Migrants tunisiens à Paris : les exilés de la République

De 20 à 25 000 jeunes Tunisiens ont traversé la méditerranée jusqu'à l'île italienne de Lampedusa entre février et avril 2011. Plusieurs centaines d'entre eux ont échoué à Paris et sont encore pour une grande partie dans une situation d'extrême difficulté. Retour sur une urgence humanitaire qui se déroule dans une relative indifférence.

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Ali, jeune Tunisien sans-abri, dort dans le parc des Buttes-Chaumont - photo Pascal Hérard
Ali, jeune Tunisien sans-abri, dort dans le parc des Buttes-Chaumont - photo Pascal Hérard
Les conflits entre associations, l'instrumentalisation par des groupuscules autonomistes, les arrestations au faciès, les promesses non-tenues, les actions individuelles déstabilisatrices, la récupérations par des mouvements religieux font rage autour des "réfugiés de Lampedusa".

Si une petite partie des migrants tunisiens a pu être prise en charge, de manière provisoire par des associations, comme Aurore (qui se consacre normalement aux SDF), ou France Terre d'Asile, l'indifférence de l'état français vis à vis de ces centaines de jeunes tunisiens perdus dans la capitale, à qui l'Italie a pourtant donné des papiers provisoires, est source de dérapages et de situations humaines dramatiques.

La plaque du 36 rue de  Botzaris arrachée puis réinstallée à la hâte en hauteur (cliquez pour agrandir-Photo : Pascal Hérard)
La plaque du 36 rue de Botzaris arrachée puis réinstallée à la hâte en hauteur (cliquez pour agrandir-Photo : Pascal Hérard)
Du square de la Villette au 36 rue de Botzaris, en passant par Bolivar

La liste est longue et incomplète des lieux par lesquels les réfugiés tunisiens sont passés à Paris. Ils se sont rassemblés fin avril au Square de la Villette, puis certains ont été incités par un groupe autonomiste d'extrême gauche à aller squatter un bâtiment rue Bolivar. Les forces de l'ordre les en ont délogés pour des problèmes de normes de sécurité. Retour au square et de nouveau sans abri, une partie est relogée dans un gymnase municipal du XIème arrondissement courant mai.

Fin mai, sans que l'on sache d'où l'idée leur est venue, ils s'installent dans le désormais fameux 36 rue Botzaris (voir encadré "l'affaire Botzaris"), local "culturel" tunisien, fief du RCD en France, le parti de l'ex-président Ben-Ali. Les forces de l'ordre viendront les en déloger définitivement le 16 juin, l'ambassade de Tunisie ayant déclaré le bâtiment territoire tunisien : des migrants retournent au gymnase, d'autres dorment dans le parc des Buttes Chaumont.

Une situation absurde faite d'arrestations illégales et d'indifférence de l'état français

Il y a entre 400 et 500 jeunes tunisiens exilés qui errent dans la capitale et dorment là où ils peuvent, sans aucune issue en vue à leur calvaire. Si la Mairie de Paris a commencé à proposer une solution d'hébergement pour 300 d'entre eux grâce aux associations Aurore et France Terre d'Asile, il n'y a pour l'heure aucune volonté politique de l'état à chercher des solutions globales.

Le Directeur général de France Terre d'Asile (FTA), Pierre Henry, joint au téléphone, ne décolère pas : "C'est une maltraitance institutionnelle, il n'y a rien d'autre qu'une réponse policière, avec des gardes à vue et des reconduites à la frontière (italienne, NDLR). Nous avons 130 de ces exilés qui sont en hôtel, 170 autres hébergés par Aurore, heureusement il y a des distributions alimentaires, des maraudes de nuit, avec l'appui de la Mairie de Paris, mais cela ne règle en rien le problème !".

Entre 400 et 500 jeunes sont sans abri ni nourriture assurés, et le directeur de FTA de résumer : "C'est une posture politique, j'ai lancé la pétition l'appel des 20 000, écrit au ministre de l'Intérieur Claude Guéant, il ne veulent rien faire. C'est l'émergence du "surveiller sans secourir", ce qui est un nouveau concept. La seule chose que connaît ce gouvernement face à ce problème très facilement réglable, c'est la surdité".

Les affaires des migrants du Parc de la Butte Chaumont protégées de la pluie (Photo : Pascal Hérard)
Les affaires des migrants du Parc de la Butte Chaumont protégées de la pluie (Photo : Pascal Hérard)
Détenteurs de permis de résidence européen mais placés en garde à vue

Mercredi 22 juin, les CRS embarquent les migrants installés dans le parc des Buttes Chaumont, malgré l’arrêt du 28 avril dernier de la Cour de Justice de l’Union Européenne qui stipule "qu'aucune personne en situation irrégulière dans l'Union ne peut être privée de liberté pour ce motif". Il seront relâchés quelques heures plus tard, comme d'habitude.

La situation est bloquée, alors que des exilés déçus, déjà, voudraient retourner chez eux, selon le directeur de France Terre d'Asile : "Entre un quart et un tiers des personnes sont prêtes à repartir si on leur offre des conditions dignes de retour. Mais comme rien n'est fait, nous sommes coincés. J'ai tous les dossiers prêts, nous savons faire, mais nous n'avons aucun interlocuteur !" Pour l'instant, certains migrants sont allés à l'ambassade de Tunisie, ont eu des laisser-passer mais le retour est conditionné à la signature d'une reconnaissance de dette du prix du billet d'avion.

Ces derniers jours des signes de solidarité se sont manifestés via les réseaux sociaux, mais pour l'heure les enfants de la révolution de jasmin exilés en France sont toujours coincés.

Pour aider les réfugiés tunisiens

Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives : http://www.citoyensdesdeuxrives.eu/better/
Croix rouge française : http://www.croix-rouge.fr/
Réseau éducation sans frontières : http://www.educationsansfrontieres.org/article36075.html
Hashtag Twitter : #botzaris36

Repères

Permis et carte de séjour délivrés par le gouvernement italien.(Photo : Pascal Hérard)
Permis et carte de séjour délivrés par le gouvernement italien.(Photo : Pascal Hérard)
Les lois de Schengen ont été modifiées temporairement à la demande du président français Nicolas Sarkozy et du chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi afin de rétablir des contrôles aux frontières. Les permis de résidence des migrants tunisiens devraient les autoriser à séjourner légalement en France, mais le ministre de l'Intérieur français, Monsieur Claude Guéant conditionne la légalité de ces permis à la détention d'une somme d'argent minimale.

L'affaire du 36 rue Botzaris

Le 31 mai une quarantaine de migrants pénètrent dans les locaux du 36 rue Botzaris alors utilisés comme espace culturel par des associations franco tunisiennes. Aucun problème ne survient jusqu'au 8 juin, date à laquelle les autorités françaises interviennent pour déloger les migrants et emporter des caisses d'archives. L'affaire prend de l'ampleur, puisqu'il reste des dossiers qui seront déménagés dans une camionnette par une avocate tunisienne. Affaire à suivre...