Matteo Renzi peut-il infléchir la politique d'austérité européenne ?

Matteo Renzi, Président du Conseil de l'Union européenne et du Conseil italien
Matteo Renzi, Président du Conseil de l'Union européenne et du Conseil italien

L'Italie préside l'Union européenne depuis le 1er juillet. Matteo Renzi, le chef du gouvernement italien semble galvanisé par les excellents résultats qu'il a obtenus lors des dernières élections européennes.  Le fraîchement nommé Président de l'Union prétend insuffler une nouvelle voie à l'Europe des vingt huit, faite entre autres d'une pause dans les politiques d'austérité et d'un fédéralisme renforcé : Renzi est-il avant tout dans une posture politique ou bien veut-il réellement changer la donne économique et sociale européenne ?

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Angela Merkel a trouvé là un "adversaire" à sa mesure : Matteo Renzi, dont la politique européenne n'est pas vraiment sur la même longueur d'onde que celle de la chancelière allemande. Le jeune président du Conseil des ministres italien, 39 ans, a marqué les esprits à Strasbourg le 1er juillet dernier lors du discours d'investiture de la présidence du Conseil de l'Union européenne par l'Italie. "Si l'Europe faisait un 'selfie' (autoportrait photographique, ndlr), quelle image verrait-on à l'écran ?" a demandé aux députés européens le Chef du gouvernement italien, pour finalement se répondre à lui-même : "un visage qui aurait l'air ennuyé, fatigué, résigné".

Matteo Renzi est un européen convaincu qui martèle sans cesse la nécessité d'unifier encore plus l'Union européenne et pense que les problèmes du Vieux Continent sont autant politiques qu'économiques. Le premier ministre italien voudrait des "Etats-Unis d'Europe" et parle de "retrouver l'âme de l'Europe", "d'unifier pas seulement nos bureaucraties, mais de créer du savoir-vivre ensemble", tout en demandant une "réorientation de l’Union, pour rompre avec les politiques d'austérité"…voulues par l'Allemagne.

Le discours de Matteo Renzi a été apprécié au Parlement de Strasbourg. Désireux d'une politique de croissance, de créer des priorités pour l'emploi, les jeunes, l'innovation, le chef du gouvernement italien social-démocrate insiste sur la nécessité d'une réorientation du Pacte de stabilité (aussi appelé TSCG, Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, ndlr) voulue par l'Allemagne. Le TSCG oblige les pays membres à pratiquer des politiques d'austérité budgétaires, désormais considérées comme facteur principal de la panne de croissance, voire de la récession et du chômage européen. Mais quelle serait cette réorientation ? Comment la permettre avec une Allemagne qui a toujours été intransigeante sur ces sujets ?

Nouvelles stratégies ambitieuses

Alberto Toscano, journaliste et Président du Club de la Presse européenne
Alberto Toscano, journaliste et Président du Club de la Presse européenne
Matteo Renzi bénéficie d'un avantage certain pour négocier un assouplissement du Pacte de stabilité, comparé à d'autres pays comme la France : la dette italienne est de 130% mais son budget est à l'équilibre, inférieur à 3% de déficit, et c'est ce dernier critère budgétaire qui est avant tout retenu par Bruxelles. L'assainissement des finances publiques italiennes offre donc au chef du gouvernement de la péninsule transalpine une marge de manœuvre qui se concrétise par des "priorités stratégiques" sur le plan économique : croissance et emploi alliés à une plus grande flexibilité sur les dépenses. Une sortie de l'austérité qui ne se nomme pas, mais semble pourtant bien en marche.

Deux autres grands axes seront portés par la présidence européenne de Renzi : la meilleure gestion des frontières de l'Union et son renforcement sur la scène politique internationale.

Alberto Toscano, journaliste italien et docteur en sciences politiques, estime que "la politique de Matteo Renzi est faite du respect des critères de Bruxelles sur les déficits, au prix d'une certaine discipline sur la dépense publique, ce qui lui laisse de la marge pour négocier sur une pause dans l'austérité. Le déficit budgétaire italien est de 2,6 ou 2,7%. Il a baissé le budget du secteur la défense aidé par un concours de circonstance : l'avion de chasse américain que l'Italie devait acheter est resté cloué au sol, ce sont autant d'économies qui ont été faites. Les budgets de l'école ont été abaissés et les retraites anticipées ont été gelées par le gouvernement Monti…"

Cette volonté de relâcher un peu l'austérité n'aurait pu être brandie, il y a encore peu, par un président de l'Union, le poids de l'Allemagne jouant en défaveur de tout assouplissement de la politique budgétaire européenne. Mais les élections sont passées par là, avec la montée des partis eurosceptiques et un désaveu des politiques d'austérité dans les urnes comme dans les chiffres calamiteux du chômage. L'Espagne, considérée comme "tirée d'affaire" d'un point de vue financier et macro-économique voit son taux de chômage rester à des niveaux plus qu'alarmants, comme la plupart des pays à la croissance ou faible ou en récession.

