Culture

Marignan-1515 : les 500 ans d’un mythe français en trompe-l’œil

<span><span>Bataille de Marignan. Miniature sur parchemin attribuée au Maître à la Ratière (16e siècle) </span><span>Domaine de Chantilly / René-Gabriel Ojéda  <em>(domaine public)</em></span></span>
Bataille de Marignan. Miniature sur parchemin attribuée au Maître à la Ratière (16e siècle) Domaine de Chantilly / René-Gabriel Ojéda  (domaine public)

Les 13 et 14 septembre 1515, les troupes du jeune roi François 1er remportaient aux portes de Milan une bataille devenue célèbre contre une coalition inspirée par le pape et formée de mercenaires suisses. Les conquêtes seront vite perdues mais l’épisode marque une date dans la pénétration en France de la Renaissance italienne.

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Cela sonne un peu comme le début d’une comptine, six syllabes qu’à peu près tous les Français – au moins d’un certain âge – ont un jour ânonées : 1515-Marignan. Un double chiffre si doux à retenir, qu’il en fait une date presque plus célèbre que 1789. Il marque pourtant une bataille dont fort peu connaissent en réalité l’histoire. Elle se déroule en Italie à Marignano, aujourd’hui Melignano, à côté de Milan. Les bons élèves peuvent en général citer le nom du vainqueur : le roi de France François 1er. On se souvient moins des vaincus : la papauté et … les Suisses. Pour la France moderne en construction et d’une certaine façon pour l’Europe, un événement à la fois anecdotique et fondateur.

Guerres d'Italie

Son contexte : ce que les historiens ont nommé par la suite « guerres d’Italie » dans lesquelles, de 1494 à 1559, les souverains français s’efforcent de faire valoir leurs « droits » d’héritiers capétiens sur le Royaume de Naples et le Duché de Milan, passés sous d’autres tutelles dont celles de la couronne d’Aragon. Opérant pour leur propre compte ou comme mercenaires, les Suisses sont puissants dans une Italie du Nord faible et morcelée. Ils s’allient un moment au roi français Charles VIII, puis son successeur Louis XII qui conquiert le Duché de Milan. Des questions de paiement de soldes les font néanmoins changer de camp.

Le nord de l'Italie en 1494 (Wikipedia)
Le nord de l'Italie en 1494 (Wikipedia)

Louis XII doit se retirer mais revient avec 15 000 autres Suisses, mieux payés et recrutés malgré l’opposition de leurs autorités zurichoises. Il reprend la région. Vers 1510, pourtant, le redoutable pape Jules II – il vient de se débarrasser de César Borgia et désire reprendre le contrôle de l’Italie du Nord – rallie les Suisses à une « Sainte Ligue » formée avec le roi d’Aragon et celui d’Angleterre Henri VIII (encore provisoirement soumis à Rome), pour chasser les Français. Ceux-ci sont vaincus en 1513 et doivent se retirer devant 30 000 mercenaires suisses qui avanceront jusqu’à Dijon. Louis XII meurt le 1er janvier 1515. Son cousin et gendre lui succède sous le nom de François 1er. Il a vingt ans.

Le combat d’un jeune roi

François 1er vers 1515 par Jean Clouet. (Musée Condé, Chantilly)
François 1er vers 1515 par Jean Clouet. (Musée Condé, Chantilly)

À peine couronné, François 1er marque son intention de reprendre le Milanais. Il obtient dans cette perspective l’alliance des Vénitiens, la neutralité d’Henri VIII et même celle du futur Charles Quint mais non celle des Suisses. Placé sous le commandement du Connétable (chef militaire), l’armée qu’il lance dès 1515 comprend près de 50 000 hommes : nobles français, cavaliers, fantassins, arquebusiers gascons ou navarrais, lansquenets (mercenaires) allemands. Pour préparer leur passage des Alpes et aussi celui de l’artillerie, depuis peu employée dans les batailles, 2 300 sapeurs et charpentiers. Alors que les Suisses tiennent la route du Mont-Cenis, ils ouvrent une autre voie au col de l’Argentière, jusqu’alors jugé impraticable.

Informés, les Suisses (plus de 40 000 hommes également) se replient près de Milan, qu’ils doivent défendre. François 1er s’efforce de les diviser par des offres pécuniaires alléchantes, non sans quelques succès. 10 000 « Confédérés » de Berne, de Fribourg et du Valais se retirent. Les Zurichois et Lucernois reçoivent l’ordre de leurs autorités d’accepter une paix honorable. Les autres, cependant, plus de 20 000 hommes, restent sous les ordre du représentant de la papauté, le Cardinal Schiner. Les deux camps se rejoignent à une quinzaine de kilomètres de Milan, près d’un lieu nommé Marignano, en français Marignan.

