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Lutte contre le djihad : les décisions politiques sont-elles adaptées ?

Maxime Hauchard, sur une video de Daech : comment un jeune homme sans histoire est-il devenu djihadiste ?
Maxime Hauchard, sur une video de Daech : comment un jeune homme sans histoire est-il devenu djihadiste ?

La nouvelle loi antiterroriste de prévention du djihadisme a été adoptée par le Sénat le 4 novembre dernier. Les coups de canifs dans la liberté de la presse, la liberté d'expression, les libertés individuelles que ce texte amène, sont troublants. Mais au-delà de son aspect inquiétant, la loi censée empêcher les apprentis djihadistes de passer à l'acte, peut être considérée comme décalée par rapport à la réalité, sinon incitative. La France est-elle entrée dans un emballement juridique répressif au point qu'elle pourrait favoriser ce qu'elle est censée prévenir ?

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Pourquoi des jeunes Français partent-ils "faire le djihad" en Syrie ou en Irak dans les rangs du groupe Etat Islamique ? Quelles sont leurs motivations ? Comment en sont-ils arrivés à prendre cette décision ? Que font-ils lorsqu'ils reviennent en France ? Qu'ont-ils réellement fait sur place ? Daech veut-il s'attaquer aux pays occidentaux ? Ces questions ne sont que très peu soulevées dans les médias, ou bien résumées à quelques clichés. "Il s'est radicalisé tout seul en allant voir des videos youtube sur Internet", en est un, récurent.

Pourtant, cette radicalisation "religieuse" revêt de nombreux aspects complexes, le plus souvent ignorés. Des pseudos évidences sur les djihadistes français sont régulièrement assénées sans beaucoup de recul — semble-t-il — et peuvent engendrer des lois votées en urgence, mais aux conséquences non négligeables pour la société française dans son ensemble : risque d'une restriction des libertés individuelles et droit à la vie privé mis à mal. Avec le risque, non négligeable selon les spécialistes, que les apprentis djihadistes, furieux de ne pouvoir quitter le territoire français, puissent faire des émules et agissent en France, par dépit.

Religion-prétexte

Olivier Roy, chercheur au CNRS et spécialiste de l'Islam
Olivier Roy, chercheur au CNRS et spécialiste de l'Islam
Selon plusieurs analystes, le djihadisme pourrait être — pour une fraction de la jeunesse française déboussolée — une nouvelle forme de "rébellion" mâtinée de lutte politico-religieuse. Accentuée par un besoin d'action, voir une quête de sens. Les candidats français au djihad ralliant le groupe Etat islamique sont à plus de 20% des "convertis". Les autres, s'ils sont "d'origine musulmane", ne sont pas tous — loin de là — des pratiquants musulmans. Convertis ? Mais à quoi donc ? A l'islam ? Selon le politologue et spécialiste de l'islam, Olivier Roy, interrogé lors de la matinale de France Inter de ce jeudi 27 novembre  : "Il y a deux clientèles : celle des musulmans en quête d'un djihad quelque part, motivés par des raisons religieuses, et une autre, celle de jeunes en quête d'aventure, d'une contestation radicale de l'ordre établi. Ces jeunes convertis ne rejoignent pas Daech parce qu'ils ont eu une expérience religieuse. D'ailleurs ils ne fréquentent pas les mosquées et ils basculent quasiment d'un seul coup. "

Ce phénomène d'une jeunesse en quête de sens, rebelle au "système", cherchant l'aventure — le plus souvent virile — est loin d'être anecdotique. Le parallèle avec les années 1960 et 1970 et ses groupes terroristes d'extrême gauche ne manque pas de se faire, tout en observant des nuances sur certains points, l'époque n'étant plus la même. Mais il reste la fascination pour la violence et la lutte armée, très présente chez les candidats djihadistes français.
Olivier Roy rappelle avec justesse que "Nous avons en Europe depuis les années 60, un espace de radicalisation de la jeunesse. Dans les années 60, c'était le maoïsme, le trotskisme, c'était Che Guevara, et les jeunes allaient dans les guérillas, et le mot central c'était la Révolution avec un grand "R". Quelle révolution ? Tout le monde s'en fichait. Aujourd'hui la révolution avec un grand "R" a été remplacée par le Jihad avec un grand "J".

Spéculations politiques

Deux djihadistes français sur une vidéo de Daech
Deux djihadistes français sur une vidéo de Daech
Pour l'heure, contredisant nombre de déclarations politiques sur le sujet, le Groupe Etat islamique n'a jamais appelé à perpétrer des actes terroristes dans les pays occidentaux, ce que souligne le spécialiste de l'islam : "Daech n'est pas une menace mondiale, l'objectif de ce groupe n'a jamais été de lutter contre les Etats-Unis, la France, etc… L'objectif de Daech est de se créer un émirat islamique sur un territoire arabe au Moyen-Orient. C'est donc un recul par rapport à l'ambition d'Al Quaïda.".

La crainte de voir des attentats djihadistes perpétrés sur le territoire français peut revêtir un caractère purement spéculatif. De plus, retirer les passeports à des présumés candidats au djihad, pour les empêcher de rejoindre la Syrie ou l'Irak n' est pas nécessairement rassurant : au Canada, c'est un djihadiste interdit de sortie de territoire qui a commis l'attentat contre le Parlement. En réalité, en empêchant certains candidats au djihad d'aller combattre à l'extérieur, l’État français pourrait, contre toute attente,  inciter ces mêmes candidats à commettre des attentats à l'intérieur du territoire.

