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Liberté de la presse : le groupe Bolloré peut-il museler les journalistes ?

Des militants d'ONG, le 4 juin 2015 devant le siège du groupe Bolloré à Puteaux, demandent des compensations pour les paysans ayant perdu leur terres rachetées par la filiale Socfin (AP Photo/Kamil Zihnioglu)
Des militants d'ONG, le 4 juin 2015 devant le siège du groupe Bolloré à Puteaux, demandent des compensations pour les paysans ayant perdu leur terres rachetées par la filiale Socfin (AP Photo/Kamil Zihnioglu)
(AP Photo/Kamil Zihnioglu)

Le procès des journalistes de Bastamag et Rue89 s'est ouvert jeudi. Ils sont attaqués en justice par le groupe industriel Bolloré pour diffamation. Un article sur l'accaparement des terres en Afrique et en Asie est en cause.

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Le procès qu'intente ces jours-ci le groupe Bolloré à l'encontre des sites d'information Bastamag, Rue89, ainsi que plusieurs blogs, inquiète les défenseurs de la liberté de la presse, et au delà, pose la question des limites au droit d'informer et une autre, plus ancienne, datant de 2009, avait vu la victoire du groupe Bolloré sur un sujet très similaire.

Un reportage, puis un article choquent Vincent Bolloré

Le groupe Bolloré porte plainte en 2009 contre France Inter et l'un de ses journalistes, Benoit Collombat. Le reportage, diffusé dans l'émission "Interception" est intitulé « Cameroun : l’empire noir de Vincent Bolloré ». Il décrit les conditions de travail jugées désastreuses des dockers africains du port de Douala, ainsi que celles des ouvriers agricoles de diverses plantations. Ces structures sont toutes gérées par le groupe Bolloré. La multinationale gagne son procès en 2010 et publie sur son site le jugement.
Celui-ci relève notamment :
 


(…) Le tribunal a relevé le manque de sérieux de l’enquête et le manque de prudence dans l’expression de l’émission de France Inter et a estimé que Benoît Collombat n’avait pas vérifié les propos mensongers tenus par les personnes interviewées. Le tribunal a jugé comme diffamatoires les allégations suivantes :

-    ne pas avoir respecté les engagements financiers pris par Camrail lors de l’obtention de la concession en 1999, en particulier le versement à 603 employés d’une indemnité totale de 26 milliards [de francs CFA], laquelle resterait due,
-    négliger gravement les investissements dans le domaine du transport des passagers,
-    utiliser abusivement le personnel du port autonome [de Douala] dans le cadre de la concession de dragage,
-    ne pas offrir de couverture sociale aux salariés du port autonome de Douala et manquer aux exigences de la médecine préventive et du travail,
-    recourir à des tentatives d’intimidation à l’encontre des salariés du port autonome de Douala en cas de revendication, et ne pas respecter le droit du travail,
-    ne pas assurer la sécurité minimale des salariés de la palmeraie exploitée par la Socapalm et les loger dans des conditions indignes.
Le tribunal a considéré que France Inter avait été incapable d’apporter la preuve de ce qu’il avait affirmé. (…)


En 2012, un article sur le site d'information bastamag.net de la journaliste Nadia Djabali déclenche une nouvelle plainte  du groupe industriel. Cette fois-ci, le sujet est l'accaparement des terres agricoles en Afrique et en Asie par les multinationales, dont celle de Vincent Bolloré. L'article s'intitule : «Bolloré, Crédit agricole, Louis Dreyfus : ces groupes français, champions de l’accaparement de terres».

Du droit d'informer… au secret des affaires ?

L'article de Bastamag, se base sur des rapports d'ONG, dont le Think tank américain Oakland Institute. Il fournit les chiffres des rachats de terre en Afrique par le groupe Bolloré, leurs conséquences sur les populations, ainsi qu'un rapport de la Mission des Nations Unies au Libéria (Minul) décrivant les conditions catastrophiques des droits humains sur une plantation en Sierra Léone possession de Socfin (Socfinaf), une filiale luxembourgeoise du groupe Bolloré. Un rapport de la FIDH (Fédération internationale des droits de l'homme) est cité, pour des achats de terres en Asie toujours par Socfin (Socfinasia), terres normalement protégées.

C'est cet article qui est à l'origine de la plainte de 2012 pour diffamation de l'entreprise de Vincent Bolloré. Mais une autre plainte, toujours pour diffamation, a été ajoutée ensuite en 2014 à l'occasion de la publication d'une brève de Bastamag pour une rencontre entre des représentants africains de coopératives agricoles et le groupe Bolloré.

Le site de l'Obs, Rue89, et son directeur de publication Pierre Haski sont aussi assignés en justice pour avoir repris l'article de Bastamag dans leur revue de presse "le meilleur du web", ainsi que quatre blogueurs ayant partagé l'article : Thierry Lamireau, Dominique Martin-Ferrari, Laurent Ménard et Guillaume Decugis.

Ces plaintes en justice à l'encontre de sites extérieurs au site de publication d'origine, mettent à mal les principes de liens hypertexte, et de partage de l'information à travers Internet. Le droit d'informer et de partager l'information sur les activités des multinationales pourrait-il être durablement mis en cause avec ces  procès intentés par le groupe Bolloré ? Ces procès inquiètent d'autant plus que se prépare directive européenne sur le secret des affaires qui ne protègerait plus,  les journalistes ?

En janvier 2015, le gouvernement français proposait cette définition du secret des affaires : «Toute information non publique qui s’analyse comme un élément à part du potentiel scientifique et technique, des intérêts financiers et commerciaux revêtant en conséquence une valeur économique».

Cette définition était très large. Elle n'a finalement  n'a pas été retenue. Si tel avait été le cas, elle aurait donné raison au groupe de Vincent Bolloré : informer sur ses activités, sans son accord, n'aurait plus été vraiment possible.

une pétition forte de 500 000 signataires a incité les parlementaires européens à inscrire cette protection dans le texte préliminaire qui sera voté au printemps. La directive sur le secret des affaires devrait — normalement— protéger les journalistes :  Nous avons tenté de joindre des responsables du groupe Bolloré, afin de comprendre les motivations de l'entreprise, sans succès.

Au cours du procès public, un journaliste présent cite Pierre Haski, directeur de la publication de Rue89 appelé à la barre. « Il y a une volonté presque maladive du groupe Bolloré de stopper toute discussion, tout débat public de ce qu’il fait en Afrique » a dénoncé, à la barre, Pierre Haski, directeur de la publication du site Rue89. Ders propos rapportés par le journal l'Humanité.
Et il semble se désoler du silence de ses confrères sur ces affaires :

Noël Mamère, cité comme témoin, n'a, semble-t-il, pas maché ses mots :
 


Le verdict à venir du procès du groupe Bolloré contre Bastamag et Rue 89 est néanmoins une épée de Damoclès pour la liberté de la presse. Si le groupe de Vincent Bolloré gagnait, la presse française oserait-elle encore informer de façon critique, sur les activités de la multinationale ?
Le verdict est mis en délibéré au 7 avril 2016.