Mariages mixtes : chroniques d'un acharnement

Lorsqu'on est français, ou française, se marier avec un étranger, ou une étrangère, relève de la course d'obstacles. Dédale de procédures, enquêtes intrusives et interrogatoires intimes... Voici l'histoire d'un de ces couples, pour lequel le "changement", c'est pas pour maintenant.

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Samedi 7 juillet, à Le-Mée-Sur-Seine dans la banlieue de Melun, des cortèges de futurs mariés arrivent toutes les demi-heures à la mairie. Au bout de la ligne du RER D, la météo n’est pas plus clémente que sur la capitale et l’expression « mariage pluvieux, mariage heureux » résonne presque autant de fois que le bruit des gouttes sur les parapluies d'une vingtaine d'invités.
 
Sous l’un d’eux, Jessica Valentin, la mariée, tente de protéger sa robe de l'averse, qui au contact du satin rose se répand comme tâche d'huile. Son visage est tendu, et son corps immobile tranche avec son regard furtif, sans cesse attiré vers l’entrée du parking, au cas ou la police viendrait perturber l’événement du jour.
 
Mohamed Gassama, son futur mari, n’est guère plus rassuré. L’immense Sénégalais qui était venu en France pour intégrer la légion étrangère s’est entouré de gardes du corps d’un nouveau genre. Sa protection est presque exclusivement féminine : des membres de l’association des Amoureux au ban public, ainsi que de son avocate, en dernier rempart.

« Vous allez retourner au Sénégal, il n y aura pas de mariage »
 
Si le couple s’apprête à se marier dans cette atmosphère tendue, c’est que Mohamed Gassama, qui s’est maintenu de manière irrégulière en France, a reçu de très sérieuses menaces. Une policière du commissariat de Roissy, quelques jours avant la cérémonie, avait été parfaitement claire : « de toute façon monsieur, vous allez retourner au Sénégal, il n’y aura pas de mariage, on sera là pour vous raccompagner à l’aéroport ». Des propos rapportés par Mohamed Gassama et confirmés par son avocate.
 
Pourtant, Mohamed et Jessica avaient suivi la procédure à la lettre. Une fois en possession de leur dossier, le maire, suspicieux, avait alerté le parquet. Le procureur s’était alors chargé de l’enquête. Conclusion : les « intentions matrimoniales » de Jessica Valentin et Mohamed Gassama sont avérées, leur mariage peut être célébré.

Pourtant, quelques jours avant la cérémonie, la police intervient au domicile de Mohamed Gassama, dans l'espoir de le reconduire à la frontière. « Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça, il y avait eu une enquête, on avait obtenu une date pour le mariage, et là, ils voulaient m'expulser » se demande-t-il. Des interrogations d'autant plus fondées que Jessica Valentin est enceinte de deux mois, faisant de Mohamed Gassama le futur père d'un enfant français. « Je vais être papa, j'aurai une nouvelle responsabilité, je dois assurer l'avenir de mon enfant, et prendre soin de me femme » explique l'intéressé. 



Extrait des commentaires laissés sur le Figaro.fr, à propos du mariage de Monsieur Gassama et Madame Valentin.
Extrait des commentaires laissés sur le Figaro.fr, à propos du mariage de Monsieur Gassama et Madame Valentin.
Un acharnement incompréhensible 

« Je n’ai jamais vu ça » affirme son avocate, spécialisée dans la défense des immigrés. En quelques coups de fil, elle apprend que l’enquête du procureur aurait été relancée par une lettre anonyme. Le couple soupçonne l’ex-mari de Jessica Valentin de l’avoir écrite. Il y aurait dénoncé l’union de Jessica et Mohamed comme étant un mariage blanc. La délation anonyme a suffi aux autorités pour intervenir au domicile de Mohamed Gassama, dans l’espoir de l’interpeller.


Jessica Valentin n’a pas été épargnée non plus. Elle a du se rendre, quelques jours avant son mariage, au commissariat pour un énième interrogatoire. « La convocation à la police m’a vraiment choquée, alors que le procureur avait dit oui, qu’on pensait qu’on allait enfin pouvoir se marier et qu’un bébé est en route… »  Mais Jessica Valentin préfère se concentrer sur le sort de son conjoint plutôt que sur le sien : « je lui tire mon chapeau à Mohamed, c’est pas tous les hommes qui peuvent supporter ça ».
 
Samedi 7 juillet, à la mairie du Mée-sur-seine, aucun uniforme n’a fait son apparition. Jessica Valentin et Mohamed Gassama ont pu repartir de la mairie, mariés, et soulagés. Pourtant, les procédures de Mohamed Gassama sont loin d'être terminées. Au mieux, il obtiendra un titre de séjour d’un an, renouvelable au terme de nouvelles enquêtes. Difficile de trouver un employeur dans ces conditions et donc de quoi « assurer l’avenir de son enfant ». Une course d'obstacles harassante pour finalement bien peu de droits.
 
