Mexique : les artistes retrouvent le visage des disparus

“Je pense que lorsque vous peignez quelqu'un, il n'est plus un inconnu,“ affirme l'artiste Valéria Gallo
“Je pense que lorsque vous peignez quelqu'un, il n'est plus un inconnu,“ affirme l'artiste Valéria Gallo
(capture écran)

Alexander Mora, 19 ans, est le premier des étudiants disparus a avoir été identifié par des analyses ADN. Une confirmation qui ravive les craintes d'un massacre collectif après la découverte de restes humains dans une décharge. La mobilisation des familles des victimes pour que justice soit faite reste intacte. Et désormais 200 artistes prêtent leur talent pour donner un visage aux disparus.

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"Ne m'oubliez pas"

Alexander Mora était le cadet d'une fratrie de huit.
Agé de 19 ans, fils de paysan, passionné de football, Alexander se destinait à être professeur d'éducation physique. Il a disparu, avec 42 autres personnes, après s’être rendus en bus à Iguala pour participer à une manifestation. Capturé par la police municipale, lui et ses collègues d'infortune auraient été remis à des tueurs du cartel et exécutés. Comme nombre de ses camarades disparus, Alexander Mora suivait ses études à l'école normale rurale d'Ayotzinapa, dans le sud du Mexique. Son ADN a été retrouvé parmi les échantillons osseux trouvés dans une décharge et en bordure d'une rivière.
Les analyses ont parlé.
Selon un groupe d'anthropologues argentins joint par l'Agence France Presse, "il n'y a pas assez de certitudes ou de preuves scientifiques sur le fait que les (autres) restes retrouvés dans la rivière correspondent à ceux trouvés dans la décharge". Edith Mora, la soeur d'Alexander, s'est exclamée : "Qu'on fasse justice. Mon frère n'était pas un animal pour qu'on le tue comme ça !".

Sur la page Facebook de son école, on peut lire un message bouleversant rédigé par une main amie de l'étudiant disparu. Son auteur, anonyme, lui donne la parole une dernière fois :
"Compagnons qui nous avez soutenus, je suis ALEXANDER MORA VENANCIO. Par cette voix, je parle : je suis l’une des 43 victimes tombées le 26 septembre dans les mains du narco-gouvernement. Aujourd’hui, des experts en Argentine ont confirmé à mon père que ces restes étaient les miens. Je suis fier de vous qui avez élevé ma voix, mon courage et mon esprit libertaire. Ne laissez pas mon père seul avec son chagrin, pour lui, je suis tout, son espoir, sa fierté, ses efforts, son travail, sa dignité. Je vous invite à intensifier la lutte. Que je ne sois pas mort en vain. Prenez la meilleure décision, mais ne m’oubliez pas. Corrigez, si cela est possible, mais ne pardonnez pas. Ceci est mon message. Frères, jusqu’à la victoire."
Le président Enrique Pena Nieto a exprimé ses condoléances à la famille d'Alexander Mora et "à toutes les familles qui traversent ce moment douloureux" mais aucun officiel n'a daigné rendre visite à la famille Mora en guise de soutien.


Benjamin Ascencio, l'un des 42 disparus. “Ça a été un processus très triste, le voir, ses traits, analyser ses sourcils. Maintenant quand je ferme les yeux, je le vois et je sais qui c’est “ explique l'artiste Valeria Gallo
Benjamin Ascencio, l'un des 42 disparus. “Ça a été un processus très triste, le voir, ses traits, analyser ses sourcils. Maintenant quand je ferme les yeux, je le vois et je sais qui c’est “ explique l'artiste Valeria Gallo
(capture écran)
"Ne plus être un inconnu"

Felipe de la Cruz, porte-parole des parents de disparus, a réagi vigoureusement après l'annonce des résultats ADN : " S'ils croient que nous allons nous mettre à pleurer parce que l'ADN d'un de nos garçons à été trouvé, ils se trompent. Nous allons retrouver les 42 qui manquent" a-t-il martelé, qualifiant au passage le président mexicain d'"assassin".
Et les artistes ont rejoint la mobilisation des familles.
Valeria Gallo fait partie de ces artistes outrés par la façon dont le gouvernement gère cet tragédie. Pourquoi cet engagement auprès des familles ? Parce qu'elle aussi a un fils et qu'elle ne veut pas qu'il grandisse dans un pays où les enlèvements et assassinats sont monnaie courante. Au hasard, elle a donc choisi l'un de ces étudiants disparus, Benjamin Ascencio.  Son portrait réalisé, Valéria l'a affiché sur une page Tumblr et a ensuite demandé à ses homologues de prolonger son initiative. "Je pense que lorsque vous peignez quelqu'un, il n'est plus un inconnu," a-t-elle confié à la BBC . "Il a un nom, un visage. Il devient une personne. Certaines personnes ont peur mais maintenant nous pouvons sortir et crier, et exiger des réponses".

Le disparu Bernardo Florez Alcarz, 21 ans
Le disparu Bernardo Florez Alcarz, 21 ans
(Dessin de Bef)
Les médias sociaux à la rescousse

Bef, un autre illustrateur, a choisi de représenter Bernardo Florez Alcarz, 21 ans. "Je veux savoir ce qu'il lui est arrivé " dit-il. Et, parce que selon lui "les médias gérés par le gouvernement contribuent à cacher la vérité", il estime désormais que les médias sociaux  sont la "seule option" crédible pour faire connaitre la situation.
L'initiative a rencontré un large écho notamment auprès des Argentins. Sur le site de l'organisation Proceso qui depuis 37 ans recherche les bébés volés pendant la dictature argentine (1976-1983) on peut lire : "Les mères des étudiants sont convaincues qu'ils sont vivants, ce qui les rapproche des grand-mères argentines qui, elles aussi, ont cru tout au long de ces 37 ans que leurs petits-enfants étaient en vie".

L'identification de l'ADN de Alexander Mora porte cependant un sérieux coup au moral des familles. Elles attendent l'annonce de nouveaux résultats scientifiques avec un optimisme prudent. Il y a un mois, interrogés par la chaîne de télévision Televisa, les experts en charge des prélèvements faisaient savoir qu’il y avait  "seulement deux fragments d’os, dont une rotule", susceptibles d'"être soumis à des tests ADN".