Londres et ses poubelles “intelligentes“ : les limites de la société de surveillance

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Au cœur de la City de Londres, des poubelles équipées d'écrans tactiles ont recueilli durant tout le mois de juin les données des utilisateurs de smartphones passant à proximité. Objectif : renvoyer des publicités ciblées sur les smartphones des Londoniens. Ces nouveaux gadgets ont créé un tollé et amènent de nombreuses questions sur les limites de "l'intrusion numérique". Entretien avec Jérôme Thorel, journaliste et documentariste auteur de "Attentifs ensemble, l'injonction au bonheur sécuritaire"

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L'information pourrait faire sourire, mais les londoniens n'ont, eux, pas du tout apprécié : les superbes poubelles high-tech installées pour les JO 2012 ne se contentent pas d'offrir publicités et informations temps réel, mais elles recueillent aussi les données des utilisateurs, via leur liaison wifi. Les justifications de l'entreprise Renew, concepteur des engins, sont d'ordre marketing : cette collecte d'informations n'aurait pour seul objectif que de "cibler des campagnes publicitaires". Le principe est de connaître les habitudes des individus "collectés à leur insu" : temps passé dans les commerces, heure d'arrivée et de sortie d'un lieu, centres d'intérêts…

Les autorités londoniennes ont été saisies par des habitants pour que les "poubelles intelligentes intrusives" soient retirées, mais au delà de l'anecdote, c'est un modèle de société qui émerge : une société ultra connectée où les données de chaque individu sont un enjeu majeur. Au point de voir l'Etat ou les entreprises privées abolir la sphère de la vie privée afin de "protéger" les citoyens ou de créer une influence sur le consommateur pour gagner des parts de marché.

Collecter les données des smartphones des passants n'est rien d'autre qu'une nouvelle forme de surveillance numérique. Mais jusqu'où peut-elle s'exercer dans un Etat de droit ? Jérôme Thorel, journaliste membre de l'ONG Privacy International, co-fondateur des Big Brother Awards France, analyse l'inquiétante disparition de la vie privée et la dissolution des libertés individuelles au profit de la marchandisation des corps et des désirs.



“C'est un modèle dans lequel notre corps est une marchandise“

Jérôme Thorel
Jérôme Thorel
Les poubelles "intrusives" de Londres, qui récupèrent des informations sur les passants équipés de smartphone, préfigurent-elles l'avenir ?

Jérôme Thorel : Ca me fait penser à ce que la RATP avait en projet il y a quelques années, et qui a été mis en veilleuse grâce aux actions de quelques "irréductibles". La RATP avait prévu des écrans géants équipés de caméras qui repéraient le sexe et l'âge des passants, pour envoyer par bluetooth des offres commerciales après accord des utilisateurs. On voit toujours les deux trous percés pour ces caméras sur ces écrans. C'est du marketing sans fil, on est dans les nouveaux modèles de commercialisation.

N'est-ce pas aussi un modèle de société ?


J.T : C'est un modèle dans lequel notre corps est une marchandise. On est amenés à le vendre gratuitement, donc à le donner. A un moment où le capitalisme est à son paroxysme dans de nombreux domaines, où l'on multiplie les nouveaux modèles de commercialisation, tout se vend, sauf, bizarrement, notre corps. Comme par hasard, les gens du marketing nous invitent à ce que notre corps, tout d'un coup, devienne gratuit. C'est étrange que le capitalisme soit arrivé à nous soumettre à ce diktat qui est paradoxalement anti-capitaliste : notre corps ne se monnaye pas. Pour le plus grand bonheur de ceux, qui derrière, vendent des pubs ciblées et réalisent des milliards de dollars de résultat net grâce au business qu'ils font avec nos données.

Le rapport entre le corps et les données personnelles, c'est la présence ?

J.T : Oui, c'est être là derrière son écran, avoir tel type de smartphone, cocher tel type de case, être une marchandise captive. Et ça c'est offert ou rien. Le summum du corrélat anti-capitaliste est dans ce type de système-là.

Les données des personnes sont donc l'enjeu central du commerce mondial ?


J.T : Les plus grosses capitalisations boursières aujourd'hui, ce sont Apple, Google, Facebook. A quoi marchent-ils ? Leur carburant principal sont les individus, ce qu'ils font, leurs idées, leurs goûts, leurs couleurs, ce n'est pas du tout du gaz de schiste, si je puis dire…

La vie privée a-t-elle encore un sens aujourd'hui, après les révélations sur Prism ?

