plus que la révolution iranienne avait pris le pouvoir en 1979. C'est sous cette impulsion aussi que le Hezbollah s'est créé. Il y avait au début des gardiens de la révolution au Liban pour entraîner des jeunes du Hezbollah. Il y avait certainement une influence, une aide, une formation iranienne mais ce sont des Libanais qui ont voulu résister à cette occupation israélienne. 

Joseph Bahout : Le Hezbollah n'a pas vraiment de date de naissance officielle. Le seul document concret qui existe est un communiqué, sous un nom légèrement différent du Hezbollah, et plutôt dans la parenthèse 1983-1985 même si politiquement et organiquement on peut lier la naissance du Hezbollah à l'invasion israélienne de 1982. Mais au moment de l'invasion, le Hezbollah lui-même n'existait pas comme corps organisé. 

Après l'invasion israélienne qui chasse l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine, ndlr)du Liban, la Syrie et l'Iran trouvent un intérêt conjoint à reprendre l'offensive sur le terrain libanais pour contrer à la fois l'offensive israélienne et le projet occidental de ralliement , plus ou moins, du Liban à son camp. Sociologiquement, le Hezbollah se constitue principalement d'anciens du mouvement chiite Amal, moins religieux, et pour certains de la gauche libanaise qui étaient anciennement des laïques de gauche, dont certains avaient milité dans le camp palestinien proche de l'OLP. A cet ensemble s'ajoute une jeunesse formée par la révolution islamique iranienne et une influence intellectuelle du parti irakien Al Dawa. Vous avez une sorte d'énorme confluence qui va se former à partir de 1983-1984 et qui va commencer ses opérations visibles, attentat contre l'ambassade américaine à Beyrouth , campement des parachutistes français, des marines et enlèvement d'occidentaux.

Les drapeaux libanais et du Hezbollah  / Photo AFP
Les drapeaux libanais et du Hezbollah / Photo AFP
Quelle évolution connait le Hezbollah depuis 30 ans ?

J.B. : Le Hezbollah évolue vers une structure de plus en plus politique. Il se dote avec le temps, surtout après la fin de la guerre en 1990, d'un mouvement de masse. Il devient proprement un mouvement de mobilisation de la communauté chiite qui va grignoter progressivement plus de bases sociales et populaires dans les régions du Sud et de la Bekaa. A partir de là, on entre dans un autre contexte qui est celui de l'après-guerre au Liban et le Hezbollah devient un peu l'outil au service de la politique syrienne et iranienne dans une sorte de négociation froide et parfois chaude avec Israël dans le cadre du processus de paix.

Le Hezbollah devient à la fois un parti de masse populaire chiite qui rend des services, aux réseaux  social, sanitaire, législatif et c'est un corps armé qui, presque officiellement dans le Liban d'après-guerre avec l'accord de Taef , a la tâche de la résistance, c'est-à-dire de la libération du Sud. 

Tout cet édifice s'écroule avec 2005-2006, c'est-à-dire avec le retrait syrien du Liban. Le Hezbollah devient de plus en plus une force plus nue, plus brute, moins bénie par des accords politiques qui la protègent et qui lui donnent une immunité. Il devient donc de plus en plus une force revendicatrice au niveau libanais et agressive au niveau régional; et ça va se traduire par la guerre de 2006.

S. H. : Les Israéliens n'ont quitté la plus grande partie du Liban qu'en 2000. Donc de 1982 à 2000 c'était un mouvement de résistance qui combattait l'occupation, notamment dans la bande frontalière qu'Israël contrôlait au Sud du Liban. Il y avait des assassinats, des explosions... Jusqu'en 2000 où Israël a quitté la plus grande partie du territoire libanais mais il restait quelques petits morceaux, comme les fermes de Cheba, qui étaient encore occupées, ce qui, aux yeux du Hezbollah à cette époque, justifiait le maintien de la résistance. 

De 2000 à 2006, c'était une résistance soft (douce, ndlr). Il n'y avait pas beaucoup d'opérations sur le terrain, jusqu'en 2006 où il y a eu une nouvelle guerre entre le Liban et Israël, qui a justifié une fois de plus la résistance. 

