Michel Warschawski : les destins croisés d'un pacifiste israélien

Michel Warschawski était à Paris en décembre 2012 pour recevoir le prix des Droits de l’Homme au nom du Centre d’Information alternative de Jérusalem.
Michel Warschawski était à Paris en décembre 2012 pour recevoir le prix des Droits de l’Homme au nom du Centre d’Information alternative de Jérusalem.

Les Israéliens votent ce 22 janvier 2013 pour renouveler leur Parlement. Dans un climat de repli à droite et d'insécurité régionale, la gauche pacifiste semble à bout de souffle. Pourtant, malgré l'enlisement du conflit israélo-palestinien, malgré le glissement de la société et du gouvernement israéliens vers l'extrême droite, tous n’ont pas baissé les bras, tel le journaliste et militant pacifiste israélien Michel Warschawski. Rencontre.

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Prophète de la paix pour les uns, antisioniste professionnel pour les autres, Michel Warschawski milite depuis plus de quarante ans contre la politique colonialiste de l'Etat hébreu. Engagé de naissance, il a fondé le Centre d’Information alternative (CIA) à Jérusalem, voici près de trente ans de cela. Objectif: diffuser en hébreu des informations sur les régions arabes et des informations en arabe sur la société israélienne pour favoriser l’entente entre les voisins-ennemis. "A l’époque, nous étions considérés comme des dissidents, des traitres, des fous," se souvient Michel Warschawski.

Et puis il y a eu la guerre du Liban, et une cassure dans la société israélienne. Fin du consensus, des voix s’élèvent contre la politique de guerre et d’occupation. Dans les années 1980, la société israélienne connaît une phase d’ouverture, de réflexion critique dans les médias et les milieux politiques : "Là nous sommes devenus des avant-gardistes, des précurseurs qui disaient depuis plusieurs années ce que les autres commençaient à découvrir," poursuit-il. Le CIA engage alors un travail systématique de documentation sur la torture en Israel. Il envoie des rapports aux autorités israéliennes et aux médias internationaux, et constitue un comité contre la torture. Enfin, à l’issue d’un bras de fer de dix années, la Cour suprême d’Israël décrète l’interdiction de la torture – pour le CIA, c’est une énorme victoire ; il y en aura d'autres.

Pragmatique et idéaliste


L’engagement de Michel Warschawski vient-il de la conviction profonde qu’un Etat binational serait la seule solution au conflit israélo-palestinien ? Est-il au contraire l’émanation de la poursuite d’un idéal pacifiste ? La simple évocation d’une dichotomie entre ces deux approches le fait bondir : "Je pense qu’on devrait tous avoir un idéal, une projection, une ‘utopie’ dans le sens où l’entendait Ernst Bloch: l’idée d’un futur auquel on aspire, même si l’on a très peu de chance d’y parvenir. Mais elle nous donne une direction et dicte nos choix dans la vie, des choix éthiques, de chemins qu’il faut explorer ou tenter d’explorer, même si personne ne l’a jamais fait."

Le grand-rabbin Max Warschawski
Le grand-rabbin Max Warschawski
Ce besoin de s'engager remonte à ses premières années d’adolescent, au collège juif de Strasbourg, où son père était grand-rabbin. Michel Warschawski fait partie d’une génération pour laquelle, en France, quelqu’un d’engagé était quelqu’un de bien, quelqu’un de non engagé ne l’était pas. Il a grandi imprégné de cet état d’esprit qui exigeait de lui, tout jeune déjà, une prise de position. "Pendant la guerre d’Algérie, c’était interdit, mais je me souviens avoir gravé ’Algérie algérienne’ sur mon pupitre de collégien," se souvient-il.

