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Madagascar : la destitution réclamée du président relance le feuilleton politique

Meeting en faveur de Hery Rajaonarimampianina en octobre 2013 <br />
<sub>(AP Photo/Schalk van Zuydam)</sub><br />
Meeting en faveur de Hery Rajaonarimampianina en octobre 2013 
(AP Photo/Schalk van Zuydam)

Les députés malgaches ont voté mardi soir la destitution du président Hery Rajaonarimampianina, moins de dix-huit mois après son élection, au risque de replonger la Grande Ile dans une nouvelle crise politique.

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La pause n’aura pas été longue. Un président fraîchement mais légalement élu congédié par une assemblée nationale non moins fraîchement mais non moins légalement élue  : une nouvelle saison semble s’ouvrir dans le feuilleton de la crise politique malgache que l’on avait cru un moment sinon achevé du moins durablement suspendu sous la pression internationale.

Pas moins de 121 députés sur 151 (mais 125 votants) ont voté mardi soir la destitution du président Hery Rajaonarimampianina, seize mois après son entrée en fonction. Ils accusent notamment le président, isolé politiquement, d'avoir violé la Constitution du pays, et plus généralement d'incompétence. Au plan légal, sa déchéance n’est pas définitivement prononcée pour autant et c’est la Haute Cour constitutionnelle qui doit désormais juger de son bien fondé. "Je tiens à dire au peuple que je suis toujours là", commentait mercredi l'intéressé.

La procédure des députés fait d’ailleurs l’objet de critiques. Si la majorité requise des deux tiers (101 voix) pour la destitution semble largement acquise, certains estiment qu’elle a été obtenue par la fraude : « Ce n'est pas normal, il y a eu de la triche », a accusé la députée Lydia Raharimalala, qui a refusé de prendre part au vote et estime qu'il n'y a pas eu plus de 70 votants. « On va dénoncer tout ça, on va saisir la Haute Cour constitutionnelle. » Le résultat, en tout cas, a été accueilli avec des applaudissements. « On vous dit au revoir! », ont crié haut et fort des députés.

Déceptions

L'élection démocratique d'Hery Rajaonarimampianina en décembre 2013 avait laissé croire que Madagascar pourrait enfin sortir de la très grave crise politique et économique dans laquelle elle était plongée, en particulier depuis le renversement du président Marc Ravalomanana par le maire d'Antanarivo Andry Rajoelina, en 2009.

Expert-comptable de formation, Hery Rajaonarimampianina avait promis à la population une vie meilleure, et d'agir vite.  Il avait battu le candidat de Marc Ravalomanana, Jean-Louis Robinson avec le soutien d’Andry Rajoelina. Mais il a rapidement pris ses distances avec son mentor, se retrouvant sans base politique. Et les camps Rajoelina et Ravalomanana ont uni leurs forces mardi pour l'abattre au Parlement.

S'il a su renouer avec les bailleurs de fonds étrangers qui avaient tourné le dos au pays après le coup de force de 2009, ses détracteurs et la société civile lui reprochent son inertie, ses tâtonnements et son inefficacité. Il a mis deux mois et demi pour trouver un Premier ministre, limogé ensuite au bout de huit mois, et a dû louvoyer entre les uns et les autres, son propre parti étant resté un groupuscule ne disposant d'aucun député à l'Assemblée.

« Je suis désolé mais rien ne marche actuellement au pays. Il connaît peut être la comptabilité mais pas la gestion d'une nation. Il n'est entouré que par des amateurs. Et ces amateurs l'empêchent de se tourner vers sa famille politique », avait tonné le député Tinoka Roberto, avant le vote de l'Assemblée. Pour moi, s'il est incompétent, il vaut mieux qu'il quitte le pouvoir! »

Proche d'Andry Rajoelina, Christine Razanamahasoa a cité plusieurs cas de violation de la Constitution par le président, selon elle: non-respect de la séparation du pouvoir entre exécutif et législatif, non-respect du délai de promulgation des lois, retard dans l'installation de la Haute Cour de justice, ingérence dans les affaires de l'Assemblée nationale, menace de dissolution de l'Assemblée nationale, obstacle à l'instauration d'une commission électorale indépendante.

Dégradation

L'ambassade des États-Unis avait appelé, en vain les députés à la retenue, disant dans un communiqué « (soutenir) les efforts entrepris par le président Rajaonarimampianina et le gouvernement (malgache) afin d'émerger de la crise de 2009 et permettre à Madagascar d'atteindre tout son potentiel ». « Nous exhortons toutes les parties prenantes en position de leadership –-dont les membres de l'Assemblée nationale (...)-– à placer en tant que leur première priorité le bien-être du peuple, et à garantir la stabilité nécessaire à l'avenir du pays », a-t-elle ajouté.

La très mouvementée histoire politique malgache est coutumière d’instabilités périlleuses : le président Albert Zafy a été victime d'un vote de censure au Parlement malgache en juillet 1996, une destitution confirmée par la Haute Cour constitutionnelle deux mois plus tard. L’île a par ailleurs subi à de multiples reprises, au cours des seules quinze dernières années, de longs états de double présidence de la République ou présidence auto-proclamée, généralement conclue par l’exil du perdant.

Malgré cette ébullition récurrente, et en dépit de poussées parfois sanglantes, le pays a toujours su éviter, parfois de peu, le piège de la guerre civile. La nouvelle crise politique n’en est pas moins dangereuse, d’autant que les chefs de files des différentes « mouvances » (selon l’expression malgache consacrée) sont cette fois tous présents sur le territoire et leurs partisans – souvent frustrés par des solutions imposées par la communauté internationale – parfois désireux d’en découdre. Aux plans économique et social, surtout, la situation est alarmante. Après plusieurs années de retrait pour cause de sanctions, le retour des bailleurs de fonds paraît avoir surtout profité à une mince élite. La majeure partie de la population, elle, s’est nettement appauvrie dans la dernière décennie, renouant même, pour certaines couches, avec une réalité un moment éloignée : la faim.