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Mexique : la guerre sans merci des narcos

Rien ne semble venir à bout des trafiquants mexicains. Ils prolifèrent, armés jusqu'aux dents. Ils diversifient leurs activités criminelles. Ils corrompent. Parfois même ils séduisent. A écouter : le témoignage audio d'une Française sur place.

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Au Mexique, la guerre contre les narcotraficants et la guerre des cartels entre eux font des milliers de victimes innocentes.
Au Mexique, la guerre contre les narcotraficants et la guerre des cartels entre eux font des milliers de victimes innocentes.
Les chiffres donnent le vertige : 34 612 morts depuis décembre 2006, quand le président fraîchement élu du Mexique, Felipe Calderon, lance l’offensive contre les cartels, son cheval de bataille. En 2010, d’après le gouvernement, ce sont 15 273 personnes qui ont péri de morts violentes liées au crime organisé. Trois fois plus qu’en 2008, quand les batailles entre gangs avaient fait 5630 victimes.

UNE ORGANISATION TENTACULAIRE

Le trafic de drogue existe depuis plus de soixante ans au Mexique, mais jamais la violence n’a atteint de telles proportions. Car plusieurs guerres font rage : celle du gouvernement contre les narcos et celle des narcos entre eux, à coups de têtes coupées et de massacres en masse. Objectif des trafiquants : contrôler le marché local et le trafic vers les États-Unis.
La stratégie répressive des autorités a conduit à l’atomisation du paysage criminel. Les noms connus comme Zetas, Golfo, Arellano-Felix, La Familia, ne représenteraient que la partie visible de cette nébuleuse. “Ce n’est pas une guerre traditionnelle avec l’armée au front. Les narcos sont organisés de manière tentaculaire. On coupe une tête ici, une autre pousse ailleurs, sans que l’on sache exactement où. On ignore combien de temps ça va durer. C’est comme la lutte contre al-Qaïda”, explique Antonio Goût de Montellano, journaliste mexicain pour l’agence Alterpress.

L’EFFET “CUCARACHA”

Au début du XXe siècle, marijuana et amapola - cette dernière plante servant à la fabrication de l’héroïne et de la morphine - sont cultivées par les paysans pauvres dans ce qu’on appelle déjà le “triangle d’or” : les États de Sinaloa, Chihuahua, et Durango. Les clients sont alors les mêmes que ceux d’aujourd’hui : les États-Unis, et plus particulièrement les GI’s de retour du front de la seconde guerre. Dans les années 70, la consommation de marijuana connaît un essor spectaculaire, les familles de cartels se consolident et travaillent avec les puissantes filières colombiennes. Les accusations de collusion avec les hommes politiques et les fonctionnaires sont monnaie courante. Les années 90 sont marquées par les guerres de succession. Aujourd'hui, fini le cartel “old school” qui épargne les femmes et les enfants. “C’est une nouvelle étape dans la hausse des violences avec des voitures piégées et des fusillades en pleine rue qui font de plus en plus de victimes innoncentes”, témoigne Frédéric Saliba, correspondant du Monde à Mexico. Les grands perdants : la population, la presse, les syndicats, les migrants, le tourisme, l’image du pays. Ciudad Juarez, dans l’État de Chihuahua frontalier du voisin nord-américain, est considérée comme l'une des villes les plus dangereuses au monde. En 2010, 2900 homicides y ont été enregistrés. La violence n’est plus l’apanage du nord, le sud du pays est touché, comme la station balnéaire d’Acapulco ou même la capitale Mexico. C’est l’effet “cucaracha” : quand on chasse le cafard de sa maison, il s’installe chez le voisin. “On fait avec. Le Mexicain est à la fois optimiste et fataliste. À Mexico, il y a du monde partout, les boîtes de nuit sont pleines. La vie continue”, constate Antonio Goût de Montellano.

