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"Manipulations démocratiques 2.0" : révélations sur les profils d'électeurs de l'entreprise de Steve Bannon

Steve Bannon, alors conseiller en chef de Donald Trump, en mars 2017. Bannon est aussi le vice-président de Cambridge Analytica, une entreprise d'influence électorale liée au renseignement militaire et traduite en justice au Royaume-Uni pour ses méthodes de manipulations des élections. Donald Trump a-t-il été élu grâce à des profils d'électeurs à partir de données Facebook désanonymisées ? (Photo : AP / Andrew Harnik)

Cambridge Analytica, l'entreprise numérique d'influence électorale dont Steve Bannon est le vice-président a été assignée en justice au Royaume-Uni par un enseignant américain, David Caroll. L'entreprise vient d'être forcée par la justice de lui délivrer son "profil d'électeur". Les "manipulations 2.0" des milliardaires soutiens de Donald Trump commencent à être dévoilées.

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La justice britannique n'est pas décidée à lâcher l'affaire Cambridge Analytica (lire notre article : "Victoire du Brexit et de Trump : la démocratie sous influence des Big data ?"). Un juriste anglais, David Naik, a ainsi démontré que Cambridge Analytica (CA), liée à AIQ, une autre entreprise directement payée par les partisans du "Vote leave" pour inciter les citoyens britanniques à voter "oui" au Brexit, est aussi détenue par une entreprise britannique d'influence militaire, SCL, et possède des informations personnelles sous forme numérique de 240 millions d'Américains. C'est par ce biais qu'un accord transnational permet à tout citoyen américain de porter plainte contre la firme d'influence électorale numérique… au Royaume-Uni.

David Caroll, enseignant en design dans une école de New-York a donc profité de cette possibilité juridique pour attaquer — en Grande-Bretagne — l'entreprise dirigée par le plus gros donateur de la campagne électorale de Donal Trump, Robert Mercer, et dont le vice-président n'est autre que Steve Bannon, ex directeur de campagne et ex conseiller du président américain. L'objectif de David Caroll est simple : il veut savoir comment il a été ciblé par Cambridge Analytica dans le cadre de la campagne électorale américaine et veut accéder aux données le concernant aux Etats-Unis. 
 

Noter chaque électeur sur ses capacités

David Caroll, interrogé par le quotidien britannique The Guardian, explique que dans le cadre de l'investigation en cours aux Etats-Unis sur l'influence numérique de la Russie durant la campagne présidentielle américaine, le FBI et le comité sénatorial sur le renseignement ont obtenu de forcer Facebook à dévoiler des preuves de l'utilisation des données du réseau social par les soutiens de Donald Trump. Il n'existe aucune information précise sur ce sujet et David Caroll sait qu'il ne peut pas accéder aux données le concernant dans le cadre de cette enquête, la loi américaine ne prévoyant rien dans ce cas d'espèce. Passer par l'assignation en justice au Royaume-Uni contourne donc cette impossibilité — toute américaine — et l'enseignant espère donc que les assignations à l'égard de l'entreprise qui se vante d'avoir fait élire Donald Trump, CA, vont lui permettre d'accéder à ses données personnelles collectées pour la campagne américaine de 2016. 

La demande judiciaire britannique auprès de CA n'a pas entièrement fait plier l'entreprise qui n'a pas fourni les données de David Caroll qu'elle a utilisées, mais a accepté en revanche de lui transmettre son "profil électoral". Surprise de l'intéressé, qui ne se doutait pas que chaque personne en âge de voter avait un "profil" établi par une firme privée spécialisée dans l'influence électorale. Le professeur de design découvre alors qu'il est noté par Cambridge Analytica, sur des sujets tels que sa "capacité à défendre le droit de porter des armes" à 3/10, l'importance "qu'il attache à la sécurité nationale" à 7/10, ou encore sa "faculté à voter Républicain", sans note, mais avec la mention "improbable". Toutes ces notations lui sont données sans aucune explication sur la recette ayant permis de les créer et encore moins avec quelles informations, donc avec quelles données…
 