Et comme il y a eu 2006, on peut dire qu'il y aura peut-être un nouveau 2006. Donc forcément le Hezbollah continue à exister parce qu'une partie du territoire, même moins importante géographiquement parlant, est toujours occupée par Israël. Le concept de la résistance du Hezbollah s'est étendu de la libération d'un territoire occupé à la défense du Liban contre d'éventuelles agressions israéliennes, parce que le Liban n'a pas signé de paix avec Israël. A cela s'ajoute maintenant la découverte de gisements pétroliers et gaziers au large de côtes libanaises entre Israël, la Turquie, la Syrie, la Jordanie et la Palestine, soit un nouveau sujet de conflit. Le Hezbollah estime que c'est son devoir de maintenir une résistance pour défendre ces ressources là, pour empêcher Israël de piocher dans les gisements libanais. 

Un membre du Hezbollah sur le toi d'un bâtiment d'un quartier chiite de Beyrouth (Liban) en 2012 / Photo AFP
Un membre du Hezbollah sur le toi d'un bâtiment d'un quartier chiite de Beyrouth (Liban) en 2012 / Photo AFP
Quel rôle tient le Hezbollah dans le gouvernement libanais ?

S. H. : C'est un parti politique important, qui a un gros bloc parlementaire, au minimum huit députés chiites sur 128 places au Parlement, qui représentent finalement avec le mouvement Amal 90% de la communauté chiite, une communauté très importante au Liban en nombre. Il a donc une présence politique qui l'habilite à faire partie des gouvernements successifs du pays.


Sait-on comment il est financé ?

J.B. : Comme beaucoup d'organisations semblables, il se finance par des sources multiples. Certaines sont "licites" et d'autres "illicites". Le financement de la vie politique libanaise est très peu encadré. Il n'y a pas du tout de règle, de l'argent politique venant de source privée circule. C'est très difficile de tracer ce genre de choses, d'autant plus qu'on est dans un pays où il y a un secret bancaire très solide. 

Pendant très longtemps, le Hezbollah a vécu sur des financements directs iraniens. Mais avec le temps, le Hezbollah s'est constitué à partir de son réseau d'entreprises, d'organisations humanitaires, sociales, caritatives, ainsi que d'entreprises rentables de construction et de communication. La diaspora chiite en Afrique ou ailleurs est mobilisée avec le parti. Il faut rappeler que dans le chiisme les grandes personnalités chiites reçoivent presque théologiquement une somme annuelle de leurs fidèles. Il existe aussi le grand fantasme selon lequel on ne sait pas grand chose sur ce que sont les réseaux de financement illicites du Hezbollah. Cela va de certains trafics à partir de la Bekaa libanaise, jusqu'à des choses dont on dit qu'elles existent à la frontière bolivienne, des réseaux de drogue,  de cigarettes et autres. Je ne suis pas du tout capable d'affirmer ou d'infirmer cela. 

Des Syriens manifestent contre l'engagement du Hezbollah / Photo AFP
Des Syriens manifestent contre l'engagement du Hezbollah / Photo AFP
Pourquoi entend-on parler du Hezbollah à propos de la Syrie ces derniers temps ?

J.B. : C'est le dernier changement en cours. Avec la révolution syrienne, qui tourne à la guerre civile et régionale, le Hezbollah fait le choix -à mon avis malheureux- de se ranger complètement aux côtés du régime syrien, très probablement sous instigation, même sous ordre, iranien. Il devient un parti qui assume de plus en plus son chiisme, alors que jusque là, le Hezbollah avait l'apanage d'un mouvement de résistance qui ralliait des communautés diverses au Liban, ou en tout cas, d'un mouvement qui refusait le langage proprement communautaire.
Avec la question syrienne qui l'oppose en fait à une majorité sunnite en Syrie, il assume de plus en plus aujourd'hui ce clivage sunnites-chiites et emprunte de plus en plus une rhétorique mobilisatrice classique. 

S. H. : Le conflit syrien a posé un grand problème au Hezbollah. D'un côté, naturellement, il se veut un mouvement de résistance donc réformateur et avec les revendications de liberté comme il l'a été en Égypte, en Libye, en Tunisie et ailleurs. Donc il s'est trouvé devant un dilemme. Comment concilier l'appui au régime syrien et cette aspiration à la liberté ? Au début il s'est tenu tout à fait à l'écart.

