Migrants : comment éviter de nouveaux drames en Méditerranée ?

Des pêcheurs regardent les débris d'un bateau qui transportait des dizaines de migrants et qui a fait naufrage près de l'île grecque de Rhodes, le 20 avril 2015. 
Des pêcheurs regardent les débris d'un bateau qui transportait des dizaines de migrants et qui a fait naufrage près de l'île grecque de Rhodes, le 20 avril 2015. 
AP Photo//Nikolas Nanev

Les drames se succèdent en Méditerranée. Plus de 800 migrants ont péri dans le naufrage d’un chalutier, dimanche 19 avril, au large des côtes libyennes. Une semaine avant, 400 personnes sont mortes noyées. Comment éviter de nouvelles tragédies ? Les ONG et l'Union européenne tentent de trouver des solutions. Un sommet extraordinaire européen est réuni, ce jeudi 23 avril, à Bruxelles.

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« Nous ne pouvons pas continuer comme cela, nous ne pouvons pas accepter que des centaines de personnes meurent en essayant de traverser la mer pour venir en Europe », a déclaré Donald Tusk, président du Conseil européen lors de la réunion d’urgence des vingt-huit pays de l’Union européenne, lundi 20 avril, à Luxembourg. Face aux naufrages à répétitions de bateaux transportant des centaines, voire des milliers de migrants, en provenance d’Afrique ou du Moyen-Orient, l’Europe tente de réagir. Vivement critiquée pour son manque d’implication dans la lutte contre ces drames en Méditerranée, l’UE a présenté un plan en dix points destiné à empêcher de nouvelles catastrophes.

Il consiste, entre autres, à renforcer les opérations de patrouilles maritimes appelées Triton (voir encadré) et Poséidon, mises en oeuvre par Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières. Il prévoit également de capturer et de détruire des bateaux utilisés par les trafiquants et de répartir plus équitablement les réfugiés entre les Etats membres de l’Union.

Opérations en Méditerranée 

Mare Nostrum : Opération de sauvetage qui s’est déroulée entre octobre 2013 et octobre 2014. Celle-ci était pilotée par l’Italie et avait pour but de sauver le plus grand nombre de migrants. La marine italienne pouvait intervenir jusqu’aux côtes libyennes. 

En un an, Mare Nostrum a permis de sauver environ 170 000 migrants qui tentaient de rejoindre l’Europe par la mer. La surveillance permanente ainsi que le matériel déployé coûtait 9 millions d'euros par mois. 

Triton : A tort, Triton est souvent présentée comme la succession de Mare Nostrum. Lancée en novembre 2014, cette opération coordonnée par Frontex, l'Agence européenne pour la surveillance des frontières, consiste à surveiller les frontières et non à sauver des migrants. Son action est limitée aux eaux territoriales européennes et les moyens mis en oeuvre sont limités : environ 3 millions d'euros par mois.

Restaurer Mare Nostrum 

Mais l’annonce du plan de la Commission européenne ne convainc pas totalement les ONG. « Il n’y a pas un mot sur le sauvetage en mer, regrette Jean-François Dubost, responsable des questions "asile et migrations" pour Amnesty International. Ils parlent du renforcement des opérations Triton et Poséidon mais c’est ce que fait l’UE depuis le naufrage de Lampedusa en octobre 2013. Nous en voyons les conséquences : 1 600 morts depuis le début de l’année. Ce n’est donc pas la bonne réponse. Ils disent également qu’il faudrait envisager des voies d’accès légales. Mais envisager, cela signifie que l’on est loin de le faire ». 

Selon Jean-François Dubost, il existe deux solutions d’urgence. La première est la mise en place d’une opération de sauvetage de type Mare Nostrum (voir encadré), coordonnée au niveau européen. « Si l’UE ne veut pas encore avoir la responsabilité des prochains morts en mer, elle est sommée de mettre en place cette opération. Il n’y a pas d’alternatives possibles », assure le responsable d'Amnesty International.

Un constat partagé par Fatma Moumtaz, chargée de l’information au sein de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). « Mare Nostrum doit reprendre, doit être restaurée. La question de la surveillance des frontières, seule, n’est pas une réponse à la crise ». 
Massimiliano Lauretti, capitaine de la marine italienne, a déclaré à Amnesty International qu’une opération humanitaire pouvait être organisée en quelques jours si un ordre en ce sens était donné.« La marine italienne se tient prête. Nos procédures sont rodées. Nous avons de l’expérience dans ce domaine. Si on nous le demande, nous pouvons relancer une opération humanitaire dans un délai très court, entre 48 et 72 heures, à peu de choses près. »

De nombreux Etats européens restent persuadés que le renforcement des sauvetages en mer pousse de plus en plus de migrants a quitter leur pays. Mais, selon Amnesty International, "les chiffres montrent que le nombre de réfugiés et de migrants essayant de rejoindre l’Europe par la mer a augmenté depuis la fin de l’opération Mare Nostrum. En effet, les premiers mois de 2015 ont été marqués par l’afflux d’un nombre record de réfugiés et migrants tentant de rallier l’Europe par la mer ; quelque 24 000 personnes ont atteint l’Italie par ce biais", peut-on lire dans leur rapport publié ce mercredi 22 avril 2015.
 