Bataille de Marignan, François Ier à la tête de la cavalerie française et emploi tactique de la pique et de la hallebarde par les Suisses contre la cavalerie française armée de la lance (Bas-relief du tombeau de François Ier, Abbaye de St-Denis, France).
Bataille de Marignan, François Ier à la tête de la cavalerie française et emploi tactique de la pique et de la hallebarde par les Suisses contre la cavalerie française armée de la lance (Bas-relief du tombeau de François Ier, Abbaye de St-Denis, France).

Le combat s’engage le 13 septembre, à l’initiative de cavaliers du pape. Ceux-ci font appel au soutien des Suisses, et l’obtiennent. Le premier choc enfonce les lignes des Français dont, pourtant, la cavalerie se reforme. François 1er lui même en dirige la contre-offensive appuyée par les lansquenets allemands. La lutte est sanglante mais indécise et la nuit tombe sans vainqueur.

Le combat reprend à l’aube, toujours incertain malgré les ravages causés par l’artillerie française. Ce n’est que vers 8 h que surgissent les Vénitiens alliés des français : près de 3000 cavaliers souvent originaires d’Albanie ou de Grèce, font leur entrée en scène théâtrale, et décisive.

Retraite des suisses à Marignan, ( Ferdinand Hodler : Studie zum dritten Karton des Wandbilts ‘Rückzug von Marignano’)
Retraite des suisses à Marignan, ( Ferdinand Hodler : Studie zum dritten Karton des Wandbilts ‘Rückzug von Marignano’)

En moins de deux heures, ils écrasent le gros des Suisses. Les lansquenets finiront la besogne, sanglante. Les Suisses battent la retraite. Près de 10 000 d’entre eux gisent sur le champ de bataille. Le camp franco-vénitien en a perdu plus de 5 à 8 000, mais il est maître du terrain, et vainqueur.

Des fruits imprévus

Le Duché de Milan repris, François 1er conquiert rapidement la Lombardie. Successeur pragmatique de Jules II, le pape Léon X reconnaît non seulement sa tutelle sur ces régions mais lui offre en outre Parme et Plaisance en échange de son soutien à Florence … contre les Vénitiens. Le jeune roi de France inaugure ainsi son règne par une victoire retentissante qui aura de considérables conséquences … à défaut de la pérennité des conquêtes. Dix ans plus tard, François 1er perd en effet le Milanais dans la bataille de Pavie où il est de surcroît fait prisonnier. L’essentiel des possessions italiennes seront perdues au cours des décennies suivantes, par lui-même et son successeur.

Représentation de François 1er à Marignan. La bataille contribuera à sa légende de "roi-chevalier"
Représentation de François 1er à Marignan. La bataille contribuera à sa légende de "roi-chevalier"

Dans un premier temps, pourtant, l’éclat de Marignan largement exploité renforce le crédit de la couronne de France en Europe face à ses deux redoutables concurrents que sont Henri VIII d’Angleterre et le futur empereur Charles Quint. Vaincus, les Suisses doivent mettre leurs mercenaires au service du roi de France mais ne perdent pas tout. Signée un an après Marignan, la « paix perpétuelle » de Fribourg leur accorde de larges dédommagements en leur garantissant l’intégrité de leurs territoires, qui sera effectivement préservée jusqu’en 1792. Une redéfinition pragmatique du pouvoir se dessine entre la papauté et le « très-chrétien » roi de France, ouvrant la voie à un concordat qui prévaudra jusqu’à la Révolution française: c'est le roi qui nomme désormais les évêques.

Le fruit de l’éphémère victoire, pourtant, se trouve surtout ailleurs, encore invisible. Plus que l’inverse, l’Italie a conquis durant la campagne un François 1er fasciné par son génie artistique - il y avait été initié dans son éducation et en parlait la langue -, et qui en restera durablement influencé. L’épisode de 1515 contribue ainsi à faire pénétrer en France une renaissance italienne en plein essor. Dès 1516, un certain Léonard de Vinci, déjà âgé de 64 ans et lassé de l’ingratitude de Rome part vers le château d’Amboise s’installer à l’ombre du jeune roi qui devient son mécène, lui commande des œuvres et l’appelle affectueusement « mon père ». D’autres le suivront mais le vieil artiste lui-même n’est pas venu les mains vides. Traversant les Alpes à dos de mulet, il a emporté avec lui, entre un Saint-Jean Baptiste et une Sainte-Anne, un portrait invendu qu’il affectionne : la Joconde.