Malala, Nojoud, Severn : enfants militants ou manipulés ?

Malala à la tribune de l'ONU en juillet 2013 / Photo AFP
Malala à la tribune de l'ONU en juillet 2013 / Photo AFP

Ce vendredi 6 septembre, Malala Yousafzai, reçoit le Prix international de la paix pour les enfants. En juillet dernier, cette adolescente pakistanaise de 16 ans s’est fait connaître dans le monde entier pour son discours à l’ONU en faveur de l’éducation des filles. Malala, ainsi que d’autres enfants, apparaissent de plus en plus comme les icônes de causes humanitaires ou écologiques. Militants, témoins ou porte-drapeau, ces enfants peuvent-ils être parfois manipulés par les adultes pour valoriser leurs causes ? 

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« La vérité sort de la bouche des enfants ». Cet adage semble prendre tout son sens ces dernières années avec l’apparition sur la scène (médiatique) internationale d’enfants et d’adolescents incarnant une lutte pour des grandes causes : éducation, écologie, mariage forcé, handicap, etc. Comme si notre monde d’adultes, trop occupé par des problèmes géopolitiques et diplomatiques «  de grands »  avait besoin de ses enfants pour être placé face à ses responsabilités de parents.

L’adolescente pakistanaise de 16 ans, Malala Yousafzai est l’un d’eux. Son nom se répand dans le monde entier dès 2009 au travers d’un blog de la BBC britannique : elle dénonçait le manque d’accès à l’éducation des filles depuis que les Talibans avaient pris le contrôle de sa région. Forte de son engagement, elle dérange. Le 9 octobre 2012, elle est victime d’une attaque talibane – une punition. Touchée à l’épaule et à la tête, hospitalisée au Pakistan puis en Grande-Bretagne, où elle restera 15 jours entre la vie et la mort, elle émeut le monde entier.

Tirée d’affaire, elle vit depuis en Angleterre, scolarisée à Birmingham où sa famille l’a rejointe. Elle n'abandonne pas ses combats. Le 12 juillet 2013, elle fait à nouveau parler d’elle, prenant la parole aux Nations unies dans un plaidoyer en faveur du droit à l’éducation des filles. Elle affirme à la tribune face aux représentants du monde entier que « les crayons et les livres sont les armes qui mettent en échec le terrorisme » (voir la vidéo ci-contre). Émotion dans la salle. Elle ajoute : « Il n'y a pas de plus grande arme que la connaissance et pas de plus grande source de connaissance que l'écrit.» Son intervention bouleverse un monde en crise(s). Sa médiatisation sert les missions d’ONG internationales comme Plan, une ONG internationale qui lutte pour les droits des enfants et contre leur pauvreté : « Malala est devenue le symbole, le porte-parole de 66 millions de filles privées d’éducation », souligne Sophie Chamard, responsable de la communication externe de Plan. « Et nous, c’est ce qu’on défend. On a d’autres Malala sur le terrain qui se battent aussi. Pour nous Malala c’est une véritable locomotive. Via sa reconnaissance internationale, on a la capacité de porter davantage la cause des enfants. »

Figurant sur la liste des candidats au Prix Nobel de la Paix 2013, elle a reçu vendredi 6 septembre le Prix international de la paix pour les enfants, décerné par la fondation hollandaise Kidsright.

Severn Cullis-Suzuki
Severn Cullis-Suzuki
Severn

D’autres enfants — souvent des filles, s’imposent en porte-parole de causes humanitaires comme Severn Cullis-Suzuki. Au sommet pour la Terre de l’ONU de Rio, en 1992, âgée de 12 ans, elle prononce un discours en forme de vibrant appel aux adultes afin d’agir contre la dégradation de l’environnement(voir la vidéo ci-contre et son témoignage ci-dessous).

Une onde d’émotion parcourt l’assemblée de représentants et de chefs d’Etat du monde entier. Avec des mots simples, un brin culpabilisants, un ton ferme, une grande assurance, Severn pointe du doigt les adultes irresponsables, murés dans leur immobilisme face à des enfants clairvoyants et inquiets par la dégradation de la Terre. Elle touche la corde sensible des parents qu’ils sont. Plébiscité, son discours est relayé dans le monde entier, ainsi que sur Internet. Il éveille les consciences aux préoccupations écologiques. Un documentaire "Severn, la voix de nos enfants ", réalisé par le Français Jean-Paul Jaud, raconte son histoire et son combat jusqu’à aujourd’hui.

