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Migrants : des morts sans sépulture ?

<p>Un homme vient en aide à une migrante en Grèce près de l'île de Rhodes, le 20 avril 2015. Les rescapés sont rare parfois dans les naufrages. 1 750 migrants auraient ainsi perdu la vie depuis le début de l'année. </p>

Un homme vient en aide à une migrante en Grèce près de l'île de Rhodes, le 20 avril 2015. Les rescapés sont rare parfois dans les naufrages. 1 750 migrants auraient ainsi perdu la vie depuis le début de l'année. 

©Argiris Mantikos/Eurokinissi via AP

Plus de 1600 migrants ont péri en mer Méditerranée depuis le début de l’année 2015. Que deviennent ces morts après ces tragédies ? Comment sont-ils identifiés et où sont-ils enterrés ? Difficile pour les familles de retrouver un proche disparu.

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La cérémonie funéraire a duré 45 minutes. Près de la morgue de l’hôpital public Mater Dei à Malte, les cercueils en bois sont alignés sur un grand tapis rouge. Un évêque et un imam rendent, ce jeudi 23 avril 2015, un dernier hommage à vingt-quatre migrants. Ce sont les seuls corps repêchés par les garde-côtes italiens, le week-end dernier, alors que 800 personnes ont trouvé la mort dans le naufrage d’un chalutier parti de Tripoli en Libye.

Parmi les passagers, seulement vingt-huit personnes ont survécu. Les autres ont donc « disparu» jusqu’à ce qu’elles soient, peut-être, retrouvées un jour sur une plage méditerranéenne. Triste sort pour ces migrants qui périssent, presque chaque semaine, sur des embarcations de fortune affrétées par des passeurs sans scrupule. 

Lire notre article sur le marché juteux des passeurs. 

Sur les 35 000 migrants qui seraient arrivés par bateau dans le sud de l’Europe depuis le mois de janvier, selon le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR), 1 750 d’entre eux ont perdu la vie en mer d’après les chiffres avancés par l’Organisation internationale des Migrations (OIM). Soit 30 fois plus que sur la même période l’an dernier. 

<p>Les cercueils des migrants récupérés après le naufrage d'un bateau, le 23 avril 2015 à La Valette à Malte. <br />
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Les cercueils des migrants récupérés après le naufrage d'un bateau, le 23 avril 2015 à La Valette à Malte. 
 

©AP Photo/Alessandra Tarantino

Face à cette augmentation de victimes, l’Union européenne s’est réunie en sommet extraordinaire à Bruxelles. Pas de grands changements en vue. Les dirigeants européens ont décidé de tripler le budget de l’opération de surveillance Triton qui devra aussi participer aux secours, comme en son temps l’opération Mare Nostrum. Les migrants sauvés seront débarqués en Italie ou à Malte où il y a déjà affluence. 

Quant aux opérations militaires envisagées par l’Union, et qui visent à identifier, capturer et détruire les navires des passeurs, elles ne seront possibles que si l’ONU accepte un projet de résolution présenté par la France et le Royaume-Uni.  Autant de décisions qui ne satisfont pas les ONG et certains politiques. 

Lire notre entretien réalisé avec la député européenne Cécile Kyenge et notre article sur les solutions à apporter face à ces nouveaux drames

Comment sont pris en charge les morts ? 

En attendant, les migrants et les corps des disparus continuent d’affluer sur les côtes méditerranéennes. Si la prise en charge efficace des vivants restent encore à discuter entre les Etats, qu’en est-il alors des morts ? 

« Comme il y a beaucoup de monde, le plus important dans les opérations de sauvetage, c’est de sauver les vivants… Mais aussi de repêcher les corps parce qu’avec les courants, on perd très vite leur trace », explique Eva Ottavy, responsable de la commission solidarités internationales de la Cimade. Elle ajoute : « Tous les corps ne sont pas repêchés. Beaucoup restent au fond de la mer » ... Disparus à jamais ou qui échouent ensuite sur les côtes. 

<p>Des fleurs pour les migrants disparus sont disposées à la morgue de l'hôpital public Mater Dei à Malte le 22 avril 2015.</p>

Des fleurs pour les migrants disparus sont disposées à la morgue de l'hôpital public Mater Dei à Malte le 22 avril 2015.

©AP Photo/Alessandra Tarantino

Les garde-côtes comme les navires marchands qui viennent en aide aux naufragés sont-ils dans l’obligation de ramener les morts ? « Même si les bateaux se trouvent sur les eaux internationales, il y a toujours une loi internationale qui établit l’obligation de sauver le bateau naufragé et, dans le cas de décès, de récupérer les corps pour les emporter au prochain port », précise Morris Tidball-Binz, chef du service de la médecine légale de la Croix rouge internationale (CICR). Les États se doivent de mener ensuite une enquête pour les identifier et comprendre les raisons du décès qu’ils soient migrants ou non. 

