Liban : SOS pour les réfugiés syriens

Yehia, le millionième réfugié syrien comptabilisé au Liban par le HCR, en avril 2014 -©AFP/Joseph Eid
Yehia, le millionième réfugié syrien comptabilisé au Liban par le HCR, en avril 2014 -©AFP/Joseph Eid

Le 4 juillet 2014, le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés lançait à Genève une version révisée du Plan régional d'intervention pour la Syrie, appel aux bailleurs de fonds pour assister les pays d'accueil des réfugiés. Au premier chef : le Liban, qui accueillera bientôt l'équivalent du tiers de sa population. Pour comprendre l'ampleur de la situation, entretien avec Agnès Levallois, consultante spécialiste du Moyen-Orient.

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Quelles sont les priorités pour le Liban par rapport à l'afflux de réfugiés syriens ?

La grande difficulté pour le Liban, c'est de pouvoir gérer ces réfugiés. Comme il n'y a pas besoin de visa entre le Liban et la Syrie, les Syriens arrivent au Liban sans qu'ils soient enregistrés. C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, tout le monde ne donne pas les mêmes chiffres du nombre de réfugiés syriens dans le pays. Il n'y a pas le même contrôle qu'en Turquie ou en Jordanie, par exemple.

Agnès Levallois (©http://agneslevallois.com)
Agnès Levallois (©http://agneslevallois.com)
A cause de cela, le gouvernement libanais n'a, dans un premier temps, pas vraiment pris la situation en considération. Du coup, il se retrouve aujourd'hui, en quelques sortes, débordé par le problème. Il s'aperçoit qu'il y a des centaines de milliers de Syriens qui sont là. Comme la situation se dégrade un peu plus tous les jours en Syrie, beaucoup de ces Syriens restent au Liban. Alors qu'à l'origine, beaucoup faisaient des allers-retours très réguliers entre les deux pays. Du coup se pose la question, maintenant, de que faire de ces réfugiés syriens : les infrastructures n'ont pas été mises en place pour les accueillir. Il n'y a pas eu, de la même façon qu'en Jordanie, la mise en place systématique de camps. Beaucoup de ces Syriens sont installés un peu n'importe où, comme ils le peuvent, dans le pays. Avec, par conséquent, un vrai problème pour le gouvernement aujourd'hui : celui de savoir exactement où ils sont, ce qu'ils font, et quels moyens mettre en œuvre pour essayer de gérer cette situation, qui est très grave pour le Liban aujourd'hui.


Début juin, Riad Salamé, le gouverneur de la Banque centrale libanaise, estimait que les réfugiés syriens coûtent 4,5 milliards de dollars au Liban chaque année. C'est donc une estimation récente ?

Il y a des ratios qui sont mis en place pour déterminer le coût des Syriens. On peut calculer ce que représente la présence de tant de réfugiés sur le territoire, en considérant qu'il faut prendre en compte la scolarité, les services de santé, les rations alimentaires, etc. C'est vrai qu'aujourd'hui, le Liban a plutôt intérêt à forcer le trait pour essayer d'obtenir le plus d'aide possible : comme il y a cette difficulté à comptabiliser exactement le nombre de réfugiés, je pense que le gouvernement libanais veut aussi avoir une marge de sécurité, en quelques sortes, par rapport aux Syriens sur place, parce qu'ils sont peut-être plus nombreux que ce qui est indiqué par les chiffres actuels.

Des infrastructures sont nécessaires pour effectuer une prévention sanitaire systématique. Ici, une campagne de vaccination contre la poliomyélite auprès d'enfants syriens dans le village libanais de Zahle, le 11 avril 2014 -©AFP
Des infrastructures sont nécessaires pour effectuer une prévention sanitaire systématique. Ici, une campagne de vaccination contre la poliomyélite auprès d'enfants syriens dans le village libanais de Zahle, le 11 avril 2014 -©AFP
Parmi les coûts à prendre en compte, il y a ceux inhérents à la santé des réfugiés. Des craintes se font jour, par exemple, quant aux maladies transmissibles par l'eau. Cela dans un contexte de grande sécheresse. Est-ce spécifique à l'année 2014, ou le problème s'est-il déjà posé les années précédentes ?

Il y a des recrudescences de maladies qui se sont développées en Syrie, en raison de la situation sanitaire déficiente découlant de la guerre. Cela paraît évident que ces problèmes de santé se soient déplacé dans les pays voisins. Cela peut être pris en compte là où des camps de réfugiés sont installés avec des structures internationales, par exemple pour essayer de prendre des mesures de vaccination systématique d'enfants. Mais au Liban, comme il n'y a pas ces structures d'accueil, comme ces camps n'ont pas été mis en place, aujourd'hui, le problème de santé se pose. Au début de la crise en Syrie, les infrastructures sanitaires syriennes fonctionnaient encore. Mais avec la dégradation de la situation dans le pays, elles marchent de moins en moins bien. Donc la question sanitaire se pose en Syrie et, à partir de là, s'exporte, si je puis dire, dans les pays voisins. Et ce d'autant plus au Liban que les structures n'existant pas, il n'y a pas de mesures prises par les organisations internationales pour mettre en place tout de suite, rapidement, des campagnes de vaccination des enfants, pour reprendre notre exemple. 