Données Facebook pas si anonymes que ça

David Caroll a alerté la justice anglaise sur ce manque de transparence de l'origine des informations ayant permis de créer le profil, dans le cadre — justement — d'une enquête en cours sur "l'utilisation des données dans les campagnes électorales britanniques". Sans avoir encore de réponses précises, il semble que les données anonymes achetées légalement à Facebook soient une source très importantes pour CA dans la constitution de ses profils d'électeurs. Mais pas seulement.

Des données anonymes ? L'enseignant s'étonne de cette pratique — qui bien que légale — confine à l'escroquerie : "L'entreprise [Cambridge Analytica] peut acheter de façon parfaitement légale des données anonymes à différentes sources, mais aussitôt qu'elle les relie au fichier électeur, vous êtes de nouveau identifié." Sa conclusion sur cet aspect du problème ouvre de nombreux questionnements sur le droit à la protection de la vie privée : "Cela signifie que chaque stratégie de protection de la vie privée que nous avons oublié d'appliquer dans l'utilisation des technologies numériques est une promesse non-tenue".  En plus clair : laisser ses données à des entreprises du numérique dont le modèle économique est la gratuité et l'exploitation des données personnelles ne vous garantit en rien une protection de votre vie privée. Les données anonymes vendue par Facebook ou d'autres plateformes ne le sont plus une fois traitées par des entreprises tierces.

Milliardaires de l'influence 2.0 : élections manipulées ?

L'affaire David Caroll contre Cambridge Analytica pourrait dévoiler des coulisses politiques très défavorables au président américain Donald Trump ainsi qu'à ses soutiens. Alors que les projecteurs braquées par le FBI continuent de se fixer sur la Russie — accusée de possibles manipulations de l'opinion ayant eu lieu au cours de la campagne présidentielle — l'ampleur de l'opération de profilage et d'influence exercée par l'entreprise Cambridge Analytica pourrait bien changer la donne. Peter Thiel, le milliardaire co-fondateur de Paypal, mais aussi conseiller au numérique de Donald Trump est l'un des principaux financeurs de Facebook. L'entreprise de Mark Zukerberg a alimenté Cambridge Analityca en données personnelles,  et CA est dirigée par Mercer, le milliardaire financeur de la campagne de Donald Trump, CA dont le vice président est l'ancien directeur de campagne du président élu. Ces entreprises, financés par des milliardaires — tous soutiens de Donald Trump — ont permis le fichage des 240 millions d'électeurs américains, en aspirant leurs données personnelles pour les désanonymiser afin d'influencer l'élection. Le problème majeur de cette élection est-il vraiment, en fin de compte les "hackers russes" au service du Kremlin ?

David Caroll espère, grâce à sa procédure en Grande Bretagne, pouvoir accéder aux données obtenues par le FBI. Mais l'enseignant veut aller plus loin : son objectif est de lever le voile sur les méthodes utilisées par CA pendant la campagne électorale américaine, puisqu'en tant que citoyen, attaché aux droit humains, il estime que la démocratie ne peut pas être manipulée par des entreprises privées au service de politiciens prêts à tout pour remporter une élection. Sachant que David Caroll ne pense pas que Cambridge Analytica soit "juste une entreprise américaine privée et civile, puisqu'elle est liée au renseignement militaire avec SCL. CA ne cible pas seulement les électeurs."

SCL Group est une entreprise britannique spécialisée dans les "opérations psychologiques militaires" et "la gestion d’élections" qui détient 10% de Cambridge Analytica. La campagne de Kenyatta, le président kenyan sortant, annulée pour vices de formes et minée par la propagande numérique a été prise en charge par Cambridge Analytica. Et donc par SCL.

Nous voilà prévenus.