Aujourd'hui, pour Michel Warschawski, l’engagement en soi reste presque plus important que les valeurs qui le motivent. "Il m’est arrivé de dire à mon fils ado qui ne s’intéressait qu’à l’argent, à sa moto et aux filles : Je te préfèrerais à l’extrême-droite, mais au moins que tu crois à quelque chose !" Bien sûr, il n’en croyait pas un mot. Mais rester centré sur soi-même et aspirer à une vie facile, pour lui, ne signifie rien

L’histoire des deux grands-pères


Au-delà de l'esprit d'une génération, Michel Warschawski vit l’engagement comme une façon de 'payer une dette'. Ses parents ont vécu l’occupation pendant la Seconde Guerre mondiale en France - sa mère était l’une des très rares juives portant l’étoile qui faisait ses études supérieures à Paris ; son père était résistant dans un maquis du sud-ouest. Il a têté avec le lait de sa mère la nécessité de ne pas rester indifférent. Il se souvient des paroles de son grand-père maternel, des paroles qui ont dicté son parcours : "Si nous sommes vivants, ta mère, ta tante et moi, c’est que des milliers de Français nous ont aidés. Toi aussi, maintenant, tu as un devoir de solidarité."

Pourtant, son grand-père paternel lui serinait un tout autre refrain : "Ce que tu dois tirer comme leçon de ce que nous avons vécu, l’exclusion, le racisme, la déportation, c’est que tu ne peux compter que sur toi. Ni la République, ni la démocratie, ni tes voisins seront à tes côtés dans l’adversité."

S'il a fait le choix du grand-père maternel, il ne renie pas celui du paternel. "Aujourd'hui, je me sers de cette expérience personnelle pour expliquer aux jeunes que l’on peut tirer des leçons différentes, voire contradictoires, d'une même expérience."


Un député arabe à la Knesset “rase les murs“


En décembre 2012, le CIA a reçu le prix des Droits de l’Homme pour son action contre l’impunité des colons, des militaires et des dirigeants politique israéliens. Pour Michel Warschawski, cette reconnaissance institutionnelle est aussi un avertissement aux autorités israéliennes contre les nouvelles lois rétrogrades, notamment à l’égard de la minorité arabe, contre le discours raciste dominant et assumé. Un avertissement à la société israélienne dans son ensemble, qui fait marche arrière, qui ne croit plus au changement, qui croit que seule la force fait le droit.

Michel Warschawski cite l’exemple de Jamal Zahalca, homme politique arabe israélien et membre de la Knesset : "Il y a 10 ans encore, il était de bon ton de l’inviter sur les plateaux de télévision. Il était le chouchou des médias, un Arabe intelligent, cultivé, qui connaît mieux la culture juive que les députés israéliens. Mais aujourd’hui, au Parlement, il rase les murs, on le traite de tous les noms et il voit ses collègues arabes se faire agresser physiquement."

Michel Warschawski lit le découragement dans le regard des autres. Il a l’impression d’être en décalage, y compris avec ceux aux côtés desquels il se bat depuis des années et qui, aujourd’hui, baissent les bras, même si leurs valeurs n’ont pas changé.

"J’ai l’impression d’avoir gravi une montagne et d’être arrivé près du sommet quand, tout à coup, une falaise me barre la route et je suis obligé de redescendre tout en bas pour faire le tour. C’est justement à ce moment là qu’on risque le désespoir." Michel Warschawski, lui, n’a pas peur de descendre la montagne. Face au virage à droite de la société israélienne, il estime qu’il a déjà commencé.

Il cite Tristan Bernard le jour où la milice est venu l’arrêter pendant la guerre : "Jusqu’à présent, j’ai vécu dans la peur, dorénavant je vivrai dans l’espoir."

Juif, Israélien, Français

Michel Warschawski se sent profondément juif. C'est dans cette culture, cette histoire juive, qu'il puise ses racines et ses ressources.

Israël est le pays où il vit depuis plus de quarante-cinq ans : "Ce sont les odeurs, la langue, les paysages, les saveurs d’un pays que j’aime, malgré ses méfaits."

Même s’il a quitté la France très jeune, il se sent Français par culture. Il aime écrire et lire dans cette langue. C’est en français qu’il a écrit Destins croisés, qui raconte dans un style mi-romanesque mi-pédagogique l’histoire de la région depuis la fin du XIXe siècle, à travers les sagas croisées de deux familles, l’une juive, l’autre palestinienne.

Pour en savoir plus : le conflit israélo-palestinien raconté aux jeunes