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Mediator : le procès des lobbies pharmaceutiques

Jacques Servier, au tribunal correctionnel de Nanterre près de Paris, le lundi 14 mai 2012.
Jacques Servier, au tribunal correctionnel de Nanterre près de Paris, le lundi 14 mai 2012.

Au grand dam des victimes, le tribunal correctionnel de Nanterre a décidé le 21 mai de reporter de plusieurs mois le premier procès pénal du Mediator, médicament accusé d'avoir causé au moins 500 morts, dans lequel comparaissent Jacques Servier et les Laboratoires éponymes. Est-il possible aujourd’hui de faire condamner un lobby pharmaceutique sans entrer dans un imbroglio juridique ? Réponses et analyses avec la journaliste Corinne Lalo, co-auteur du Livre noir du médicament.

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Peut-on gagner aujourd’hui un procès contre un laboratoire pharmaceutique ?

Corinne Lalo : En France, il y a une instruction qui dure des années et des années pour les scandales de santé publique. On l’a vu dans le sang contaminé, dans le procès de l’hormone de croissance, pour les victimes de la thyroïdes qui attribuent leur problème au nuage de Tchernobyl…
On s’aperçoit que tous ces procès se sont soldés par des résultats très décevants pour les victimes. La plupart du temps, elles sont malades, n’ont plus d’argent, parce qu’elles ne travaillent plus, se trouvent dans une situation économique morale et physique absolument  déplorables. Elles sont en position de faiblesse et lorsque le procès arrive elles sont souvent soit décédées soit dans un état très critique. Mais ça peut arriver que des victimes gagnent.

Avez-vous un exemple ?

Il y a avait eu un procès d’une victime de l’Isoméride contre Servier [en 2002, Anna Poulos remporte son procès voir la vidéo, ndlr]. Pendant des années ça a été un parcours du combattant pour faire reconnaître que sa maladie, ses problèmes cardiaques, était effectivement les effets secondaires de la famille des fenfluramines dont font partis les médicaments Isoméride et Mediator. Elle a été extrêmement tenace, ça été très long et laborieux.
Cela reste une victime pour l’Isoméride alors que des milliers et des milliers de femmes ont pris ce médicament. Aux Etats-Unis, le laboratoire américain Wyeth a du payer des millions de dollars. Il avait commercialisé la même molécule que l’Isoméride car Servier leur avait laissé la possibilité de l’exploiter. Servier, lui-même au Canada a du provisionner auprès de la justice plus de 300 000 dollars.


La justice française serait-elle plus clémente ?

Bien sûr. Il y a un vrai problème concernant les scandales de santé en France. C’est-à-dire qu’il n’existe pas de « class action », c’est très difficile pour les victimes qui n’ont pas le même parcours,  et donc tous les même intérêts, de se coaliser pour faire une action de masse. Les victimes se débattent toutes seules.
Ce qui est particulier dans le procès de Nanterre, c’est que pour la première fois il y a une coalition de victimes leur permettant de grouper leurs dossiers dans les mains de quelques avocats. Mais ils sont quand même ensuite obligés de se battre tout seuls.
Et puis il y a une volonté de la part du système politique de ne pas donner les moyens au pôle santé du tribunal de Paris de mener à bien ses enquêtes. Vous avez, trois, quatre magistrats qui croulent sous les dossiers et qui n’ont pas les moyens de les instruire.


Irène Frachon, pneumologue a été la première à alerter les pouvoirs publics sur les effets du Mediator / AFP
Irène Frachon, pneumologue a été la première à alerter les pouvoirs publics sur les effets du Mediator / AFP
L’affaire du Mediator a aussi été révélatrice du manque d’indépendance des experts autorisant la mise sur le marché de médicaments ?

A l’Agence du médicament en France, il y avait d’énormes conflits d’intérêts. On le savait plus ou moins mais on l'a aussi su grâce à l’affaire du Mediator et grâce au fait qu’il y ait eu deux missions d’information parlementaires : l’une à l’Assemblée nationale avec Gérard Bapt [député PS, ndlr] et une autre au Sénat avec François Autain [sénateur, groupe communiste, ndlr]. Il y a eu des auditions et de vraies enquêtes avec ces commissions. On a vu que les laboratoires pharmaceutiques avaient placé leurs hommes et leurs femmes directement à l’intérieur des agences qui étaient censées contrôler les laboratoires.
Il y a des cas flagrants où la personne qui est censée préparer les dossiers d’autorisations de mises sur le marché à l’Agence du médicament, travaillait juste avant au syndicat national de l’industrie pharmaceutique pendant huit ans. Elle assistait à toutes les réunions  à l’intérieur de l’Agence en tant que représentante des laboratoires et est passé en l’espace de six mois de représentante des laboratoires à l’Agence à directeur de l’évaluation.
Une autre personne qui était chargée de contrôler le Mediator à l'Agence du médicament venait directement de chez Servier et sur recommandation du laboratoire.
Elle était arrivée à l’Agence au poste de contrôleur des médicaments alors qu’elle était simplement généraliste et non pas pharmacologue. 

