Manifestations au Yémen : les raisons de la colère

Le Yemen, miné par un chômage chronique et une pauvreté endémique, fait face à une contestation populaire depuis la mi-janvier. Pourtant, le chef de l'Etat a renoncé à un troisième mandat et a multiplié les mesures sociales et économiques, dont une augmentation des salaires. Le Yemen sera-t-il le prochain pays arabe à chasser son dirigeant ? Décryptage avec Franck Mermier, anthropologue et chercheur au CNRS, spécialiste du Yemen.

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« Le Yemen est une cocotte-minute »

Manifestants anti-gouvernementaux le 14 février 2011 à Sanaa (©AFP)
Manifestants anti-gouvernementaux le 14 février 2011 à Sanaa (©AFP)
Quelles sont les raisons de la colère au Yemen ?

Le pays souffre de conditions économiques très dures. D'abord, un chômage important : environ 30% de la jeunesse est sans emploi, beaucoup ont des emplois précaires, une situation aggravée par l'exode rural. Ensuite, le budget de l'Etat est plombé par une pénurie d'eau existant dans plusieurs régions, par la trop grande importation de denrées alimentaires et par les fonds consacrés à l'armée et à la sécurité. Côté ressources, le Yemen n'a plus assez de gaz et de pétrole.

Il y a ensuite le régime, très fermé. Le pouvoir est très centralisé autour du président [au pouvoir depuis 33 ans, NDLR], de sa famille et de sa tribu. L'armée est contrôlée par le pouvoir. La corruption est généralisée : on parle de kleptocratie.

En ce qui concerne la liberté d'expression, c'est paradoxal. Si l'on compare avec les pays voisins - Arabie saoudite, Emirats - il y a au Yemen une véritable vie politique, associative et la presse est pluraliste. Mais à partir de 2008, cet espace de liberté s'est restreint : des journalistes ont été emprisonnés, plusieurs journaux ont été fermés. En même temps, l'opposition reste vivace et s'est même regroupée en 2004 sous le nom de Rencontre commune - on y trouve le parti socialiste et le rassemblement yéménite pour la réforme, un parti islamiste à fort caractère tribal.

« LE JOUR OU LA CONTESTATION S'UNIRA, LA SITUATION SERA DANGEREUSE »

Qui mène la contestation ?

Le mouvement est urbain, jeune, pas encore tribal. Le rassemblement yéménite pour la réforme, principal parti d'opposition [cf plus haut], continue de négocier avec le régime. La situation est donc complexe et le front de contestation double.

Il y a un front national qui est pour l'amélioration des conditions de vie, contre la corruption et pour un changement de système politique. Des revendications classiques portées par l'opposition politique de Rencontre commune, et les syndicats.

Il y ensuite le front « sudiste » : il rassemble les anciennes provinces du Yemen du sud [réunifié le 22 mai 1990, NDLR] qui réclament leur indépendance. À Aden par exemple, les manifestants brandissent le drapeau et le portrait de l'ancien président du Yemen du Sud.

Le jour où ces deux fronts se rejoindront, la situation pourra devenir dangereuse.

Manifestants pro-gouvernementaux le 14 février 2011 à Sanaa (©AFP)
Manifestants pro-gouvernementaux le 14 février 2011 à Sanaa (©AFP)
On retrouve le même « cocktail » qu'en Tunisie et en Egypte....

De la même façon, le Yemen accumule tous les facteurs d'instabilité et de fragilité : pauvreté, corruption, régime à bout de souffle [le président est là depuis 33 ans, NDLR]. Ali Abdullah Saleh a perdu toute crédibilité sur le plan interne - mais reste soutenu sur le plan externe par les Etats-Unis et la France, notamment dans sa lutte contre Al Qaïda. Maintenant c'est très difficile de prévoir la durée de vie de ce régime.

« TOUT LE MONDE VEUT EVITER UNE NOUVELLE GUERRE CIVILE »

Le Yemen peut-il être le prochain Etat « révolutionnaire » ?