“No mas sangre” : “Plus de sang”. Pour protester contre la violence, les Mexicains sont invités à afficher ce dessin sur les profils des réseaux sociaux auxquels ils sont inscrits. A l’origine de l’initiative  :  les caricaturistes du pays, menés par Eduardo del Rio, alias Rius.
“No mas sangre” : “Plus de sang”. Pour protester contre la violence, les Mexicains sont invités à afficher ce dessin sur les profils des réseaux sociaux auxquels ils sont inscrits. A l’origine de l’initiative : les caricaturistes du pays, menés par Eduardo del Rio, alias Rius.
CONTRÔLE POLITIQUE

À la guerre des armes lourdes se greffe une guerre d’image. Pour l’État d’abord : des critiques se font entendre sur le mode opératoire de Felipe Calderon. L’envoi de renforts militaires dans les points chauds n’a rien changé. Des voix réclament d’autres solutions pour lutter contre les narcos : diminuer la pauvreté, le chômage et la corruption endémique, davantage de rigueur de la part de l’Oncle Sam. Certains regrettent la gestion du PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel (centre) qui a gouverné le Mexique pendant soixante-dix ans, jusqu’en 2000. “Apparemment, le but du gouvernement ne semble pas l’éradication totale des cartels, mais plutôt la volonté de reprendre un contrôle politique tacite sur le narcotrafic. C’était le cas avec le PRI”, analyse Frédéric Saliba.
Pour l’heure, le gouvernement avancerait un projet de réforme des forces de l’ordre ainsi que des mesures en faveur de l’emploi qui permettraient d’éviter à des jeunes sans perspective de s’enrôler comme “sicarios”, c’est-à-dire tueurs à gages. Argent facile, grosses voitures, les narcos sont aussi à la mode. Leur – courte - vie attire de plus en plus tôt, dès 12 ans. Affiches, vidéos sur Internet, les traficants tentent de convaincre qu’ils sont là où l’État est absent, qu’ils jouent un rôle social. Pour l’heure, ils ont surtout un poids économique : leur “chiffre d’affaire” atteindrait la somme de 30 milliards de dollars par an rien que pour la drogue. Mais il y aussi le trafic d’êtres humains, d’armes, les enlèvements, les produits volés…


Témoignage

Elle a préféré garder l'anonymat mais elle voulait témoigner. C'est une Française qui vit depuis trente ans au Michoacan. Au sud, "la tierra caliente", la terre chaude, là où marijuana et amapola (plante qui sert à fabriquer l'héroïne et la morphine) sont cultivées. Pour le moment, la partie nord de l'État est encore épargnée par la guerre des narcos...
Témoignage

Entretien avec Jean Rivelois, spécialiste de la corruption et du Mexique

12.02.2011JT TV5Monde
Entretien avec Jean Rivelois, spécialiste de la corruption et du Mexique
Qui commande au Mexique ? Le rapport de force entre l’acteur politique et les criminels est une des clefs de compréhension de la situation actuelle. Explications de Jean Rivelois, spécialiste de la corruption et du Mexique et sociologue à l’Institut de recherche sur le développement et spécialiste de l’Amérique latine.

Les zones d'influence des cartels

Infographie Cédric Lefeu


Les narcos chantés par “Los tigres del Norte“

Vidéo 3'38
Le “narco corrido” est un style musical mexicain qui vante les exploits des héros populaires. La passion, le courage et la mort sont souvent au rendez-vous. Aujourd’hui, les narcotraficants ont remplacé Pancho Villa ou Emiliano Zapata, figures de la révolution. “Los Tigres del Norte ” (“Les tigres du Nord”) sont les superstars du genre. Ils ont une trentaine d’albums à leur actif.



Les narcos ont leur musée

Vidéo 5'48
Pistolets en or massif, portables parsemés de diamants, chemises brodées aux initiales du cartel, mais aussi des photos de l’armée en pleine action contre les traficants… Ce sont quelques unes des pièces exposées au ministère de la Défense mexicain qui abrite un musée dédié aux narcos. Le lieu, créé en 1985 par l’armée, n’est pas ouvert au public, il est destiné aux chercheurs et aux spécialistes de la lutte contre le trafic de drogue. Visite guidée.


Les narcos sur Internet

Comme son nom l’indique, “Blog del narco”, “Blog du narco”, est un site mexicain dédié à l’information sur les narcos. C’est l’un des plus populaires du Mexique. Un informaticien et un étudiant en journalisme affirment être aux manettes. Ils garantissent l’anonymat à ceux qui envoient informations, photos, videos. Âmes sensibles s’abstenir.