Identification des corps

Après avoir été récupérés, les corps sont pris en charge par les autorités locales et emmenés à la morgue où ils sont conservés « de quelques jours à quelques semaines pour permettre à quelqu’un de signaler le décès et d’identifier la personne », raconte Morris Tidball-Binz du CICR. 

Une expertise médico-légale peut ensuite débuter car même des documents d’identité retrouvés sur un cadavre ne garantissent pas son identité : « Nous ne pouvons pas être certains que le corps corresponde à l’identité de la personne figurant sur ces documents d’identité, souligne Morris Tidball-Binz du CICR. Cela peut aussi être le passeport de quelqu’un d’autre. »  Quand il y’a des documents d’identité… « Généralement, ceux qui prennent les bateaux n’ont pas de papiers sur eux pour ne pas être identifiés et se faire ainsi passer pour des Algériens ou des Tunisiens », raconte Hicham Rachidi, secrétaire général de l’association Gadem qui travaille à la défense des droits des migrants au Maroc.   

<p>Un corps de migrant est extrait d'un bateau en Grèce le 20 avril 2015. Il fait parti des victimes du naufrage d'un bateau qui avait quitté la Turquie.</p>

Un corps de migrant est extrait d'un bateau en Grèce le 20 avril 2015. Il fait parti des victimes du naufrage d'un bateau qui avait quitté la Turquie.

AP Photo//Nikolas Nanev

Commencent alors les analyses : « Les corps sont autopsiés, photographiés, numérotés, et leur ADN est prélevé », explique à francetv info Glen Cachia, de la Croix-Rouge maltaise. 

Mais ces prélèvements ADN qui ne sont pas toujours de bonne qualité rendent leur analyse plus difficile. Et surtout, ils doivent être comparés avec d’autres prélèvements effectués par exemple sur une brosse à dent ayant appartenue à la victime. Une tache bien difficile car les migrants viennent souvent de pays éloignés, de zones isolées et pauvres où leurs familles ne savent même pas ce que sont devenus leurs proches. La plupart ne peuvent pas se rendre sur place pour procéder à l’identification. Et parviendraient-ils dans les temps pour identifier leur proche ? Avant que les autorités n’aient décidé d’enterrer les corps ?  

Pour mettre un nom sur ces victimes, il est pourtant essentiel qu’il y ait « la déclaration de disparition de l’entourage », insiste Morris Tidball-Binz du CICR. Pour faciliter ce travail de recherche, la Croix rouge internationale propose de « centraliser toutes ces informations et de les partager entre tous les pays où les corps ont été repêchés et examinés. Cette base de données pourrait ainsi être consultée par les familles ou les institutions qui cherchent une personne disparue.» 

Des migrants sans sépulture ?

S’ils ne se retrouvent pas dans une fosse commune, les corps bénéficient, normalement, d’une tombe individuelle qu’ils aient été identifiés ou non. « Le corps sera remis aux autorités locales et enterrés dans le secteur "des pauvres " du cimetière », explique Morris Tidball-Binz du CICR.

Un cimetière au Maroc des migrants non-identifiés, décédés en mer. 
Un cimetière au Maroc des migrants non-identifiés, décédés en mer. 
©Photo du Gadam

Afin d’offrir une sépulture décente, les communautés se mobilisent dans les pays où sont ramenés les corps. « Les Congolais, par exemple, ont des mécanismes de solidarité qui fonctionnent bien », raconte Hicham Rachidi, secrétaire général de l’association Gadem. « Pour les Marocains qui meurent à l’étranger, il y a deux cas de figure. Soit la communauté marocaine, là-bas, se mobilise parfois en coordination avec les ministères ou le consulat pour rapatrier les cadavres. Soit, ce sont les familles qui ont suffisamment de moyens pour s’en occuper. »

Tout est en effet à la charge des proches. « Si la famille veut rapatrier le corps, c’est à eux de prendre tous les frais en charge. Il peuvent être parfois aidés par des ONG. Mais l’Etat ne prendra pas cela en charge, ce n’est pas de sa responsabilité », souligne Morris Tidball-Binz. 

Peu de familles peuvent ainsi, en réalité, récupérer le corps de leurs proches. Un rapatriement coûte « entre 2800 et 3000 euros, souligne Hicham Rachidi. Tout ce processus coûte cher surtout que la majorité des jeunes partent souvent de zones isolées. »

Aujourd’hui, les Marocains « utilisent des faux papiers, les mariages "gris" et prennent l’avion avec un visa qu’ils se débrouillent pour obtenir », raconte Hicham Rachidi. Les familles ont peur que leurs enfants prennent le bateau.