Michel Houellebecq et le comportement « très ambivalent » des médias

Michel Houellebecq ©cc
Michel Houellebecq ©cc

Depuis plus d’un mois, la polémique enfle autour de Soumission, le nouveau livre de Michel Houellebecq qui sort en librairie ce 7 janvier. Dans cette politique-fiction déjà très controversée, l’écrivain imagine la victoire d’un islamiste modéré soutenu par le PS et l’UMP lors de l’élection présidentielle française de 2022 face à Marine Le Pen…

dans
Sans aucun doute, Soumission fait parler de lui plus pour les thèmes ultrasensibles qu’il aborde que pour sa qualité littéraire. Pour s’en rendre compte, il suffit simplement de feuilleter la presse, d’allumer sa radio ou de se balader sur les réseaux sociaux pendant quelques secondes. Une tempête médiatique. Même François Hollande a reconnu lundi 5 janvier sur France Inter qu’il comptait lire Soumission « parce qu’il fait débat » mais a invité les français à ne pas se laisser « dévorer par la peur ». Flammarion, l’éditeur de Michel Houellebecq, a réalisé un tirage initial de 150 000 exemplaires. 

Sous le feu des projecteurs

Accusé d’attiser l’islamophobie ambiante allumée fin 2014 par Eric Zemmour, l’écrivain, pourtant friand de toute sorte de provocation, nie mais avoue utiliser « le fait de faire peur ». Utiliser. Un mot prononcé lors d’une interview accordée à Sylvain Bourmeau et publiée début janvier en anglais sur The Paris Review

Période de promotion oblige, Michel Houellebecq est l’invité de nombreux médias cette semaine. L’invitation la plus étonnante est sûrement celle du JT de France 2 présenté par David Pujadas, puisqu’un portrait à peine ironique du journaliste-présentateur est brossé dans le roman par François, le narrateur de Soumission et que la chaîne n’invite qu’exceptionnellement des écrivains, le dernier en date étant le Prix Nobel de Littérature Patrick Modiano. 

©Flammarion
©Flammarion
Pour mieux comprendre le mécanisme de communication utilisé par des polémistes tels qu’Eric Zemmour ou Michel Houellebecq dans les médias, voici le point de vue d’Olivier Cimelière, communicant et auteur du Blog du communicant.

Aujourd’hui, pourquoi se focalise-t-on sur les déclarations de personnalités polémiques comme Eric Zemmour ou Michel Houellebecq ?

Les médias aiment et ont toujours aimé ces personnalités polémiques, et  les provocateurs ont toujours existés. Le changement par rapport aux dix dernières années c’est la crise de défiance à l’encontre d’une caste de figures statutaires (quelques personnalités politiques, chefs d’entreprises, journalistes et écrivains en vue) qui avaient le droit à la parole dans les médias. Aujourd’hui et grâce aux réseaux sociaux, l’opinion publique a tendance à prêter attention plus facilement aux figures outrancières.  

Que penser alors des médias, à la fois critiques et vitrines d’exposition pour ces provocateurs ?

Les médias ont un comportement très ambivalent. Ils ont tendance à dire que les idées d’Eric Zemmour ou de Michel Houellebecq aujourd’hui ne sont pas acceptables, mais ils y sont quand même omniprésents. Ils savent que des figures clivantes génèrent du bruit, de l’écho, de l’attractivité et que même si ils les rejettent, ils sont malgré tout fascinés par elles. 

Quelle pourrait-être la motivation de ces polémistes ? 

C’est plus une manière pour eux d’exister que de gagner de l’argent. Plus ils forcent le trait, plus le système classique se rigidifie et plus ils  se mettent en posture de cible à abattre, ce qui fait qu’ils continuent à exister médiatiquement. C’est de la victimisation et c’est un cercle vicieux. Ils surfent sur l’air du temps. Michel Houellebecq, jusqu’à aujourd’hui, n’avait pas comme fond de commerce l’islamophobie. Eric Zemmour, lui, a toujours eu cette idéologie, qui n’était simplement pas à ce point outrancière et excessive. Aujourd’hui tout est bon pour créer la polémique, et ils savent très bien quelles réactions ils suscitent. Ceci dit ce phénomène n’est pas nouveau, il y a juste plus d’écho avec les réseaux sociaux où leurs propos sont relayés au maximum. 

Au delà de la communication, leurs propos ont tendance à banaliser le débat et rendre acceptable les idées professés. Des personnes qui ont pignon sur rue comme Eric Zemmour ou Michel Houellebecq ont encore une certaine acceptabilité puisqu’ils ne sont pas aussi ostracisés que Dieudonné ou Alain Soral. Ils ont tendance à faire déplacer la norme et à force de banalisation, ils doivent aller plus loin pour continuer à exister. L’important est qu’ils soient opportunistes dans la surenchère permanente. Alors  dès qu’il a un sujet sulfureux, ils s’en emparent et cela leur permet de rester dur le devant de la scène.

Que pensez de l’invitation de Michel Houellebecq sur le plateau du JT de France 2 ?

C’est probablement dans le but de provoquer. En allant sur le plateau de David Pujadas, il espère peut-être se payer sa tête ou provoquer un clash. Ou peut-être rien, puisqu’au fond Michel Houellebecq est imprévisible. Une posture de communication est cependant clairement adoptée, mais elle n’est pas professée de manière industrielle comme des marques ou des entreprise. Dans ce cas, il joue plutôt sur l’émotionnel. Il ne faut pas non plus perdre de vue que Houellebecq est en période de promotion de son livre. C’est donc malin pour lui comme pour France 2, car si clash il y a, il y aura forcément un buzz sur les réseaux sociaux.