J.T : Prism a révélé l'intérêt du travail que quelques "paranoïaques" comme nous effectuons depuis des années : le travail des Big Brother Awards depuis des lustres et les différents veilleurs, journalistes ou autres, qui alertent depuis des années sur cette fin programmée de notre acuité à protéger notre vie privée. Le carburant de Google et Cie, c'est notre individualisme, notre individualité, le fait que l'on est particulier, singulier. Donc, cette vie privée-là, ça les aide, eux, à faire de nous quelqu'un de différent et de captif, pour gober telle ou telle sornette marketing. Nous avons appris le conditionnement, pour que la vie privée ne soit plus un élément de droit fondamental, mais simplement une monnaie d'échange. On nous déjà appris à nous en passer, de cette vie privée, à ne plus avoir de particularisme à préserver dans une intimité : on se met à l'offrir, à le mettre en pâture.

Caméras, portiques, reconnaissance faciale, de comportements, bientôt drones : d'après vous, jusqu'où nos vies peuvent-elles être scrutées ? Et jusqu'où pouvons-nous accepter cela ?

J.T : On a déjà accepté. Je ne veux pas dire que le combat est perdu, parce qu'il y a tellement d'autres domaines où nous allons pouvoir renouveler notre refus, notre résistance ou notre doute sur la moralité des procédés. Mais en même temps, on est baigné dans un océan de double suggestion. Pour les fichiers administratifs, par exemple, vous pouvez refuser de donner vos informations, mais dans ce cas, vous n'avez pas vos allocations. Il y a maintenant énormément de droits qui sont tributaires du fichage, du ciblage et du profilage.

Il est donc obligatoire d'accepter d'être fiché, aujourd'hui, pour s'en sortir dans la société, pour avoir une existence sociale ?

J.T : Cela fait partie de notre recherche de reconnaissance, dans les deux sens : on est reconnu par le système, l'identifiant, la machine biométrique, mais reconnu socialement aussi. On vous dit "ah mais vous êtes déjà venu trois fois à l'agence pôle-emploi ce mois-ci", par exemple…

Et les instances qui sont censées protéger les citoyens contre les abus déjà pratiqués et à venir ?

J.T : Il y a des instances très cache-sexe, comme la CNIL, qui cultivent ce côté chevalier blanc, mais ne sont que des Don Quichotte en guenilles. Ils n'ont pas beaucoup de moyens, ils font croire qu'ils en ont dans certains domaines, mais ils font surtout de la prospective. La CNIL est là pour accompagner ce progrès technique et "technologisant", pour rendre les gens encore plus dociles face à cette déferlante. La CNIL vérifie, valide, arrondit les angles : "Je donne mon consentement parce que je sais qu'il y a une instante soi-disant démocratique qui va me protéger de toutes les dérives", alors qu'elle n'en a ni les moyens, ni la volonté. Le nouveau patron du MEDEF, monsieur Gattaz, est un lobbyiste de renom qui, depuis très longtemps, écrit des rapport et intervient au sein de sa filière, les composants électroniques et numériques, pour justement habituer, dès le plus jeune âge, les enfants à toute cette technologie de contrôle. La CNIL a participé avec Gattaz, il y a moins de deux ans, à un événement au sein de la Fédération des Industries électriques, électroniques, et de communication, la FIEEC, pour apporter sa caution citoyenne, éthique et déontologique au sujet.

La liberté individuelle sera-t-elle encore un mot avec du sens, dans le monde qui se construit ?

J.T : Elle a un sens de plus en plus abstrait, alors que cela devrait être l'un des piliers de l'esprit démocratique avec un grand "D". La liberté individuelle est de plus en plus diluée, une espèce de monnaie d'échange, de monnaie de singe. 

Alors tous complices ? Comment arrêter l'intrusion massive ? En se déconnectant et en évitant de se jeter sur les nouveautés ?


J.T : Oui, malheureusement. La déconnexion peut paraître radicale, mais on peut y réfléchir, jouer avec. Les gens se rendent compte que la télévision pose des problèmes, et petit à petit on va se rendre compte que les smartphones et toutes ces technologies, c'est une dépossession de soi-même. Il faut juste espérer que les gens se réveillent un petit peu, qu'ils soient un peu plus ouverts, acceptent la critique quand ils veulent changer de smartphone tous les six mois, par exemple, refusent la géolocalisation pour gagner 5 minutes de trajet… Il y a vingt ans, quand il n'y avait pas toute cette technologie, on y arrivait quand même !