Les fronts de l'opposition sont aujourd'hui très fragmentés, à l'image du pays (allégeances tribales et régionales, forte population rurale..), ce qui permet au président de tenir. Mais le jour où cette opposition se rassemblera, il aura fort à faire pour la contenir.

Cependant, l'armée, qui a joué un rôle pivot dans les révolutions en Tunisie et en Egypte, est très liée au régime d'Ali Abdullah Saleh, et n'existerait pas sans lui. Elle est aussi une institution économique très importante.

Enfin il y a aussi une volonté générale de ne pas recourir à la force, car une lutte armée entrainerait une guerre civile que tout le monde veut éviter. Le pays en a déjà connu de nombreuses. Il y a donc une habitude de la négociation et du compromis au Yemen, où le gouvernement a toujours su intégrer ses meilleurs ennemis.

Vous disiez pourtant que le régime était à bout de souffle...

Effectivement, je pense que même cette voie de la négociation est difficile aujourd'hui parce que la contestation populaire est de plus en plus importante. De plus, les exemples tunisiens et égyptiens insufflent un certain dynamisme.
Le Yemen est une véritable cocotte-minute : du jour au lendemain l'explosion peut arriver, mais les freins à cette même explosion sont cette fragmentation de la société et l'habitude de négociation du régime avec l'opposition.

Comment voyez-vous la suite ?

Dans le meilleur des cas nous pourrions assister à une transition démocratique pacifique, si des élections législatives [les législatives prévues en avril ont été repoussés, NDLR] par mais aussi présidentielle se tiennent l'année prochaine. Tous les ingrédients et les instruments du pluralisme existent.
Dans le pire des cas, ça peut être le chaos si le régime ferme la porte aux opposants. Les manifestations s'amplifieraient et les insurrections au nord et au sud reprendraient.

Chiffres clé

Société
Indice de développement humain :
133ème rang

Espérance de vie :
63 ans

Religion : majorité de musulmans sunnites, mais la secte zaïdite (chiites modérés) est dominante dans le nord-ouest.

Economie
Chômage :
entre 15 et 35% selon les sources

Près d'une personne sur deux vit avec moins de 2 dollars par jour.

PIB :
28,5 milliards de dollars en 2009.
PIB/habitant :
1.118 dollars (2009)

Sources : BIT, CIA, Banque mondiale, PNUD

Repères historiques

1843 : Aden est sous la dépendance de l'Empire colonial britannique des Indes. Les Britanniques finissent par contrôler les territoires qui formeront plus tard le Yémen du Sud. De son côté, le nord reste à partir de 1849 sous la suzeraineté ottomane.

1905 : la division du pays est consacrée par un accord entre les Britanniques et les Ottomans.

1918 : le Yemen du nord devient indépendant.

1961 : au nord, l’armée proclame la République arabe du Yemen. Cette révolution provoque une violente guerre civile entre les royalistes et les républicains.

1967 : le Yemen du Sud devient indépendant.

1970 : au nord, les royalistes et les républicains se réconcilient. Le Yemen du sud prend le nom de République démocratique et populaire du Yémen.

1972 et 1979 : des conflits opposent les deux républiques du Yemen.

1986 : le président du Yemen du sud Ali Nasser Mohamed est renversé ce qui provoque une courte, mais violente guerre civile.

1990 : les deux pays se fondent en une République du Yemen avec Ali Abdullah Saleh comme président.

1994 : la sécession du Yemen du sud provoque une guerre civile qui s’achève avec la prise d’Aden par les troupes fidèles au président Saleh.

1999 : Ali Abdullah Saleh, le maréchal-président sortant, remporte la première élection présidentielle au suffrage universel, avec plus de 96 % des voix, à l’issue d’un scrutin boycotté par une partie de l'opposition.

Le Yemen sur la Toile

Deux sites en anglais conseillés par Franck Mermier.