Tout ce qu'il disait c'est qu'il faut initier un dialogue entre le régime et son opposition. ça se limitait à ça pendant toute la première année du conflit syrien. Mais à partir du moment où le pays s'est enlisé dans une guerre militaire sanglante, le Hezbollah s'est senti plus à l'aise pour appuyer ouvertement le régime sous l'angle d'un complot qui vise tout l'axe de la résistance de l'Iran, la Syrie, le Hezbollah et le Hamas en Palestine. Donc son intervention devenait plus justifiée.

Et puis maintenant, il y a une confusion mais tous les partisans du Hezbollah sont convaincus de la justesse de cette défense, c'est-à-dire qu'en aidant le régime syrien militairement ils sont en train d'aider ce qu'ils appellent l'axe de la résistance en considérant qu'il est comme un corps entier, l'Iran étant le cerveau, la Syrie le corps et le Hezbollah les mains et les bras.

(Scarlett Haddad et Joseph Bahout ont répondu séparément à nos questions, par téléphone)

Mais qui est donc Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah ?

Le portrait du dirigeant du Hezbollah, Hassan Nasrallah, brandi pendant une manifestation contre Israël en juillet 2006 à Toronto (Canada) -cc-
Le portrait du dirigeant du Hezbollah, Hassan Nasrallah, brandi pendant une manifestation contre Israël en juillet 2006 à Toronto (Canada) -cc-
J.B. : C'est le troisième secrétaire général du Hezbollah. Avec lui le Hezbollah a pris une envergure beaucoup plus grande puisque c'est un homme jeune encore, mais très charismatique, très intelligent politiquement et qui a su très bien surfer sur les différentes figures du Hezbollah. Il a aussi une sorte de légende personnelle parce qu'il a perdu son fils dans des combats contre les Israéliens au Sud du Liban. C'est aujourd'hui quelqu'un qui a une aura très forte auprès de la communauté chiite qui, à un moment donné, s'étendait au-delà du Liban dans la rue arabe mobilisée contre Israël, contre l'occupation en Palestine ou en Égypte.
Il était fréquent de voir la photo de Hassan Nasrallah dans les chambres d'adolescents. Aujourd'hui cette image se serait cassée justement avec la "chiitisation" du mouvement Hezbollah. C'est un homme qui est aujourd'hui pratiquement traqué, secret, qui vit sous terre quelque part. On ne sait pas où il est. Il fait des allocutions régulièrement. Il s'exprime en général à partir d'un studio caché quelque part et son discours est reproduit sur des écrans géants dans des stades de la banlieue sud.

S. H. : Il est secrétaire général de l'ensemble de la formation, politique et militaire. C'est un chef militaire -on l'a vu pendant la guerre de 2006 et même avant sur le terrain. C'est aussi un chef politique et religieux. Son aura est donc énorme au Liban et au sein de la communauté chiite.
Au moment de son élection il était très jeune. Personne ne pensait qu'il pourrait faire une si longue carrière, il avait peut-être la trentaine et c'est lui en fait qui a donné la marque actuelle au Hezbollah. Avant c'était un petit mouvement de résistance qui était controversé et qui n'avait pas l'ampleur qu'il a aujourd'hui. C'est grâce à Hassan Nasrallah, à sa personnalité, à son charisme, et à ces trois qualités qui alliaient à la fois le tribun, le chef religieux et le chef militaire, qu'il a donné au Hezbollah cette dimension. Beaucoup le critiquent et beaucoup l'admirent aussi. 

Au moment de la désignation de Hassan Nasrallah, il y a eu un conflit entre ceux qui voulaient que le Hezbollah reste un petit mouvement de résistance et ceux qui voulaient qu'il s'intègre au sein de la vie politique libanaise. Hassan Nasrallah faisait partie de ceux qui ont voulu qu'il s'intègre dans la vie politique libanaise c'est pour ça que le Hezbollah a participé pour la première fois aux élections législatives en 1992.