Liberté de la presse : quand la crise joue les prédateurs

El Pais est le journal le plus diffusé en Espagne. Il pourrait annoncer prochainement un vaste plan social.
El Pais est le journal le plus diffusé en Espagne. Il pourrait annoncer prochainement un vaste plan social.

Sans journalisme, pas de démocratie. C'est le mot d'ordre des journalistes espagnols ce jeudi à l'occasion de la journée mondiale pour la liberté de la presse. Comme les autres secteurs, la presse espagnole est lourdement frappée par la crise.

dans
Asuncion Serena en a bien conscience : elle est une privilégiée. Correspondante à Paris depuis quinze ans pour la 2è radio espagnole, Cadena Cope, elle n'a dû consentir qu'une petite perte de salaire, 8% tout de même. Ses collègues en Espagne n'ont pas tous eu cette chance. Pour éviter un plan social, leur direction leur a demandé des sacrifices beaucoup plus importants : certains travaillent moins et gagnent moins (jusqu'à 10%), d'autres gagnent moins (15%) en travaillant toujours autant mais ont obtenu la promesse d'un remboursement du manque à gagner... "quand la crise sera terminée".
A l'image de l'ensemble de l'économie espagnole, le secteur de l'information s'effondre littéralement. Depuis 2008, plus de 6000 journalistes espagnols ont perdu leur emploi. 57 médias ont mis la clé sous la porte. 23 plans sociaux ont été mis en place. 
Les journaux les plus prestigieux n'ont pas été épargnés. El Mundo a dores et déjà annoncé 195 suppressions de postes de journalistes. Un tiers de la rédaction va disparaitre. El Pais n'a pas encore révélé l'ampleur de son plan social, mais il devrait être du même ordre.

La presse espagnole est réputée pour son grand nombre de titres
La presse espagnole est réputée pour son grand nombre de titres
Informer plus, informer moins bien

La presse espagnole - réputée pour son nombre très important de titres - n'a pas attendu la crise pour entrer dans sa zone de turbulence. En 2010, la direction de Cadena Cope demande à Asuncion de faire un geste : du jour au lendemain, elle devient gratuitement, et en plus de son travail habituel, la correspondante d'une autre radio, spécialisée dans l'économie. Puis l'accord entre les deux radios prend fin. Place à l'austérité. 
Une fois encore, Asuncion souligne son statut privilégié : "le bureau de Paris est important et stratégique. A priori on n'y touchera pas". Dans d'autres régions du monde, les correspondants permanents sont devenus pigistes, c'est à dire payés à la tache. Asuncion, elle, ne compte pas les heures. Chaque mois, elle envoie à Madrid environ 80 papiers, autour de trois pas jour. Cette quantité de travail, dont Asuncion ne se plaint pas, soulève toutefois, selon elle, un grave problème. Informer plus signifie bien souvent informer moins bien. De plus en plus, on demande aux journalistes d'enquêter à domicile ; en clair d'aller chercher les informations sur internet. Quant à recouper les sources d'informations pour s'assurer que l'on ne raconte pas n'importe quoi, c'est presque devenu un luxe.

La publicité en berne

Asuncion Serena le reconnaît, "la rigueur journalistique, ça a un prix". Mais les revenus publicitaires sont en chute libre. 22% de baisse pour la presse écrite depuis le début de l'année. 17% de chute pour la télévision. La radio est le média qui s'en sort le moins mal avec une baisse de 11%. 
En Espagne, à l'appel de la principale fédération de journalistes (la FAPE), cette journée pour la défense de la liberté de la presse aura donc pour thème "sans journalisme, pas de démocratie". Dans une quarantaine de villes du pays, les journalistes sont appelés à manifester. 
La population espagnole, très durement frappée par la crise économique, sera-t-elle sensible à ce message ?

Mise à jour : Ce lundi 7 mai, corrections sur recommandation d'Asuncion Serena. Elles concernent l'importance de la baisse de salaire demandée aux journalistes, la date de l'accord conclu par Cadena COPE avec la radio économique et le passage de journalistes permanents au statut de pigistes.



La carte RSF des prédateurs de la liberté de la presse