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Merkel-Steinbrück : un “Duell“ sans passion

Ce dimanche 1er septembre, plus de 17 millions d'Allemands s'installaient devant leur télévision pour suivre l'unique débat de la campagne électorale entre les deux grands candidats à la chancellerie. Angela Merkel et Peer Steinbrück s'affrontaient en direct sur les quatre grandes chaînes allemandes, sous le feu croisé des questions et des piques de quatre journalistes et présentateurs. Les moments marquants d'une confrontation sans surprise.

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L'intégralité du débat Merkel-Steinbrück




02.09.2013Par Liliane Charrier
Loin des diatribes vibrantes d'émotion à l'américaine, loin des échanges agressifs à la française, le débat allemand du 1er septembre 2013 n'avait de "Duell" que le nom. En Allemagne, respect, sobriété et pragmatisme sont de rigueur, car ici, on représente davantage un parti que sa propre candidature. Un peu trop technocratique pour quelqu'un qui prétend s'adresser à la base, Peer Steinbrück affronte une Angela Merkel qui maîtrise tous les rouages d'une rhétorique claire, imagée et explicite. En une heure et demie de non-confrontation parfaitement minutée, et jugée "ennuyeuse" par beaucoup de téléspectateurs, les deux candidats ont abordé tous les grands enjeux de cette campagne :

Bilan social contre bilan économique


Limiter l'emploi précaire, facteur aggravant de l'injustice et des inégalités sociales, tel est l'objectif de Peer Steinbrück : "7 millions d'Allemands gagnent moins de 8,50 euros de l'heure", martèle-t-il dès les premières minutes du débat. Le SPD préconise donc un salaire minimum légal commun à tous les secteurs d'activité, contrairement à la chancelière, qui préfère laisser les partenaires sociaux négocier le salaire minium localement et par branche d'activité.

Elle maintient aussi que les contrats à durée déterminée et l'intérim facilitent l'accès des jeunes au marché et offrent aux entreprise une flexibilité indispensable : "Nous avons derrière nous quatre années positives... avec une économie forte et du travail...". De fait, l'office allemand des statistiques officielles annonce un bon 0,7 % de croissance du PIB allemand pour le deuxième trimestre 2013. "Les postes de travail n'ont jamais été aussi nombreux," souligne la chancelière. Le chômage, à 7,1 %, reste le plus bas d'Europe et 1,9 million d'emploi ont été créés ces quatre dernières années. A cela plusieurs raisons, dont le soutien du chômage partiel (Kurzarbeit) introduit pendant son mandat, mais aussi d'autres programmes ancrés dans la réforme du travail introduite sous Gerhard Schröder : les très controversés mini-jobs, qui occupent plus de 7 millions d'Allemands dans des conditions précaires, et le travail à temps partiel auquel sont réduites de nombreuses femmes, notamment, faute de structures d'accueil pour leurs enfants.

L'Europe et l'euro

Manifestants à Athènes en octobre 2012, lors d'une visite d'Angela Merkel.
Manifestants à Athènes en octobre 2012, lors d'une visite d'Angela Merkel.

Aux attaques du candidat de la gauche, qui évoque "...le cercle vicieux où sont enfermés les pays en récession" pour expliquer que la "politique menée pour gérer la crise européenne a échoué", la chancelière rétorque non seulement que sa politique européenne commence à porter ses fruits, mais que le SPD l'avait approuvée. La chancelière profite de ce chapitre pour se positionner habilement face à l'AfD, le parti populiste anti-euro, un nouveau-né pour lequel 1 Allemand sur 4 se dit prêt à voter.

A l'unisson sur la Syrie : l'Allemagne n'interviendra pas

"Non, l'Allemagne ne participera pas à une intervention en l'absence de mandat de l'ONU ou de l'UE," affirme la chancelière. "Je regretterais que les Etats-Unis attaquent sans une résolution de l'ONU," reprend Peer Steinbrück. En 2011, déjà, l'Allemagne avait refusé d'intervenir en Libye, résolument non-interventionniste depuis la capitulation de 1945. De fait, jusqu'à la réunification, le domaine d'intervention des armées allemandes était limité à la défense du territoire. Aujourd'hui, la Bundeswehr peut participer à des missions des Nations unies, mais avec l'aval du Bundestag, et l'Allemagne continue à observer un attentisme frileux en matière de politique étrangère.