Politiquement, Alberto Toscano pense que "Renzi continue la politique d'Enrico Letta et de Mario Monti. La seule différence c'est la communication de cette politique économique. Monti a fait une politique économique draconienne accompagnée d'une communication catastrophique, qui disait 'nous devons faire ça, parce que sinon l'Europe nous frappe'. Letta avait une communication presque nulle. Renzi, lui, a renversé la logique avec l'Europe. Il dit par exemple 'nous devons mettre de l'ordre', comme lutter contre la fraude fiscale, 'pas parce que l'Europe nous le demande, mais parce que nous en avons besoin pour nous améliorer'. Cette communication a eu beaucoup de succès, ça a donné la victoire électorale aux dernières élections européennes et beaucoup plus de poids à Renzi. Donc, Renzi joue sur ces éléments pour obtenir de la flexibilité sur le Pacte de stabilité." La fin de l'austérité est-elle en marche sous l'impulsion de Matteo Renzi ? Pour l'Italie, il semble que ce soit en bonne voie. Pour le reste des pays de l'Union, c'est une autre affaire.

Marges de manœuvre limitées

Jean-Claude Junker, Président de la Commission européenne depuis le 27 juin 2014
Jean-Claude Junker, Président de la Commission européenne depuis le 27 juin 2014
Une politique de croissance qui desserrerait les liens de l'austérité pourrait se faire dans certaines conditions, et dans une certaine mesure, mais avec l'accord… d'Angela Merkel : la chancelière allemande n'acceptera pas une politique de déficits budgétaires en hausse, soutenue dans cette volonté par les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Matteo Renzi le sait, et malgré des discours volontaires sur une pause dans l'austérité, sa politique de croissance européenne ne sera possible que pour les "bons élèves", ceux qui acceptent de faire des réformes structurelles, comme le Conseil européen l'a décidé à Bruxelles fin juin 2014. Ce qui est le cas de l'Italie. Mais le problème de fond de l'Italie reste son plan de réduction de la dette, qui avec une croissance quasi nulle semble impossible à aboutir.

C'est ce problème central du redressement économique italien qu'Alberto Toscano souligne : "L'Italie a trop cédé, en 2011, au diktat allemand sur les promesses de réduction de la dette, et maintenant ces promesses sont très difficiles à tenir. L'Italie s'était engagée à cette même époque à amener le déficit structurel à 0%, et ça c'est très dur, voire impossible à accomplir". Parallèlement, le nouveau Président du Conseil de l'Union européenne est favorable à la création d'euros-obligations et a rappelé que Jean-Claude Junker, le nouveau commissaire européen l'était lui aussi : "Avant, Juncker disait qu'il était favorable aux euro-obligations. J'imagine que maintenant qu'il a changé de fonction, il n'a pas changé de position".

Ces euros-obligations devraient permettre, si elles étaient mises en place, d'offrir aux pays de l'euro-zone un taux d'emprunt unique et d'éviter ainsi la spéculation sur les dettes souveraines des Etats. "Renzi et Hollande ont le même combat : la France et l'Italie poussent pour un grand plan d'investissement à l'échelle européenne, mais le moteur financier de ce grand plan, ce sont les euro-obligations, et les Allemands y sont très opposés. Alors, les euro-obligations on en est encore loin", affirme au contraire le journaliste politologue italien.

Aucune chance, donc, pour Renzi, de convaincre la chancelière allemande de changer son fusil d'épaule ? Peut-être pas : "l'une des raisons pour laquelle Renzi a un poids vis-à-vis de Merkel, c'est que Merkel a une peur panique du retour de Berlusconi, et Renzi est un moindre mal. Même quand il hausse le ton contre Merkel. Renzi est considéré par la chancelière comme quelqu'un de raisonnable. Il est vu comme une bonne alternative face à des situations gênantes pour tout le monde si Berlusconi revenait."

La politique de croissance et de sortie de l'austérité de Matteo Renzi ne paraît pas totalement inenvisageable, mais dans une mesure très modeste : les marges de manœuvre du nouveau président du Conseil de l'Union européenne et du Conseil italien sont limitées. Très limitées. Alberto Toscano résume ce chemin étroit vers une sortie de l'austérité avec Matteo Renzi de la façon suivante : "A mon avis, il y aura quelques concessions au cas par cas, mais ce ne sera pas formalisé. Ce seront des attitudes plus compréhensives, mais je ne crois pas qu'il y aura des modifications apportées au traité, ce sera quelque chose de plus opaque. Les pays qui auront des avantages pour obtenir un relâchement budgétaire devront donner des choses en échange : des engagements de réformes structurelles, donc une politique plus libérale. L'Italie l'a fait, donc, en réalité, le problème politique est plus celui d'Hollande que celui de Matteo Renzi."