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Liban : Tripoli dans l’ombre menaçante de “l’Etat Islamique“

L'armée déployée à Tripoli (@Anaïs Renevier)
L'armée déployée à Tripoli (@Anaïs Renevier)

A Tripoli, seconde ville du Liban, l’inquiétude gagne les chrétiens. Récemment, deux églises ont été taguées d’inscriptions menaçantes annonçant l’arrivée de "l’Etat Islamique" et les incidents se multiplient malgré l’omniprésence de patrouilles armées.

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Montée de l’extrémisme

Dans le modeste appartement de Rita (certains noms ont été changés, ndlr), au centre de Tripoli, la télévision est rarement éteinte. Des informations sont diffusées en continu sous le regard bienveillant de la Vierge Marie, une image accrochée au-dessus de la porte. Rita, chrétienne tripolitaine, suit les nouvelles de près et commente : "Regardez ce que l'Etat Islamique fait aux chrétiens d'Irak. Il va nous arriver la même chose!" Craignant d'être entendue par ses voisins majoritairement musulmans, elle raconte à voix basse l'agression dont elle a été victime il y a deux semaines. Alors qu'elle rentrait chez elle vêtue d'un débardeur, un homme l'a attaquée avec un poing américain, la sommant de couvrir ses bras nus. Depuis, la Tripolitaine a la peur au ventre lorsqu'elle sort de chez elle : "Si j'en avais les moyens, je quitterais la ville," assure-t-elle. Pour elle, cette attaque résulte de la montée de l'extrémisme que connaît la deuxième ville du Liban depuis le début du conflit syrien en 2011. Dans certains quartiers de Tripoli, il n'est pas rare de voir flotter des drapeaux salafistes. Depuis trois ans, Rita a vu certains de ses compatriotes se radicaliser et soutenir des cheikhs aux propos extrémistes.

Tag “l'Etat islamique arrive“ (@Anaïs Renevier)
Tag “l'Etat islamique arrive“ (@Anaïs Renevier)
L’Etat islamique arrive

Début août, le Liban a vécu l'incident le plus grave lié au conflit syrien : des combattants djihadistes de l'Etat Islamique et du Front Al Nosra ont attaqué la ville libanaise d'Ersal, à la frontière syrienne. Ils ont tué et enlevé des soldats libanais.  Depuis, les rumeurs vont bon train à Tripoli. Quelques jours après l'attaque d'Ersal, une information circulait sur les réseaux sociaux : la vente de croix chez les bijoutiers du souk était interdite. Rumeur rapidement démentie, mais suivie la semaine dernière par de nouveaux incidents : deux églises de la ville ont été taguées des inscriptions : "L'Etat Islamique arrive" et "Nous allons vous égorger, adorateurs de la croix". Les graffitis faisaient suite à la diffusion dans les médias libanais de la photo d'un jeune chrétien beyrouthin mettant le feu à un drapeau du mouvement qui se fait appeler Etat Islamique, sur lequel figure le nom d'Allah. L'armée a immédiatement renforcé sa présence à Tripoli. Parallèlement les habitants des villages chrétiens aux alentours de la ville ont organisé leur propre sécurité.

Thaer, étudiant en communication qui réside à Amioun à quelques kilomètres de Tripoli, voit régulièrement des civils armés patrouiller pendant la nuit. Les chrétiens libanais, jusqu'ici divisés entre pro et anti régime syrien, travaillent désormais main dans la main pour assurer ces gardes, en dépit de leurs tendances politiques respectives. Thaer redoute que les rumeurs grandissantes n'aggravent la situation : "Le risque, c'est de propager ces rumeurs et de créer une escalade de la violence. Dans mon village, tout le monde est armé." Plus d'un million et demi de Syriens sont officiellement réfugiés au pays du Cèdre, ils représentent plus d'un tiers des habitants. Partout au Liban, le racisme envers cette communauté est de plus en plus courant et l'attaque d'Ersal a ravivé les tensions entre Libanais et Syriens. Tripoli, ville ravagée économiquement par des décennies de violences intercommunautaires n'échappe pas au racisme ambiant, et pour Raed, habitant d'Amioun, le danger vient des campements de réfugiés : "Les Syriens sont armés, ils pourraient nous attaquer. C'est pour cela qu'il faut surveiller leurs agissements en patrouillant et en nous armant nous aussi."

Portrait d'un “martyr“, mort dans les combats entre Bab el Tabbeneh et Jabel Mohsen, deux quartiers de Tripoli ennemis (@Anaïs Renevier)
Portrait d'un “martyr“, mort dans les combats entre Bab el Tabbeneh et Jabel Mohsen, deux quartiers de Tripoli ennemis (@Anaïs Renevier)
Cellules dormantes

La communauté chrétienne est-elle vraiment menacée ? Pour Michel Abou Najem, politologue, l'inquiétude est justifiée, même si la communauté chrétienne du Liban diffère du reste du Moyen-Orient : "Les chrétiens ont une place politique importante. On ignore ce qui pourrait se passer au Liban prochainement, le pays est sur la carte du califat telle que la présente l'Etat Islamique. Ce groupe a des cellules dormantes dans le pays et voudrait un accès au port de Tripoli, pour exporter le pétrole par la mer. Mais ses combattants basés en Syrie devraient traverser de nombreuses villes chrétiennes et chiites de la Bekaa, qui lui résisteraient."