Angela Merkel 2.0


"La loi qui doit s'appliquer est celle du territoire où l'information circule," estime la chancelière, interrogée sur la protection des données sur Internet. "Alors quelle loi s'applique à un mail écrit d'Allemagne à l'attention d'un correspondant allemand, mais qui transite par les Etats-Unis ? Peut-il être lu hors du territoire allemand ?" demande une journaliste. "Ca se peut... Je ne sais pas,"  bafouille Merkel pour la seule et unique fois du débat, ajoutant qu'il y a encore "beaucoup de travail à faire."

Les péages autoroutiers sèment la zizanie

Les autoroutes allemandes sont gratuites
Les autoroutes allemandes sont gratuites

La CDU n'en veut pas, alors que son allié de coalition naturel et historique, la CSU, l'estime nécessaire, pour renflouer les caisses : l'introduction de péages autoroutiers sur les autoroutes allemandes, si ce n'est pour tous, au moins pour les conducteurs étrangers, divise la droite. En abordant le sujet, Peer Steinbrück souligne les divisions au sein de la coalition au pouvoir et pousse sa rivale dans ses retranchements. Il s'attaque aussi à un sujet tabou, qui touche directement à la culpabilité du peuple allemand, puisque les autoroutes ont été construites sous le régime nazi.

“Une chancelière souveraine, un rival fort“

Pour le quotidien allemand Die Welt, c'est une "chancelière souveraine" qui a face à elle "un opposant fort". Voilà qui fait de Steinbrück, qui partait avec un lourd handicap, le grand gagnant de ce Duell. Les derniers sondages créditaient Angela Merkel d'environ 40 % des intentions de vote, contre quelque 23 % pour le candidat du SPD, mais 52 % des téléspectateurs ont trouvé le candidat SPD meilleur que la chancelière. Mais ce qui a vraiment changé, selon les observateurs, c'est que désormais, Steinbrück est sorti de l'ombre et Merkel est descendue de son piédestal : les deux candidats peuvent désormais se parler d'égal à égal.

Le vent peut-il tourner ?

Si la coalition CDU/DSU/FDP caracole en tête des sondages avec 46 %, dont 5 % au FDP, l'opposition de gauche, elle, reste très morcelée. Le SPD recueillerait 24 % des voix, Die Linke 9 % et les Verts 12 %. Mais la campagne n'est pas finie : 10 % des électeurs admettent pouvoir encore changer d'avis et 30 % qu'ils n'ont pas l'intention d'aller voter le 22 septembre prochain. Autant de voix à conquérir, donc, et c'est à celles-là que Peer Steinbrück s'adressait. Ainsi pourrait-il poindre à l'horizon ce que Die Welt appelle le "désir inavoué" de beaucoup d'électeurs : une grande coalition.

Peer Steinbrück, combattif, incisif, convaincant.
Peer Steinbrück, combattif, incisif, convaincant.
Le Candidat du SPD (Parti social-démocrate), 66 ans, chantre de la justice sociale, traîne pourtant une réputation de technocrate sans empathie, parfois agressif et éloigné des classes populaires. Il connaît bien Angela Merkel, dont il était le ministre des Finances sous la grande coalition de 2005 à 2009. Mais depuis qu'il a annoncé sa candidature, la chancelière n'a plus jamais prononcé son nom... jusqu'à ce 1er septembre. Largement devancé dans les sondages, il n'a rien à perdre dans ce débat

L'actuelle chancelière, “heureuse d'être Allemande“, arbore un collier aux couleurs du drapeau
L'actuelle chancelière, “heureuse d'être Allemande“, arbore un collier aux couleurs du drapeau
Candidate de la CDU (Union chrétienne-démocrate), elle a été la première femme chancelière de l'histoire de l'Allemagne et la première "Ossie" à accéder à la plus haute fonction de l'Etat. Pragmatique, prudente et efficace, comme la scientifique qu'elle était dans une "première vie", la femme la plus puissante du monde est, à 59 ans, la digne héritière de la politique des "petits pas". Elle défend avant tout une Allemagne forte et bénéficie d'une exceptionnelle côte de popularité (plus de 80 % d'opinions favorables).