Mariage gay en Irlande : l'Eglise en perte d'influence ?

Des soeurs carmélites à un bureau de vote à Malahide (Dublin, Irlande), vendredi 22 mai lors du référendum sur le mariage gay.
Des soeurs carmélites à un bureau de vote à Malahide (Dublin, Irlande), vendredi 22 mai lors du référendum sur le mariage gay.
©AP Photo/Peter Morrison

 Les électeurs qui se sont prononcés par référendum ce vendredi 22 mai, ont accepté le mariage gay en Irlande. Ce résultat semble le signe d’une perte d’influence de l’Eglise dans ce pays où plus de 80% des citoyens se déclarent catholiques et où l’avortement reste illégal. Explications de Catherine Maignant, spécialistes des questions religieuses en Irlande.

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"C'est historique, nous sommes le premier pays au monde à voter pour l'égalité dans le mariage dans le cadre d'un référendum", a souligné le ministre de la Santé, Leo Varadkar. Ce référendum, a-t-il estimé, constitue "une révolution culturelle" dans un pays longtemps conservateur et où l'homosexualité n'a été dépénalisée qu'en 1993. Dans les rues de Dublin, des Irlandais, hommes et femmes de tous âges, exultaient. Le mariage gay a été adopté par référendum vendredi 22 mai.

En France le « mariage pour tous » avait soulevé débats enflammés et manifestations récurrentes dans le pays. Au terme d’un marathon législatif, le projet de loi de la ministre de la Justice Christine Taubira était voté mi-2013, afin d’ouvrir le mariage aux couple de personnes de même sexe.

Dans quels pays le mariage de personnes de même sexe est-il autorisé ?

Si le « oui » l’emporte, l’Irlande sera le 13e pays à légaliser le mariage homosexuel après les Pays-Bas (2001), la Belgique (2003), l’Espagne (2005), la Norvège et la Suède (2009), le Portugal et l’Islande (2010), le Danemark (2012), la France (2013), l’Angleterre avec le Pays de Galles et l’Ecosse (2014) et enfin le Luxembourg en janvier 2015.


Dans le monde, le Canada (2005), l’Argentine (2010), l’Uruguay (2013), le Brésil (2011), le Mexique (2009), l’Afrique du sud (2006), la Nouvelle Zélande (2013) et enfin les Etats-Unis (dans 37 Etats) ont autorisé le mariage homosexuel.

L’Irlande s'est à son tout s’exprimée pour inscrire le mariage pour les personnes de même sexe dans la constitution. Pour la première fois au monde, c’est par voix de référendum que les Irlandais votaient"pour" ou "contre" la légalisation du mariage gay, ou « marriage equality ».

Parmi les plus de 3 millions d’Irlandais appelés aux urnes ce vendredi 22 mai, le dernier sondage publié par The Irish Times donne le « oui » vainqueur à 70%, principalement parmi les jeunes, et le « non » à 30%.

Le camp du « oui »


Ce référendum qualifié de « jour historique pour l’Irlande » — par un votant interviewé à la sortie des urnes par l’AFP — s’ouvre 22 ans après la dépénalisation de l’homosexualité dans le pays, et quelques jours après le vote en avril dernier d’une loi sur la famille autorisant l’adoption par des couples homosexuels. Ces derniers ont également accès depuis 2010 à un pacte d’union civil ouvert à tous les couples.

Les dernières mesures ont été promues par le gouvernement, de la droite démocrate chrétienne issu du parti Fine Gael. A sa tête, le Premier ministre Enda Kenny mène une véritable campagne sur son compte Twitter en faveur du « yes » à ce référendum sur le mariage homosexuel.
 

(Le fait de rendre tous les amours légales allume une flamme dans les coeurs et les esprits du peuple irlandais. continuez à travailler jusqu'à 10h vendredi pour le "oui")

(Pour les filles et les fils,les frères et les soeurs, les familles et les amis gays, Yeats le disait mieux que moi : "Marchez doucement parce que vous marchez sur mes rêves.")