L'intervention de Mme Myriam El Khomri, lors du vote du sénat,  est symptomatique de cette vision au sujet des djihadistes français :

"Notre devoir collectif est de tout faire pour contenir la menace potentielle que représente le retour en France de combattants formés en Syrie au maniement des armes et des explosifs, ayant souvent commis les pires atrocités criminelles, endoctrinés par des discours de haine envers l’Occident et souvent déshumanisés par l’expérience quotidienne de la violence. Certains, nous le constatons déjà, fuient de leur propre initiative la Syrie, cherchant sans doute à oublier cette terrible épreuve. Mais nous ne pouvons courir le risque d’en laisser d’autres tenter de reproduire sur le sol français, au nom du djihad, la violence barbare qu’ils auront connue en Syrie ou en Irak."

Qu'en est-il, dans les faits, de ceux qui rentrent de Syrie ou d'Irak ? Sont-ils ces terroristes surentraînés et assoiffés de sang que décrit la secrétaire d'Etat ? Et beaucoup de voix se font entendre sur la réponse à donner à ces jeunes gens perturbés et désorientées.  Doit-elle être seulement répressive ?

Stigmatisation et prédictibilité

Extrait du document “prévention de la radicalisation milieu scolaire“ fourni à l'Académie de Poitiers
Extrait du document “prévention de la radicalisation milieu scolaire“ fourni à l'Académie de Poitiers
Nombre d'organisations de défenses des droits de l'Homme s'émeuvent des risques encourus à vouloir condamner à priori  certaines catégories de population  qui se retrouvent, de facto,  stigmatisées. Le cercle vicieux qui pourrait se créer dans ces moments-là est bien connu : celui qui agite une menace ou correspond à des critères menaçants est cautionné par le pouvoir politique qui lui renvoie son importance, et en retour, le "menaçant", fort de son importance, est légitimé et peut passer à l'acte.

La récente affaire de la circulaire envoyée aux chefs d'établissement du département de l'Académie de Poitiers — qui invitait à repérer les élèves en voie de radicalisation — illustre parfaitement cette pente qui pourrait s'avérer glissante. Le fait de repérer les barbes longues non taillées (moustache rasée)", des "cheveux rasés", un "habillement musulman", le "refus du tatouage", ou une "perte de poids" (liée à des jeûnes fréquents), évoqués dans ce document comme autant de motifs de suspicion, laisse songeur sur la capacité des services de l'Etat à permettre à l'éducation nationale d'ouvrir des discussions avec les jeunes. Et les observateurs sociaux de poser la question : la radicalisation en France serait-t-elle le seul fait d'islamistes candidats au djihad, et faudrait-il la baser sur des critères vestimentaires, physiques, et d'appartenance religieuse potentielle ? Y-a-t-il une volonté de l'Etat français à comprendre et traiter ce problème aux racines sociales et politiques profondes ? Ou plutôt y aurait-il   une volonté de muscler un traitement administratif répressif, stigmatisant et prédictif ? Et de se demander : en  quoi une telle politique pourrait-elle calmer les tentations djihadistes ?

Désengagement des politiques sociales de l'Etat

Capture d'écran d'une vidéo de propagande du chef du groupe Etat islamique
Capture d'écran d'une vidéo de propagande du chef du groupe Etat islamique
En l'espace de 25 ans, les politiques de prévention, d'actions sociales ont été réduites de façon drastique en France. L'époque où des éducateurs de rue accompagnaient des jeunes en rupture sociale et accueillaient les jeunes désœuvrés dans des MJC semble révolue. Ce sont aujourd'hui des forces de police qui effectuent des contrôles et des quartiers entiers  sont désertés par l'action publique. Les prédicateurs religieux fondamentalistes semblent avoir profité de cet abdication des institutions républicaines : quand ce ne sont pas des "imams" en chair et en os qui font souffler le vent de "l'aventure du djihad", les prêches sur Youtube s'en chargent dans des familles où chacun fait sa vie devant un écran.

La France n'est pas le seul pays européen à voir une [infime] partie de sa jeunesse partir en Syrie et en Irak combattre aux côtés de Daech, loin de là. Le mouvement suit la courbe du chômage, de l'austérité budgétaire, des affaires de corruption.

Toute la question est désormais de savoir si l'engagement de ces jeunes dans une violence radicale, bien qu'alarmante et intolérable, est-elle vraiment de leur seule responsabilité ? Faut-il simplement les punir ou les contraindre à rester sur le territoire ? Quelques éducateurs de rue posent la question : et si la société dans son ensemble avait  une part de responsabilité ? Il serait alors habile de chercher des solutions sociales, éducatives, et humanistes, basée sur des réponses inverses à celles de Daech. Ce que cet ancien éducateur de rue décrit très bien : "Ces organisations, elles parlent aux jeunes (…) Elles s’intéressent à eux, leur donnent des conseils, leur posent des questions, leur montrent qu’ils existent. Pas une fois par semaine, à table, mais sans arrêt, sur Internet. Elles leur donnent l’empathie qu’ils ne reçoivent de personne d’autre. Nous, les adultes, les profs, les travailleurs sociaux, les parents, les journalistes, nous avons tous une responsabilité envers les jeunes. C’est notre indifférence qui les fait partir".

Le djihadiste "repenti", parti 9 mois en Syrie, qui aujourd'hui tente de prévenir les candidats au djihad  en dénonçant le lavage de cerveau qu'il a subi et les horreurs perpétrés par Daech représente un exemple intéressant. Il démontre que retenir en France les jeunes candidats au djihad n'est peut-être pas la meilleure solution. Le "tout punitif", le prédictif, la stigmatisation qui semble engagé par la classe politique française ferait, peut-être,  plus le jeu du groupe Etat islamique et de ses "fans" qu'autre chose.