En 2008, Nojoud Ali, 10 ans, fait aussi parler d’elle. Cette jeune yéménite obtient justice en demandant le divorce après un mariage forcé. Historique, sa victoire est relayée dans le monde entier. Elle porte alors à la connaissance de tous, la cause des petites filles victimes du même abus qu’elle. Elle fait la tournée des médias du monde entier, puis écrit un livre avec la journaliste française Delphine Minoui : Nojoud, 10 ans, divorcée au Yémen. D’autres enfants, plus ou moins « connus », ou tombés dans l’oubli, pourraient allonger la liste.

Nojoud Ali / Photo AFP
Nojoud Ali / Photo AFP
Émotion

Icônes innocentes  dépourvues de calculs politiques, l’histoire de ces enfants facilite l’identification et suscite l’émotion.

L’ONG Plan international mobilise les enfants sur le terrain comme porte-parole de ses causes et défenseur de leurs droits. Les enfants sont parfois moins médiatisés que les adultes mais tout aussi efficaces. Rejetant toute tentative de manipulation ou de récupération, l’ONG assure les encadrer pour qu’ils participent eux-mêmes à leur défense :  « Les enfants servent notre travail de communication, de sensibilisation parce qu’ils sensibilisent d’autres enfants », explique Sylvie Chamard de Plan. « On les forme au droit, on les accompagne. Ce sont eux qui préparent ce qu’ils veulent dire, qui prennent la parole. On leur donne la possibilité d’acquérir leurs droits et de les défendre. Qui mieux que les enfants peuvent le faire en étant convaincus et accompagnés ? » L’ONG forme les enfants en vue de leur prise de parole en public : « On les aide à exprimer leurs opinions, à renforcer leurs compétences pour s’exprimer », souligne Sylvie Chamard.  « On a beaucoup de projets médias où ils créent des émissions radio et télé. » De quoi devenir leurs propres avocats auprès des médias, des dirigeants, etc.

Sujet tabou, les enfants sont rarement critiqués pour leurs actions. Jeunes, inexpérimentées, Malala, Nojoud ou Severn pour ne citer qu’elles, se retrouvent au cœur d’une tornade médiatique. Ces enfants peuvent-ils être récupérés, voire manipulés  par des adultes ? Martine Brousse, déléguée générale de l’association française de protection des enfants La voix de l’enfant , s’insurge : « C’est trop facile d’utiliser des gamins comme porte-drapeau, alors que pendant ce temps là, d’un pays à l’autre on n’exige rien d’un gouvernement qui maltraite ses gamins ».

Nada / capture d'écran
Nada / capture d'écran
Manipulations

Si les interventions des enfants émeuvent, servent-elles au moins les causes ? « Ça met  la larme à l’œil des adultes, et puis dans l’heure qui suit, la page est tournée », considère Martine Brousse. Sur l’incidence du discours des enfants sur leur auditoire, elle répond : « C’est du blabla. Il ne faut pas croire qu’un enfant est plus convaincant. Il aura touché la corde sensible, c’est tout. Mais est-ce que défendre les droits de l’homme, la politique c’est de toucher la corde sensible ou c’est d'être capable de lutter, d’être des résistants, de se battre pour cette cause ? Vous pensez que si demain un gamin syrien prend la parole aux Nations unies ça va changer quelque chose ? »

Martine Brousse enfonce le clou : « Car c’est politiquement que ça se joue aussi. On pourrait davantage protéger les enfants si on négociait réellement. C’est une forme de manipulation de l’enfant et de l’opinion publique. »

Le monde reste celui des adultes, seuls décideurs de la marche des affaires internationales, et leur rôle est de protéger ces enfants, de se battre pour eux, pour leur cause selon la déléguée générale de La voix de l’enfant. Elle souligne néanmoins l’importance du rôle de témoin de l’enfant : « Que l’adulte soit accompagné d’enfants qui ont souffert, qu’on leur donne la parole pour être témoins, bien sûr ! Parce qu’ils ont le droit de parler, de dire leur histoire, d’être reconnus comme victimes. » Dernier témoignage en date qui a bouleversé le monde, celui de Nada, une jeune yéménite de 11 ans , en pleurs dans une vidéo You Tube, qui refuse d’être mariée de force (voir la vidéo ci-contre).

Pour Severn, aujourd’hui âgée de 34 ans, maman et présentatrice (entre autres) d’une émission au Canada sur l’environnement, son combat était sincère, personnel, militant, bien qu’entaché de déception comme elle le confie à TV5MONDE dans l’entretien ci-dessous. Son discours devant l’ONU, elle l'assure, reste le « geste le plus politique que j’ai fait ».

Entretien avec Severn Cullis-Suzuki

Comment vous-êtes vous retrouvée à 12 ans à prononcer un discours écologiste au sommet onusien de la Terre de Rio en 1992 ?

C’est une longue histoire. Quand ma sœur et moi étions enfants, mes parents nous emmenaient toujours à la campagne pour pêcher, être dans la nature.

