Libye : après 18 ans de persécutions, un opposant témoigne

Il a 33 ans dont 18 passés dans les geôles libyennes ou dans la clandestinité. Son crime : avoir réclamé la liberté et le multipartisme. Son témoignage est anonyme pour préserver sa sécurité mais aussi parce que Mouammar Kadhafi a ancré la peur chez tous ses concitoyens.

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« En Libye, un mot et toute une famille est assassinée »

A quand remonte votre première arrestation ?

J'ai été arrêté pour la première fois en mai 1992, alors que je suivais ma dernière année de lycée. J'étais attiré par le journalisme. Je voulais en faire mon métier. Je commençais à m'exprimer assez librement sur certains sujets dans un pays où il n'y a ni liberté d'expression, ni liberté de presse, ni démocratie. En Libye, tout vos actes sont considérés comme relevant de la sécurité d'État. Dès que vous faites quelque chose qui va à l'encontre de cette sécurité, vous devenez un traître et toute votre famille est considérée comme telle. Mon père a été arrêté, un des mes frères a disparu, un autre a été assassiné. Les enfants ne sont pas épargnés. En prison, j'ai vu des adolescents, certains parfois âgés de 12 ans. J'ai entendu leurs pleurs le soir, quand les lumières s'éteignaient.

Les services de sécurité de l'Etat contrôlent tout…

Le régime a pris l'habitude d'arrêter au mois d'août de chaque année les opposants et toute personne qui risquerait de perturber les célébrations du 1er septembre, date anniversaire de la révolution de 1969 (Mouammar Kadhafi a pris le pouvoir à cette date, NDLR). Vivre en Libye, c'est vivre contrôlé, c'est vivre avec la psychose de la peur. C'est comme une maladie. La crainte est encore en nous. Un mot et toute une famille est assassinée. Personne n'est épargné, même pas les responsables de l'État. La loi n'est pas appliquée. Les arrestations se déroulent la nuit, à n'importe quelle heure. Humiliations, insultes, pas de convocation. Les interrogatoires sont sans fin. En 18 ans de détention, je n'ai vu un juge qu'une seule fois. Aujourd'hui à Tripoli, la répression continue (en mars 2011, Human Rights Watch fait état en d'une vague d'arrestations dans la capitale libyenne, NDLR). A Benghazi, les Comités Révolutionnaires de Kadhafi s'infiltrent.

Vous êtes passé par la sinistre prison d'Abou Slim…

Durant mes années d'incarcération, j'ai été le témoin de nombreux crimes dans les prisons où j'étais enfermé. Je suis passé par Nzara et Abou Slim, les centres réservés aux prisonniers politiques. Mon dernier séjour en prison remonte à 2006, à Abou Slim. C'est dans ce centre pénitencier qu'en 1996, le régime a exécuté 1270 prisonniers. C'est le chiffre officiel, il est certainement plus élevé en réalité. Parmi les hommes, il y avait un de mes frères.

Dans quel état d'esprit êtes-vous aujourd'hui ?

Optimiste. Le rideau de peur est tombé. On respire après 42 ans sans air. Aujourd'hui il y a beaucoup de pauvreté en Libye. Certains vivent sans électricité, d'autres ne peuvent même pas acheter de pain, le produit de base le moins cher. Qu'a fait Mouammar Kadhafi de positif pour la Libye ? Pouvez-vous citer quelque chose ? Non, car il n'a rien fait.
Désormais sa marge de manoeuvre est réduite mais il va aller jusqu'au bout, il est capable de tout. J'ai un dossier complet sur les crimes du régime. Les preuves ne manquent pas car les services de sécurité filmaient tout.

Quel est votre souhait ?

M'asseoir devant chez moi et respirer la liberté.


N.B.: De ses années d'emprisonnement et de torture, il a gardé des séquelles physiques : il a perdu l'usage de ses jambes, son bras droit est en attelle, sa main gauche gantée. En novembre 2010, il trouve refuge en France, où il est aidé par sa communauté, forte d'environ un millier de personnes : les dons payent ses soins médicaux et ses frais d'hôtel.