Face à l'insécurité ambiante, d'autres communautés se sentent également menacées. Début septembre, le Liban était sous le choc après la décapitation par l'Etat Islamique de l'un des soldats kidnappés, Ali Al Sayed. L'armée enquête également sur la décapitation probable d'un autre militaire, Abbas Medlej. Ils étaient respectivement sunnite et chiite. Pour Thaer, c'est tout le Liban qui est visé : "En Irak, les extrémistes attaquent les chrétiens, mais aussi les musulmans qui ne se rallient pas à eux. L'extrémisme est un danger pour toute la société."

Tous unis

Après la découverte des graffitis sur les églises, les figures religieuses de la ville, chrétiennes et musulmanes, ont d'ailleurs appelé au calme et à la coopération entre les différentes confessions. A deux pas du souk de Tripoli, dans l'église grecque orthodoxe du père Sarrouj, l'anxiété se ressent parmi les fidèles. Le prêtre temporise : "C'est normal de s'inquiéter à cause des nouvelles de Syrie et d'Irak, de la situation régionale et des incidents à Ersal. Mais il n'y a pas de danger actuellement."

Raed fait partie de ses fidèles, il est membre actif de la société civile à Tripoli. Il s'estime délaissé : "L'Etat n'est pas revenu après les attentats d'août 2013. Les lampadaires en face de la mosquée As-Salam soufflée par l'une des explosions n'ont même pas été réparés. Nous avons été livrés à nous-mêmes, et maintenant les politiciens veulent donner une mauvaise image de Tripoli. J'ai l'impression qu'ils préparent quelque chose d'important à Tripoli sur le plan sécuritaire. Mais quoi qu'il arrive, je ne quitterai pas ma ville." Avec d'autres membres d'associations, il a lancé une campagne sur Internet, avec le slogan "Tous unis, face à la fitna". L'unité, c'est le mot d'ordre au Liban, pays aux dix-huit confessions. Il soulève un espoir, celui de voir un rapprochement communautaire face à un ennemi commun : les djihadistes.
Campagne Facebook “Tous unis contre la fitna“
Campagne Facebook “Tous unis contre la fitna“

Des musulmans signent un “appel de Paris“ pour les chrétiens d'Orient

AFP
L'islam de France affiche sa solidarité envers les chrétiens d'Orient: de hauts responsables musulmans ont signé mardi un "appel de Paris" pour défendre ces "frères en Dieu" et tenter d'empêcher des jeunes de tomber dans le jihadisme. Le texte, signé à la Grande mosquée de Paris, est porté par la coordination Chrétiens d'Orient en danger (Chredo), le président du Conseil français du culte musulman (CFCM, instance représentative des 3,5 à 5 millions de musulmans de France) Dalil Boubakeur et ses vice-présidents Anouar Kbibech et Ahmed Ogras.
"Les signatItalicaires tiennent à réaffirmer leur soutien aux frères chrétiens d'Orient, pour la plupart arabes, ainsi que pour toutes les autres minorités de la région, qui sont victimes actuellement d'une grave campagne destructrice menée par ces groupes terroristes menaçant leur existence même", souligne cet "appel de Paris".

Le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur a évoqué devant la presse un "acte symbolique, fraternel, de solidarité et d'humanité" envers les chrétiens d'Orient, ces "frères en Dieu". Dans un communiqué, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, chargé des cultes, a salué cette initiative, qui "constitue un démenti apporté à ceux qui s'efforcent d'établir des amalgames entre le terrorisme et la religion musulmane, au risque de dresser les Français les uns contre les autres".

Cette "déclaration solennelle" s'accompagne d'un "plan d'actions", a précisé le président de la Chredo, Patrick Karam. Ainsi, les "mosquées de France et d'Europe" seront appelées à dire des prières lors du prêche de vendredi prochain en solidarité aux chrétiens d'Orient, selon un communiqué. En outre, une "conférence internationale" sur ce sujet se tiendra à Paris, probablement le samedi 6 décembre, avec autour de la table des religieux, laïcs, diplomates et responsables gouvernementaux.

Les signataires de l'"appel de Paris" entendent également prendre "à témoin la communauté musulmane pour demander à tous les responsables politiques de redoubler de vigilance face aux menées subversives qui ciblent les jeunes musulmans d'Europe, particulièrement les plus fragiles d'entre eux".

Selon une source proche du dossier, plus de 900 personnes françaises ou résidant en France projetteraient de partir en Syrie et en Irak pour combattre dans les rangs jihadistes, y sont déjà, sont en transit ou en sont revenues.
"Nous appelons les musulmans de France et les plus jeunes d'entre eux à ne pas se tromper de combat. Leur véritable jihad n'est pas en Syrie ou en Irak, il est en France: c'est le combat de l'intégration, de la réussite sociale, du vivre-ensemble", a souligné Anouar Kbibech, président du Rassemblement des musulmans de France (RMF), qui dit représenter 550 mosquées.

Les responsables musulmans de France ne sont toutefois pas parvenus à parler d'une seule voix sur le sujet des chrétiens d'Orient. Tout en condamnant fermement les "crimes" des jihadistes de l'Etat islamique (EI), l'Union des mosquées de France (UMF) de Mohammed Moussaoui, ancien président du CFCM, ne s'est pas joint à "l'appel de Paris", pas plus que l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), réputée proche des Frères musulmans.
La Grande Mosquée de Paris
La Grande Mosquée de Paris