Des voies d’accès légales pour entrer en Europe 

Pour de nombreux observateurs, une autre solution possible pour éviter de nouvelles catastrophes serait d’établir des mesures légales pour rejoindre les territoires européens : « établissement de visas d’asile, possibilité de regroupement familial élargie pour les personnes qui sont déjà en Europe et qui voudraient faire venir leur famille, des programmes de réinstallation plus importants… », énumère Fadma Moumtaz de l'UNHCR. Faciliter les entrées en Europe nécessite une véritable coopération et politique européenne. « Cela me parait indispensable de doter la politique européenne d’asile et d’immigration de véritables projets qui ne soient plus ceux d’une forteresse Europe. Les morts en Méditerranée, c’est le résultat de cette politique de fermetures des frontières », souligne Jean-François Dubost d'Amnesty International. 

Sanctionner les passeurs 

Pour l’Italie, la solution passe surtout par la lutte contre les passeurs qui entretiennent ce marché mortuaire. Le pays demande à ses partenaires de l'Union européenne de combattre ensemble les passeurs en Méditerranée et d'intervenir à long terme pour aider les pays au sud de la Libye à se stabiliser. Rome étudie donc la possibilité « d’interventions ciblées » à l’encontre de ces passeurs, a annoncé le chef du gouvernement italien, Matteo Renzi. « Des attaques contre le racket de la mort, des attaques contre les esclavagistes (les passeurs) font partie du raisonnement », a souligné le Premier ministre italien, lundi 20 avril. Il a ajouté que des équipes du ministère de la Défense en Italie sont en train d’étudier ces possibilités. Matteo Renzi estime que la situation des migrants rappelle celle de millions d'esclaves d'Afrique envoyés vers l'Amérique. 
 

Coopération de l’Europe avec les pays d’origine ou de transit 

Sanctionner les trafiquants n'est pas seulement l'affaire de l'Europe selon plusieurs personnalités politiques qui demandent une coopération entre l'UE et les pays d'origine ou de transit des migrants. Le ministre espagnol de l'Intérieur, Jorge Fernandez Diaz, appelle à « résoudre le problème à la racine ».  Il souhaite « pacifier » la Libye et d’autres pays comme la Syrie. « Ce qu’il faut faire, c’est rétablir la normalité dans les pays d’origine et dans les pays de transit, collaborer pour leur développement, pacifier la région », a-t-il annoncé à la radio privée espagnole Cadena Cope. 

Une solution à long terme qui n’est pas la priorité selon Jean-François Dubost d’Amnesty International : « dire cela et considérer que l’on répond à l’urgence, c’est complètement faux ». Pourtant, certains dirigeants africains, comme Denis Sassou Nguesso, la question de fond pour limiter les naufrages en Méditerranée est bien de « régler le dossier libyen, et les Africains doivent y jouer un rôle aux côtés de l’Europe ». Interrogé sur Europe 1, le président congolais ajoutait : « l’Europe devrait soutenir l’Afrique dans ses efforts de développement, ce qui permettrait à un nombre important de jeunes de rester sur le continent plutôt que d’aller à l’aventure en Méditerranée ». 

Selon Patrick Weil, historien et spécialiste français des questions d’immigration, interrogé par Libération, certains pays comme la France, sont responsables d’avoir « créé une zone (comme la Syrie, ndlr) qui produit énormément de réfugiés ». Il considère donc que les pays qui interviennent militairement dans certaines régions du monde doivent « être engagés dans la gestion de la crise humanitaire » qui en découle.

Pour évoquer cette question critique des migrants en Méditerranée, un sommet extraordinaire a lieu, ce jeudi 23 avril, à Bruxelles. Cela présage-t-il d'une véritable prise de conscience des dirigeants européens ? "Nous attendrons une opération de sauvetage d'envergure avant de dire si l’Union européenne a vraiment tiré des conséquences de ces milliers de vies perdues en quelques jours, quelques semaines", explique Jean-François Dubost d'Amnesty International. En attendant, l'organisation promet de ne "pas relâcher la pression. Nous tenons à mettre les leaders européens, et notamment François Hollande, devant leurs responsabilités". 

Face à l'urgence de la situation et à la pression des organisations internationales, les pays européens trouveront-ils des solutions immédiates à la crise ? L'Australie conseille à l'Union européenne de suivre son exemple et de refouler tous les migrants arrivés par la mer afin d'empêcher de nouveaux drames... Mais il est peu probable que l'Europe adopte cette politique très ferme et critiquée par les défenseurs des droits humains.

Pour aiguilloner les chefs d'Etat lors de leur rencontre à Bruxelles ce 23 avril, les grandes associations humanitaires ont décidé, ensemble, de rappeler aux gouvernants, pays par pays, comme au président de la République française François Hollande, qu'il ne fallait céder sur aucun grand principe.