Le parti du Premier ministre n’est pas le seul à défendre la mariage gay, les trois autres principaux partis du pays font de même: Travailliste, Fianna Fail, Sinn Fein, appellent également à voter en faveur de la légalisation de cette union.  Les rues de Dublin se sont elles aussi mises aux couleurs de ce référendum  :


Acteurs, chanteurs ou sportifs y sont aussi allés de leur soutien au camp du « oui ». L’acteur Colin Farrell, né à Dublin, a ainsi déclaré être « triste et déçu » que son frère, gay, ait dû quitter l’Irlande pour se marier. Sur une télévision nationale, il ajoutait ne pas comprendre en quoi deux hommes ou deux femmes qui s’aiment puissent représenter « une menace ». Autre position qui a marqué les esprits dans le pays, celle de l’ancienne présidente, Mary McAleese, catholique convaincue. Elle a témoigné des « tortures » endurées par son fils homosexuel Justin, quand il a découvert ce qui était dit à propos de l’homosexualité au sein de l’Eglise. Elle a ainsi appelé à voter « oui » car « cela ne nous coûte rien de le faire, alors qu'un « non » coûterait bien trop à nos enfants gays. »

L’Eglise dans le camp du « non »


D’autres personnalités se sont radicalement prononcées contre, comme Ger Brennan, une star du football irlandais qui a déclaré voter contre, « parce que je ne veux pas que notre constitution dénie le fait que ce soit une bonne chose qu’un enfant ait une mère et un père ».

Cette vision traditionnelle de la famille fait écho à celle défendue par l’Eglise catholique irlandaise et celle des conservateurs qui ont mené campagne, discrètement, pour le « non ».

L’archevêque de Dublin, Diarmuid Martin s’est ainsi clairement exprimé : « Je ne vote pas " non " pour voter contre les gays et les lesbiennes, mais pour m’opposer à un changement de la nature intrinsèque du mariage », a-t-il déclaré.

L'archevêque de Dublin, Diarmuid Martin, à une conférence de presse au Vatican en mai 2012.
L'archevêque de Dublin, Diarmuid Martin, à une conférence de presse au Vatican en mai 2012.
©AP Photo/Andrew Medichini

Pour lui, l’existence d’hommes et de femmes ne relève pas « d’un accident ou d’une construction sociale » mais représente « une complémentarité qui relève de la définition fondamentale du mariage. »

Tradition catholique


Ces positions sur la famille sont révélatrices de cette Irlande où la tradition catholique reste profondément ancrée dans la population. Selon le dernier recensement de 2011, 84,2% des Irlandais se considèrent catholiques, 70% des mariages sont encore célébrés à l’église, et 90% des écoles primaires sont parrainées par l’Institution religieuse.

Les avancées sociales progressent lentement sur cette île où la religion a depuis longtemps une forte influence sur les questions de moralité et de sexualité. Ainsi, l’homosexualité n’est-elle plus reconnue comme un crime depuis 1993, le divorce a été légalisé en 1995, mais l’avortement reste toujours illégal, sauf en cas de mise en danger de la vie de la mère (lien terriennes).

Déceptions de la population face à l’Eglise


La population semble s’émanciper de l’Eglise. C’est ce que nous explique dans l’interview ci-dessous Catherine Maignant, professeure d’études irlandaises à l’université de Lille 3 (France), et spécialiste des questions religieuses en Irlande.

Pourquoi l’Eglise n’a pas officiellement fait campagne pour le « non » pour ce référendum ?

On peut dire aussi que les gens qui ont fait campagne pour le « non » étaient associés à des courants de pensée catholique. Mais l’Eglise a tellement mauvaise réputation de nos jours en Irlande qu’ils n’osent plus prendre de position officielle.
Je crois que c’est ce qui explique aussi l’évolution des mentalités en Irlande avec tous les scandales de mœurs qui ont été mis en évidence depuis dix ans en Irlande. Pédophilie, violences contre les enfants dans les institutions catholiques, et puis le fait que des religieux aient eu des enfants hors mariage, les ont abandonnés, …

Quand ça a été connu, cela a révolté la société irlandaise parce que l’Eglise catholique a eu un tel pouvoir et a imposé une loi de fer tellement insupportable que l’hypocrisie mise au jour a dégoûté tout le monde.

Est-ce que cela a profondément affaibli l’Eglise, qui, pourtant, garde un poids sur la population irlandaise ?

L’Institution a perdu son crédit, c’est une évidence. Les gens n’ont plus de respect pour l’Institution. On peut parler d’une désinstitutionalisation. Mais vous avez pu voir dans les sondages que l’athéisme ne croît que très marginalement. Il faut regarder différents chiffres. Selon que ce sont des enquêtes locales ou internationales, les résultats ne sont pas les mêmes. Les taux sont plus faibles dans les sondages locaux, ils faut croire que les Irlandais opèrent peut-être une auto-censure.