Se rajoute à ce contexte que là, à la période estivale, il fait très chaud. Il y a des problèmes d'électricité très importants au Liban. De nombreux réfugiés vont vivre dans des conditions de plus en plus précaires, sans électricité, sans eau. Dans des conditions sanitaires aussi dégradées, des épidémies ou des maladies peuvent apparaître. C'est vraiment un souci très important pour les autorités libanaises aujourd'hui, parce que cela va aussi, forcément, atteindre la population libanaise. 


Le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebrane Bassil, craint une « dissension entre Libanais et Syriens ». A quoi cela correspond-il ?

D'abord, il y a un problème confessionnel qui se pose. La structure confessionnelle du Liban est extrêmement fragile entre les chrétiens, les sunnites, les chiites, les druzes... S'il y a un afflux massif, par exemple, de réfugiés qui sont logiquement majoritairement sunnites - la population majoritaire en Syrie est sunnite - l'équilibre confessionnel va être remis en question. C'est toujours une crainte pour les Libanais quand il y a des afflux de population.

Un deuxième point extrêmement important, c'est que beaucoup d'entrepreneurs libanais, même de toutes petites entreprises, ont licencié leur personnel libanais pour embaucher des Syriens qu'ils paient beaucoup moins cher. Il y a effectivement de graves tensions aujourd'hui, parmi les populations les plus défavorisées, libanaise et syrienne. Elles vont, d'une certaine manière, se bagarrer pour les mêmes postes, en sachant que la main d'œuvre libanaise la plus précaire, la moins qualifiée, va se voir rafler les postes par les Syriens qui, eux, se contenteront de salaires encore moins importants que les Libanais. Là, évidemment, il risque d'y avoir des dissensions et des affrontements, ce n'est pas du tout à exclure (lire le reportage de notre partenaire Radio Canada).

La localisation de réfugiés au Liban selon le HCR, en 2013 (capture d'écran)
La localisation de réfugiés au Liban selon le HCR, en 2013 (capture d'écran)
Est-ce spécifique au Liban ?

Cela a moins cours en Jordanie et en Turquie : comme ils sont dans des camps, leur présence est beaucoup plus organisée, et avec des règles. En Jordanie, un réfugié syrien ne peut pas faire n'importe quoi parce qu'il est dans un camp et, comme ils sont contrôlés, il ne peut pas en sortir comme ça. Il y a des règles qui ont été mises en place et qui limitent ce phénomène.

Au Liban, comme il n'y a aucun contrôle à cause de la frontière ouverte entre les deux pays, les gens vont et viennent. Ces populations se sont installées où elles le pouvaient et comme elles le pouvaient. Les Syriens qui débarquent au Liban essayent de survivre. Si on leur propose un boulot, même très peu payé, qui leur permet de se nourrir, ils le prennent. C'est une situation très spécifique au Liban de par la relation entre ces deux pays et le fait de l'absence de contrôle aux frontières qui crée ce flux de population très fluide entre les deux pays... ce qui n'est pas du tout le cas entre la Turquie et la Syrie, ou la Jordanie et la Syrie. 

La situation en chiffres

B.W.
Alimentation, scolarisation, approvisionnement en eau potable, abris d'urgence... les besoins des réfugiés syriens, de plus en plus nombreux au Liban, sont multiples. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ils seront d'ici à fin 2014 1,5 million (contre 1,1 million aujourd'hui) à avoir trouvé refuge chez ce petit voisin de la Syrie, pour une population de 4,5 millions de Libanais.

La version révisée du Plan régional d'intervention pour la Syrie lancée par le HCR est un appel aux bailleurs de fonds pour assister les pays d'accueil des réfugiés. Au premier rang desquels on trouve les pays voisins de celui de Bachar al-Assad. "Ce sont des pays pauvres, qui ont déjà reçu d'autres vagues de réfugiés, rappelle Hélène Thiollet, chercheuse en sciences politiques au CERI-Sciences PoDes Irakiens en 2003, des Palestiniens pendant la deuxième moitié du XXe siècle..." En 2013, le Liban avait un PIB par habitant de 9 920 dollars (contre 43 000 dollars pour la France).

En tout, 3,74 milliards de dollars (2,75 milliards d'euros) sont demandés par le HCR pour tous les pays de la région, dont 1,6 milliard de dollars (1,1 milliard d'euros) pour le seul Liban. Selon le Haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés António Guterres, les enjeux dépassent la santé ou la scolarisation des réfugiés (selon le HCR, 53% des réfugiés syriens au Liban sont des enfants) : "Si l'on ne fournit pas suffisamment d'aide humanitaire aux réfugiés syriens d'ici la fin de 2014, cela pourrait avoir des conséquences dramatiques pour ces réfugiés et la stabilité de toute la région, y compris une menace sérieuse pour la sécurité du Liban", a-t-il exprimé dans un communiqué.

Selon le Fonds monétaire international, depuis le début du conflit syrien, le taux de chômage a quasiment doublé au Liban pour atteindre 20 %, tandis que la croissance a chuté à 2 %