Microcrédit : un outil à double tranchant

L'arme anti-pauvreté absolue, la clé de l'émancipation des femmes, la solution contre la faim - hier encore, le microcrédit était la panacée. Depuis quelques années, pourtant, des voix discordantes s'élèvent : abus, corruption, surendettement, suicides... Pourquoi ces dérives ? Eléments de réponse avec Bernard Nadoulek, professeur de civilisations comparées et conseil en stratégie, et Claude Rochet, professeur d'économie du développement et de politiques publiques.

dans
Premier constat : il est très difficile de se faire une idée globale du niveau de réussite ou d'échec du microcrédit, tant les informations disponibles restent fragmentées, éparses et unilatérales. "De nombreuses publications, qui proviennent des sociétés de microcrédit elles-mêmes, participent de l'autopromotion, confirme Bernard Nadoulek. Quant aux articles de fonds, ils concernent des régions ou des expériences très spécifiques." Mais les statistiques ou résultats objectifs permettant de tirer des conclusions d'ensemble font cruellement défaut. Un flou qui reflète la difficulté de se rapprocher de bénéficiaires le plus souvent dispersés et isolés, mais aussi le libéralisme au coeur du processus microfinancier.

Des bénéficiaires difficiles d'accès


Pour observer les effets du microcrédit dans les régions reculées d'Afrique ou d'Asie, il fallait surmonter les obstacles que sont la distance, la langue et l'isolement. Pour approcher certains bénéficiaires, il aura fallu attendre que les ethnologues et autres chercheurs de terrain s'y intéressent. Ainsi l'anthropologue bangladaise Lamia Karim a-t-elle été l'une des premières à jeter un pavé dans la mare idyllique du microcrédit : lorsque les fonds ne sont pas gérés efficacement, l'endettement, même à des taux limités, enfonce les bénéficiaires dans les circuits d'usuriers en les obligeant à emprunter davantage pour faire face à leurs remboursements cette fois à des taux pharamineux. Certains, ou plutôt certaines, car 74% des bénéficiaires du microcrédit sont des femmes (97% au Bangladesh), perdent tout, jusqu'à leurs maisons.

Entre 2006 et 2010, des centaines d'Indiennes se sont suicidées dans l’État d’Andhra Pradesh, incapables de faire face à la pression des agents de remboursement d'un côté, rejetées par leurs familles de l'autre. "Si le drame est moins flagrant dans d'autres pays, comme le Bangladesh, suggère Bernard Nadoulek, c'est que la solidarité qui prévaut au sein de la société musulmane offre un cadre plus clément que l'impitoyable système de castes en Inde." Ces tragédies, dont le retentissement n'a pu être étouffé, ont mis un bémol aux concerts des louanges sur les bienfaits de la microfinance. Abus et dysfonctionnements questionnent le principe même des microprêts et discréditent les organismes qui les proposent.

Contre la corruption, le libéralisme

 
Les organismes prêteurs, tel l'Adie, ont beau communiquer des chiffres éloquents sur leur action, rien n'indique que les résultats sont en faveur des emprunteurs. Pourquoi les mécanismes de microcrédit n'ont-ils jamais fait l'objet d'une réglementation ou d'un encadrement ? De fait, le non-contrôle est inhérent au principe même du microprêt. D'emblée, la volonté de Muhammad Yunus était de proposer un outil de développement en contournant l'incurie et la corruption de l'Etat dans certains pays : "Il partait du principe que la pauvreté provient de la non-participation aux activités économiques par manque d'accès aux ressources," explique Claude Rochet. En voulant corriger cette injustice, il s'inscrivait aussi dans une logique de développement social : "En donnant accès aux ressources, on engendre une solidarité et une synergie sociales, une vie civique, des institutions..." De fait, les prêts sont en principe accordés à des groupes de cinq femmes solidairement responsables. Dans une même perspective, des organismes comme CRECER, en Bolivie, s'occupent-ils aussi d'encadrer les initiatives d'éducation ou d'artisanat.

Les passagers clandestins du système


Le microcrédit a propulsé 200 millions de pauvres dans l'univers de la consommation à crédit et de l'endettement auprès des banques. Est-ce le meilleur moyen de pallier à la pauvreté dans le monde ?" s'interroge Bernard Nadoulek. Or le microcrédit n'est pas la solution à la pauvreté, mais la clé de l'activité pour ceux qui n'y ont pas accès. Les choses dérapent lorsque que cet outil devient une finalité pour ceux qui se laissent tenter par les mirages de la consommation. "Dès que l'on dissocie finance et économie productive, on a plus de développement, mais de la consommation et très vite du surendettement," explique Claude Rochet.

Car le système du microcrédit fonctionne, les résultats le démontrent, mais ses outils restent à la disposition de tous, y compris de ceux dont le développement est le dernier des soucis. "La microfinance donne à certains organismes prêteurs la possibilité, enfin, de prêter aux pauvres, tandis que les libéraux entrevoient une porte ouverte sur l'allègement des prises en charge de l'Etat," explique Claude Rochet. Ainsi arrive-t-on, au Mexique, par exemple, à des taux d'emprunt de 75% pratiqués par des sociétés cotées en bourse. "C'est de l'affairisme, ça n'a plus rien à voir avec le microcrédit," dit Claude Rochet.

Ainsi, tout dépend de la qualité des organismes prêteurs, supposés analyser leur clientèle en fonction de leurs observations et statistiques avant d'accorder un prêt adapté. Mais dans un pays pauvre comme le Bangladesh, qui va aller scruter le modèle économique de celui qui veut emprunter pour s'équiper ? C'est donc la politique de surveillance de l'Etat qui est en jeu, l'Etat que le principe même du microcrédit cherche à contourner.

Muhammad Yunus dans le collimateur du gouvernement : les enjeux politiques


En mars 2011, Muhammad Yunus était démis de ses fonctions à la tête de la Grameen Bank, la banque de microcrédit qu'il avait fondée en 1976. Au-delà des accusations de détournement de fonds contre sa personne, c'est tout le processus de microcrédit dont il est l'initiateur qui est visé, et qui accuse le coup. En réalité, les ennuis de Yunus viennent moins de faits avérés que du rapport de force qui l'oppose à la Première ministre du Bangladesh, soucieuse de l'évincer du paysage politique pour des raisons stratégiques sous prétexte de malversation.

Les “villages Potemkine“ de la microfinance

"Certaines expériences citées en modèles sont de véritables montages Potemkine' financés par les organismes de microcrédit, affirme Bernard Nadoulek, peuplés de gens prêts à jurer que tout va bien dans le meilleur des mondes."

Au-delà des faubourgs des capitales où les habitants, habitués à voir des étrangers, monnayent leurs informations, et où des membres d’ONG triés sur le volet répètent des scènes convenues de développement réussi grâce au microcrédit, Lamia Karim a appris que l’ONG BRAC disposait d’un village modèle et d’un groupe de villageois itinérants réquisitionnés pour "jouer" des scènes de développement réussi devant des visiteurs étrangers.