Mastodon : le clone libre de Twitter emballe l'internet français

Un jeune informaticien allemand militant du logiciel libre, Eugene Rochko, a lancé  il y a quelques mois une application en ligne qui copie le principe de Twitter : Mastodon. En une semaine, par la magie d'Internet, une ruée des internautes a débuté vers ce réseau social qui renoue avec les origines libertaires du net. Explications.

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C'est une constante sur Internet : personne n'est jamais capable de prédire le succès d'une nouvelle application en ligne. Les startups qui tentent de lancer le "nouveau" concept qui va "tuer" Facebook ou Twitter sont très souvent vite dépitées : leur projet "révolutionnaire" ne trouve la plupart du temps pas preneurs, et disparaît lentement dans les méandres du réseau mondial. Ello, un réseau social "anti-facebook", lancé en 2014 n'a jamais décollé. Diaspora, un projet de réseau social décentralisé et libre, hybride de Facebook et Twitter s'est traîné des années, et rencontre aujourd'hui un intérêt très restreint.

Ainsi, de nombreuses tentatives pour attirer les internautes vers d'autres plateformes de communications — autres que les deux leaders Facebook et Twitter — ont toutes ou presque échouées. Les Snapchat, Instagram, Telegram, Signal, Tumbler ont trouvé un public, mais leurs spécialisations respectives n'en font pas des véritables plateformes en ligne sociales, même si elles regroupent des millions d'utilisateurs. Or, depuis l'automne 2016, un clone de Twitter nommé Mastodon est apparu dans la plus grande confidentialité. Personne ou presque ne s'y est intéressé jusqu'à… début avril 2017. Il y a quelques jours.

La ruée vers Mastodon : un appel des "communautés du logiciel libre"

L'explosion des inscriptions et des interactions sur le réseau social décentralisé Mastodon a débuté vers le 1er avril. Et ce n'était pas un poisson, puisqu'en quelques jours le serveur le plus utilisé, mastodon.social a "saturé", atteignant plus de 45 000 utilisateurs. La faute à qui ? Très certainement aux appels relayés sur Twitter par de nombreuses associations, collectifs et soutiens du logiciel libre français à s'inscrire sur Mastodon.

Effet boule de neige, le sympathique Mammouth a été pris d'assaut, au point que mastodon.social, "l'instance de départ" une fois fermée aux nouvelles inscriptions, une autre instance, mastodon.xyz a été plébiscitée, puis des dizaines d'autres, en France et à l'étranger. Mais surtout en France. Des défenseurs des libertés sur Internet — dont l'association La Quadrature du Net (LQDN ) — installent des serveurs Mastodon pour permettre au réseau social de s'étendre et mieux répartir ainsi ses utilisateurs. L'instance de LQDN se nomme mamot.fr. C'est là que le compte du site d'information @TV5Monde a été créé, car mamot.fr est une instance française, et donc majoritairement francophone.

Mastodon : décentralisation, logiciel libre et autogestion

Il y a près de 125 000 utilisateurs inscrits sur l'ensemble des 343 actuelles instances mondiales Mastodon ce dimanche 9 avril. La progression des inscriptions est très impressionnante, comme le compte @mastodonuserscount l'indique dans ses "toot" ou "pouet" en bon français (l'équivalent du tweet) :

124,907 accounts
+240 in the last hour
+7,870 in the last day
Le comptage des utilisateurs de Mastodon est "pouété" plusieurs fois par jour, avec graphique de progression des inscriptions.
Les instances continuent de progresser, et une partie d'entre elles ont fermé leurs inscriptions : tout le jeu de la décentralisation s'exprime donc dans ce principe d'un réseau social qui n'est pas administré et géré par une entreprise avec une seule adresse internet, ou sur un seul serveur. Il n'y a pas de "chef" de Mastodon, puisqu'en réalité chaque "instance serveur mastodon" possède sa propre administration, et donc sa propre modération. Fonctionnement qui ne manque pas de créer de nombreuses polémiques, comme aux débuts de l'ouverture d'Internet au grand public, en 1995. Certaines instances se spécialisent, autour du féminisme par exemple, de la politique ou de la nourriture végétarienne, d'autres ont contraire interdisent certains thèmes et se réservent le droit de supprimer des comptes qui ne suivraient pas leur règles, et peuvent même bloquer d'autres instances, pour que leurs membres ne voient plus passer les "pouets de celles-ci". Libertaire, vous avez dit libertaire ?

Un joyeux bazar de plus en plus français ?

Le principe même d'interconnexions des instances entre elles, des machines que n'importe qui peut intégrer au réseau social Mastodon, avec des administrations autonomes et autogérées renvoie à l'Internet des origines : quand chacun montait son site avec sa propre machine raccordée à Internet, et incitait les autres à créer, qui son forum, qui son serveur de discussion, etc… En l'espace d'une semaine, les hackers français (souvent dénommés geeks, mais qui sont en réalité avant tout des techniciens réseaux et des développeurs d'applications spécialisés dans le logiciel libre) ont pris en main le réseau social Mastodon, débusquant des bugs dans le code source du logiciel, créant des statistiques, des instances, écrivant des tutoriels et discutant des potentiels de la "bête", des écueils à éviter, des bonnes et mauvaises pratiques.
L'interface de Mastodon dans un navigateur web :la colonne de gauche montre les pouets des comptes suivis, au centre les notifications de son compte, à droite, au choix, les pouets de son instance ou celle de la fédération (toutes les instances).

C'est un joyeux bazar qui a débuté avec Mastodon, une sorte d'aventure en ligne collective, qui s'invente chaque jour mais laisse penser qu'une partie non négligeable des internautes férus de Twitter commençait à être lassée d'être enfermée dans l'écosystème propriétaire de la firme californienne. Avec son lot de clashs, de trolls… et de tweets sponsorisés.

L'Internet francophone — et anglophone ? — semble se réveiller et se fédérer autour d'un nouveau réseau social, non commercial et basé sur le logiciel libre : reste à savoir si cet emballement perdurera dans le temps, tout comme la bonne ambiance qui prévaut jusque là. Un indice de la bonne tenue de Mastodon : les comptes des grands journaux de presse ont été réservés par des utilisateurs qui proposent de leur "donner les clés" de leur compte sur simple demande lorsqu'ils arriveront sur le réseau social. Le mammouth est décidément un animal élégant.

Mastodon en résumé

> Logiciel libre open source (AGPL 3.0)
> La liste des instances mondiales : https://instances.mastodon.xyz/
> Les applications Mastodon pour smartphone : Amaroq (IOS), Tusky (Androïd)
> Nombre de caractère maximum par "pouet" : 500
> Nombreux choix pour pouéter en protégeant des contenus, en direction de certains "mastonautes", etc .