Photo Jean-Pierre Muller / AFP
Photo Jean-Pierre Muller / AFP
L’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé) a-t-elle changé ses pratiques depuis que l’affaire du Mediator a éclaté ?

Il y a une volonté affichée de changement. Xavier Bertrand [ancien ministre de la santé, ndlr] a fait une loi qui va dans le bon sens mais qui est très largement insuffisante pour prévenir de prochains scandales d’autant que certaines personnes ont été écartées d’autres ont été promues. Il n’y a pas eu de véritables sanctions. Certaines personnes qui étaient très largement impliquées ont été chargées de la restructuration.


Est-ce d’autres scandales de cette ampleur ont été révélés dans le monde ?

Aux Etats-Unis il y a eu beaucoup de condamnations. Quand il y a eu des scandales comme le Viox, un anti-inflamatoire, ils ont été condamnés à payer plusieurs millions de dollars. Leur chiffre d’affaires se porte aujourd’hui très bien. En France, c’est comme le  syndrome du nuage de Tchernobyl, les victimes du Viox ont dû rester à la frontière car on ne les a jamais trouvées. Pourtant elles sont là.
Si on regarde au niveau européen. A l'Agence européenne du médicament (Ema), il y a énormément de conflits d’intérêts. Notre représentant actuellement, était justement lui-même issu de l’industrie pharmaceutique et a été prié de se retirer. Mais il n’y a pas de sanctions.


Les procès en cours contre Servier

Deux instructions sont actuellement en cours contre Servier et ses entreprises :

- Au tribunal correctionnel de Nanterre, les victimes constituées parties civiles ont choisi une procédure rapide avec la citation directe pour « tromperie aggravée ».

- Devant le Parquet de Paris,Jacques Servier et six sociétés du groupe sont mis en examen le 23 septembre 2011 pour « tromperie aggravée », « escroquerie » et « homicides involontaires » par les juges d’instruction au pôle santé du Parquet.

Jacques Servier et les anciens cadres qui comparaissent avec lui encourent quatre ans de prison et une amende de 37 500 euros. Les laboratoires Servier et Biopharma risquent une amende de 150 000 euros et une interdiction d’exercer.

Les Laboratoires Servier


Qu'est-ce que le Mediator ?

Le Mediator est un antidiabétique commercialisé en France entre 1976 et 2009, utilisé comme coupe-faim. Les plaignants reprochent à Servier de les avoir trompés « délibérément » sur la composition de ce médicament. Le principe actif qui le compose,le Benfluorex, diffuserait dans l’organisme une substance toxique appelée la norfenfluramine, proche de la molécule de l’amphétamine. Cette molécule provoque des hypertensions artérielles pulmonaires pouvant détruire les valves cardiaques. Selon les estimations, ce médicament aurait tué entre 500 à 2 000 personnes.

Chronologie des faits

1976 : commercialisation du Mediator

1997 : interdiction de commercialisation de l’Isoméride et du Pondéral à cause d’une suspicion de toxicité de la norfenfluramine, une molécule également présente dans le Mediator.

2007 : la pneumologue Irène Frachon remarque chez certains de ses patients une maladie grave qui détruit les valves cardiaques (valvulopathie). Elle décèle un point commun à tous ces pronostics : l’administration de Benfluorex, principe actif du Mediator.

25 novembre 2009 : l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) arrête la vente du Mediator. La dangerosité du médicament est avérée.

Novembre 2010 : Xavier Bertrand alors ministre français de la santé déclare à la presse : «  Tout patient qui a pris du Mediator doit consulter son médecin généraliste. »

11 janvier 2011 : le président de l’Association des victimes de l’Isoméride et du Mediator (AVIM) dépose à Paris 116 plaintes pour homicides et blessures involontaires de victimes présumées.

La police du médicament en France

Depuis le 2 mai 2012, suite à l'affaire du Médiator, l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps)a été remplacée par l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).

Pour aller plus loin

Les journalistes Corinne Lalo et Patrick Solal ont mené une enquête sur les grands scandales des médicaments en France et ailleurs. Leur livre publié en 2001, montre le liens incestueux tissés entre les laboratoires pharmaceutiques, les médecins et les pouvoirs publics.