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Migrants : le marché juteux des passeurs en Méditerranée

<p>Des migrants qui s'apprêtent à débarquer d'un bateau de la marine italienne le 22 avril 2015. </p>

Des migrants qui s'apprêtent à débarquer d'un bateau de la marine italienne le 22 avril 2015. 

©AP Photo/Francesco Pecoraro

Le président François Hollande les a qualifiés de « terroristes », le président du conseil italien Matteo Renzi « d’esclavagistes ». Les passeurs, qui entassent chaque jour des centaines de migrants sur des bateaux entre la Libye et l’Italie, se font payer à prix d’or. 
 

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« Le business des passeurs commence à devenir très très juteux », explique à TV5MONDE  Pascal Reyntjens, chef de mission à l'Organisation Internationale des Migrations (OIM) et directeur du bureau pour la Belgique et le Luxembourg.  « Les migrants payent  entre 4000 et 6000 dollars par personne », précise-t-il d'après les témoignages recueillis auprès de rescapés. 

Un trafic lucratif ?

Professionnalisation du trafic

C’en est donc fini du vieux pêcheur qui, à la tombée de la nuit, fait monter dans sa barque quelques familles pour arrondir ses fins de mois. La fermeture des frontières européennes et la déstabilisation des rivages méditerranéens ont poussé à une  professionnalisation du trafic d'êtres humains. Pour fuir les chaos libyen et syrien, des milliers de personnes sont désormais prêtes à risquer leur vie sur des embarcations de fortune. Autant de clients potentiels pour des passeurs. « Voir des milliers de personnes fuyant désormais la Syrie chaque mois permet aux passeurs de prévoir un flux fiable de clients, leur permettant ainsi d’établir un tarif de référence, explique à Europe 1 Joel Millman, porte-parole de l’OIM. Ils peuvent prévoir les bénéfices qu’ils feront pour chaque voyage et déployer rapidement des bateaux et des équipages. » 

Des trafiquants professionnels qui, en outre, ont tendance à faire preuve « d'une agressivité inédite » du moins en Libye où l'Etat est en faillite depuis la chute de Khadhafi.  Selon un reportage du Monde, ils s'arment de plus en plus pour ouvrir de nouveaux axes routiers accédant au littoral. « Dans ce contexte, ajoute le reporter, la crainte de voir des groupes djhadistes faire la jonction avec les groupes de passeurs n'est plus une simple hypothèse » en Libye. 
 
Pour autant, les spécialistes des migrations soulignent que tous les passeurs ne sont pas mafieux. Il n'y a pas de profil-type. « Cela varie selon les moments et les lieux », nuance, dans un entretien à l’AFP, François Gémmenne, chercheur au Centre des relations internationales. Un trafiquant tunisien n'a ainsi ni la même vie, ni la même histoire, ni les mêmes motivations qu'un Turc ou un Libyen. « On a tous les cas de figure », continue le spécialiste, qui énumère : « Des gens qui ont fait ça par intérêt économique personnel, parfois pour aider des personnes à trouver un refuge».

Plus étonnant, certains trafiquants sont eux-mêmes migrants : « Les passeurs peuvent confier la conduite des bateaux à des réfugiés qui connaissaient un peu la navigation et se retrouvent à la barre. » Certains se font embaucher en espérant un jour réunir les quelques milliers d'euros nécessaires pour payer une traversée qui leur sera peut-être fatale.
 

Arrestations de trafiquants 

Le commandant du chalutier qui avait naufrage, Mohammed Ali Malek sur le navire italien Bruno Gregoretti, le 20 avril 2015. 
Le commandant du chalutier qui avait naufrage, Mohammed Ali Malek sur le navire italien Bruno Gregoretti, le 20 avril 2015. 
©AP Photo/Alessandra Tarantino


Les arrestations récentes de trafiquants par la police italienne ont permis de mieux comprendre leur mode opératoire. Mardi 21 avril, c’est le commandant du chalutier qui a fait naufrage le week-end d'avant, provoquant la disparition de 800 personnes, qui a été inculpé. Un Tunisien de 27 ans : Mohammed Ali Malek. Accusé de naufrage involontaire, d'homicide multiple involontaire, et d'avoir favorisé l'immigration clandestine, il a entassé dans un navire de 20 mètres, 850 migrants : des enfants de 10 à 12 ans, des Syriens, environ 150 Erythréens et des Somaliens.

Les clandestins avaient payé entre 500 et 1 000 dinars libyens (entre 330 et 660 euros) pour leur passage en Italie, d’après les enquêteurs. Ils ont été gardés enfermés, certains pendant un mois, dans une usine désaffectée près de Tripoli avant d'être transportés par petits groupes jusqu'au bateau.  
 

Le dimanche 19 avril, c’est un puissant réseau de passeurs agissant entre la Libye et la Sicile qui a été démantelé. Vingt-quatre trafiquants ont été arrêtés, dont l'Erythréen Medhanie Yehdego Mered et l'Éthiopien Ghermay Ermias, qui étaient déjà apparus dans l'enquête sur le naufrage du 3 octobre 2013 au large de l'île de Lampedusa (près de 500 morts) et étaient décrits comme des hommes sans pitié.

Accusés également d'homicide, de naufrage et d'assistance à l'immigration clandestine, ces trafiquants ont organisé pas moins de 15 voyages depuis mai 2014 et fait passer environ 5000 personnes en huit mois. Ils organisaient tout le voyage, y compris la fuite depuis les centres d'accueil italiens. Le tout pour 4 à 5000 dollars. 
 

Systèmes de paiement sophistiqués

Ils avaient recours à des systèmes de paiement sophistiqués comme les transferts d'argent via Moneygram ou Western Union. A chaque immigré « client » était attribué un numéro, et chaque paiement était consigné dans un dossier, selon le parquet.
 
Le réseau, fonctionnant comme une véritable agence de voyage avec des relais en Sicile et en Lombardie, organisait le transport jusqu'à Rome et Milan, généralement en voiture ou en autocar, puis le voyage vers les destinations finales : la Norvège, la Suisse, la France, la Grande-Bretagne ou encore l'Allemagne. Les tarifs étaient plus ou moins chers, selon que le moyen de transport était le train, l'autocar ou l'automobile. 
 
D’après les conversations que la police est parvenue à capter, ils n’avaient pas d’état d’âme à l’égard de leurs clients. Ils se sont vantés d’avoir fait dormir « debout » 117 migrants dans un petit appartement. Et quand se produisait un naufrage, ils ne pleuraient pas leur victimes mais déploraient leur manque à gagner.