Mes parents étaient aussi militants pour des causes écologiques. En Colombie britannique [au Canada], l'économie est dépendante des ressources naturelles que j'ai vues s'effondrer. Il y a eu des conflits pas seulement environnementaux mais aussi économiques et sociaux.

Depuis mon plus jeune âge, j’adore la nature et j’ai vu de nombreux conflits, des défis liés à l’environnement. Les enfants sont tellement incroyables dans la manière dont ils se saisissent des injustices et veulent les réparer.

J’ai crée une petite association Environnement Children Organisation (ECO). Après quelques années, nous avons appris qu’un important sommet allait avoir lieu, rassemblant  des hommes importants qui allaient parler de notre futur.

Nous avons décidé de rassembler des fonds pour y aller. L’idée était tellement forte que les gens nous ont donné. Donc nous avons pu partir pour Rio.

En arrivant là-bas, nous n’étions pas du tout considérées comme des personnes importantes mais plutôt insignifiantes. Malgré tout, nous avions certains atouts. Dans notre groupe nous parlions différentes langues. Alors, nous pouvions parler à des gens venant du monde entier. Nous étions Canadiens et à cette époque, le Canada avait une forte présence politique. Et puis surtout, nous étions des jeunes, des visages inhabituels parmi ces adultes.

Ce que l’on voyaient au début comme un handicap est devenu notre atout. Les gens étaient curieux de voir un groupe d’enfants, ici, pour parler de ces problèmes si sérieux.

Nous avons commencé à faire passer notre message. Et finalement, après deux semaines, nous avons été invités à parler à la tribune. C’était une décision de dernière minute parce que quelqu’un avait annulé son allocution. Cela ne se reproduirait pas aujourd’hui car les prises de paroles de personnes civiles sont tellement officialisées.

Le discours que j’ai donné à cette époque a fait le tour du monde depuis, et est diffusé sur internet. Même 20 ans après, le discours d’une petite fille de 12 ans à l’ONU, a encore un écho.

Comment êtes-vous parvenu à accaparer leur attention ?

Vous pouvez voir dans la vidéo que l’audience filmée est totalement concentrée et sous le coup de l’émotion. Beaucoup de représentants pleuraient. Même le vigile écoutait attentivement. C’est une idée très puissante qu’un enfant, sans pouvoir politique, représente la vraie raison pour laquelle nous devions être présents à ce type de rassemblement aux Nations unies : dire la vérité au pouvoir. J’ai fait beaucoup de choses les 20 dernières années de ma vie, mais ce discours reste la chose pour laquelle je suis la plus connue. C’est l’acte le plus politique que j’ai fait.

Aujourd’hui en tant que parent, j’ai une idée de la raison pour laquelle ce discours est resté : les parents aiment leurs enfants et la plupart des adultes sont parents. Et ils feraient n’importe quoi pour eux.

Cela les rappelle à leur véritable rôle, pas seulement en tant que politiciens mais en tant que parents, un gardien du futur. C’est quelque chose de difficile à ignorer. Et parce qu’un enfant parle, on ne peut pas lui reprocher d’avoir des intentions politiques ou d’essayer d’en jouer. Aujourd’hui, il y a de nombreux enfants activistes dans le monde, ils sont incroyables. Vous voyez comme ils s’expriment bien, sont énergiques. Je  pense que c’est le même pouvoir de vérité et d’honnêteté que vous ne pouvez exprimer qu'avec une grande implication.


Votre discours a-t-il permis de changer quelque chose pour la cause environnementale ?

Après le sommet de Rio, nous avons traversé une période considérant peu les préoccupations environnementales. 1992 a marqué la fin d’un intérêt politique et social pour l’environnement. C’est très difficile, dans ce type de rassemblement international énorme de l’ONU; d’arriver à y entrer et de connaître les négociations qui s'y déroulent. Il y a des réussites, des échecs mais il est très difficile d’en connaître les résultats dans notre vie quotidienne.

J’aime le fait qu’aux réunions formelles de l’ONU aujourd’hui il et commun que des jeunes s’expriment. C’est un bon signe. A l’époque je n’étais pas passée par les procédures habituelles. J’aime penser que la présence de ma petite association a aidé à apporter l’idée que la présence de voix de jeunes est importante. C’est essentiel.

Mais c’est tout le problème, comment entraîne-t-on des changements dans notre monde ? Je suis venue au devant des représentants et des négociateurs de l’ONU en leur demandant des changements. J’ai réalisé en grandissant que le monde ne changeait pas même si nous avons rempli notre mission, celle d'en parler aux représentants de l’ONU.

J’ai réalisé alors que ça n’allait pas être nos plus hauts représentants politiques qui allaient changer le monde pour nous.

Appel à l'aide de Nada