Reste aussi à Mohamed Gassama le goût amer de ces procédures kafkaïennes auxquelles s'ajoutent les invectives de certains internautes, lorsque le Figaro.fr reprend la dépêche AFP faisant état de la situation de Mohamed Gassama : « DEHORS ! », « Expulsez maintenant ! », « Jessica Valentin peut partir vivre au Sénégal !» La violence des commentaires l'aura durablement abattu.

Le changement, c’est pour quand ?
 
« Je veux, si je suis élu président de la République, permettre à ceux qui sont mariés avec une personne de nationalité étrangère de pouvoir vivre avec leur conjoint (…) je souhaite que, lorsque la relation est avérée, ces couples puissent se marier sans difficultés particulières. » Cette réponse de François Hollande, alors candidat à la présidence de la République, s'adresse à l’association des Amoureux au ban public qui l’avait interpellé sur la question des mariages mixtes.
 
Cette déclaration d’intention n’a apparemment pas encore porté ses fruits, mais le fondateur de l’association des Amoureux au ban public, Nicolas Ferran, reste optimiste. « Il est encore trop tôt pour pouvoir dire quoi que ce soit » estime-t-il, à l’instar d’autres militants associatifs ou de l’avocate du couple. Il regrette néanmoins que la réponse de François Hollande ne soit constituée « que de généralités, sans rien de concret ».
 
Ce n’était pourtant pas faute de propositions de la part de l’association, parmi lesquelles figurait le fait de « rendre inexpulsables les étrangers qui ont déposé un dossier de mariage qui ne se voit opposer aucune contestation ». En effet, le dépôt d’un dossier à la mairie est aussi une déclaration, pour un étranger en situation irrégulière, de sa situation administrative et de l’adresse à laquelle les autorités peuvent l’interpeler. Les militants de l’association constatent d’ailleurs que les cas d’interpellations qui suivent à quelques jours près le dépôt d’un dossier sont fréquents. 
 
Certes, les membres de l’association, tout comme l’avocate de monsieur Gassama, se réjouissent d’un certain nombre de décisions du nouveau ministère de l’Intérieur. La suppression de la « circulaire Guéant » sur les étudiants étrangers, ou la fin de la rétention des mineurs, sont pour eux porteurs d’espoir dans l’avenir des couples mixtes. Mais pour Nicolas Ferran, la volonté politique ne suffira pas à dissiper le climat général de suspicion qui atteint depuis une vingtaine d’années toutes les sphères sociales, des guichets préfectoraux au Haut Conseil à l’Intégration (HCI), en passant par les forums du Figaro.fr


Le mariage mixte, un facteur de « désintégration »  ?
 
« Le climat de suspicion, créé par dix années de politique de droite, aura conduit à bien des excès » affirmait François Hollande, « un couple mixte ne doit pas être jugé a priori, considéré, comme c’est le cas aujourd’hui, comme potentiellement fraudeur ». Ce climat de suspicion, Nicolas Ferran l’explique notamment par « l’instrumentalisation des mariages blancs. Les fonctionnaires sont baignés dans une ambiance où chaque couple mixte est d’abord un couple frauduleux ».
 
Pourtant, une étude de 2006 montre que seulement 0,45 % des mariages mixtes (sur un an) ont été annulés par la justice, et peuvent donc être considérés comme des mariages blancs. Si on laisse une marge d’erreur en supposant que certains ont échappé au filet judiciaire, ils restent néanmoins largement minoritaires et ne justifient en rien le climat de suspicion qui s’impose aux couples mixtes lorsqu’ils entament des procédures pour pouvoir se marier.
 
« Il y a eu un bouleversement dans la représentation des mariages mixtes » analyse Nicolas Ferran « il y a quelques années, ces mariages étaient facteurs d’intégration et un étranger marié avec un Français avait d’autant plus de chance de s’intégrer en France. » Mais la donne a été inversée, désormais, le mariage serait un facteur de « désintégration des français ». Ce qui explique en partie les invectives à l’adresse de Jessica Valentin sur le forum du Figaro.fr, qui l’invitaient à quitter la France, comme déchue de facto de sa propre nationalité pour s’être éprise d’un Sénégalais.
 
Nicolas Ferran invoque une autre explication, liée au communautarisme. « Le mariage binational serait le nouveau fléau, étant donné qu’il serait l’apanage de Français d’origine étrangère qui se marieraient avec des individus partageant leurs origines, bloquant ainsi leur processus d’intégration. » Dans ce contexte, la famille est alors envisagée comme « un îlot de résistance à l’intégration ». Ce « discours éminemment raciste résonne dans l’Europe entière ».
 
Jessica Valentin-Gassama, juste mariée, est allée à la préfecture pour obtenir un dossier de demande de régularisation pour son époux. L’agent qu’elle a rencontré a tout simplement refusé de le lui donner, en lui précisant que son mari devrait continuer ses démarches depuis le Sénégal. L’acharnement continue sur le couple, alors même que la loi impose à la préfecture d’accéder à une demande de dossier. Leur histoire témoigne qu'il faudra plus qu'une volonté politique pour briser les préjugés contre lesquels Mohamed et Jessica se battent, encore.