Certes, les gens ont rejeté l’Institution, mais ils cherchent à trouver autre chose parce qu’ils continuent à croire. C’est un espace d’innovation, d’invention religieuse extraordinaire. On va se précipiter dans différentes choses qui n’ont rien à voir avec l’Institution mais qui permettent d’affirmer une croyance dans quelque chose.

Quelle place tient aujourd’hui la religion dans la vie, dans la société irlandaise ?

La religion catholique, entendue comme autrefois, on en a beaucoup moins. Si vous vous promenez en Irlande vous serez surprise de voir plus de monde dans les églises qu’en France. C’est une évidence, mais ce n’est absolument pas comparable avec l’Irlande d’il y a 30 ans, d’avant les années 1990. C’était une époque où il y avait des messes toute la journée le dimanche, avec des gens à genoux dehors.

On peut dire que dans la vie sociale, la religion n’est pas absente mais n’a plus véritablement de poids essentiel. Elle en a plus qu’en France. En Irlande, le catholicisme est intimement mêlé historiquement au monde politique. Il est vrai qu’il y a un certain nombre de vieux réflexes de la part des conservateurs.

Mais ces toutes dernières années, il y a quand même eu un rejet officiel, très massif, des positions de l’ancien Etat catholique.

Cette évolution reste donc très récente ?

Cette évolution a été extrêmement rapide. Les années 1980 étaient couvertes d’un blanc manteau de religion suite à la visite du Pape dans le pays.  L’acte de naissance de cette « Irlande nouvelle » remonte à 1992 avec le premier scandale qui a été révélé. Celui d’un évêque, extrêmement populaire, associé à beaucoup de rigorisme moral, qui a eu un enfant avec une Américaine, dont il avait refusé de s’occuper. C’était la première dénonciation, et qui a provoqué un choc.

Adrian et Shane se rendent à un bureau de vote à Drogheda en Irlande le 22 mai 2015 pour le référendum sur le mariage gay.
Adrian et Shane se rendent à un bureau de vote à Drogheda en Irlande le 22 mai 2015 pour le référendum sur le mariage gay.
©AP Photo/Peter Morrison



Après cela, tout a changé. En 1993 : dépénalisation de l’homosexualité, qui a entraîné une espèce de vogue des couples gays qui n’a pas duré car il y a eu rapidement des réactions.
En 1995 il y’a aussi eu la légalisation du divorce. Alors qu’en 1986, dix ans auparavant, c’était le refus de sa légalisation. L’élection d’une femme à la présidence de la République, favorable au divorce, était un grand changement. Cela est aussi venu comme un choc. A partir de 1990, l’Irlande a avancé vers une libéralisation des mœurs sans retour en arrière.

Va-t-on vers une légalisation de l’avortement, qui reste encore illégal ?

On n’en est pas là. L’avortement reste un lieu de résistance très fort. A cause, sans doute, du passé identitaire catholique de l’Irlande. L’avortement ne passe pas en Irlande. Il y a deux ans, il y a eu un assouplissement de la loi. Quand la vie de la mère est en danger, on peut pratiquer légalement un avortement. Cette mesure (lire notre article Terriennes) a donné lieu à tout un débat. Mais si on proposait la légalisation de l’avortement aujourd’hui, la réponse serait encore « non ».

Dans les milieux instruits, et à Dublin, il semblerait que personne n’ait ce type de rejet. Cela choque les gens en Irlande que l’on meurt parce que l’on n’a pas eu un avortement. C’est le signe d’une évolution. De là à légaliser, on n’en est pas là. Mais il y a quand même des pas en avant dans cette direction.

Je crois que les jeunes générations qui n’ont pas connu un temps où l’Eglise était puissante vont faire évoluer les choses. Les gens qui sont nés dans les années 1990 et qui, maintenant, arrivent à l’âge adulte, n’ont jamais connu le poids de l’Eglise.
Mais c’est vrai que les gens qui sont aujourd’hui en place, en position d’autorité, sont des gens encore très marqués. Soit ils rejettent totalement l’avortement, soit ils n’osent pas se positionner, soit ils restent attachés à certains symboles du passé.