Mikhaïl Khodorkovsky, l’Alfred Dreyfus russe du XXIème siècle ?

Mikhaïl Khodorkovsky en mars 2010. Image mise à disposition par le site khodorkovsky.ru
Mikhaïl Khodorkovsky en mars 2010. Image mise à disposition par le site khodorkovsky.ru

Un coup pour rien : le 24 mai 2011, la justice russe n'aura réduit que d'un an la dernière peine de Mikhaïl Borissovitch Khodorkovsky, la ramenant à 13 ans de détention. L'ancien homme d'affaires avait été une nouvelle fois jugé "coupable" et condamné à 14 ans de prison, à la fin de l'année 2010. L'énoncé de la sentence (800 pages au rythme de 150 par jour, soit cinq jours) du deuxième procès du magnat du pétrole s'est achevé le 30 décembre au soir, alors que la Russie entre dans une longue période de fêtes et de jours fériés, durant laquelle les journaux ne paraissent plus.
L'ancien pdg de Ioukos et son principal associé Platon Lebedev, qui purgent déjà une peine de huit ans de détention, étaient à nouveau jugés depuis mars 2009 pour le vol de 218 millions de tonnes de pétrole au sein de leur propre entreprise. Les deux peines sont confondues et les deux hommes resteront en relégation jusqu'en 2017.
Selon l'écrivain Boris Akounine, cette nouvelle condamnation est une très mauvaise nouvelle pour son pays. Il nous dit comment la Russie joue son destin dans cette affaire.

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“La Russie joue son avenir dans ce procès“

Boris Akounine avec l'écrivain Gilles Perrault à Honfleur, novembre 2010
Boris Akounine avec l'écrivain Gilles Perrault à Honfleur, novembre 2010
Boris Akounine est sans doute l’écrivain russe le plus célèbre aujourd’hui. Ses polars se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires, non seulement en Russie mais aussi à travers le monde. Ses deux héros récurrents, Eraste Fandorine, un Conseiller d’État bègue, et Pelagia, une sœur orthodoxe émancipée et rousse, ravissent les lecteurs par leurs aventures rocambolesques, mais aussi leur humour et leur incorruptibilité. Et même si l’auteur les a placés dans les siècles passés, leur contemporanéité ne fait nul doute.

LE J'ACCUSE DE LA RUSSIE DU XXIÈME SIÈCLE

Cet auteur prolifique est pourtant discret : peu d’interviews, et presque jamais d’engagement public. Et voici qu’il veut devenir le Zola de la Russie de Medvedev et de Poutine, celui du J’accuse. Depuis trois ans, Boris Akounine a fait des procès et de la détention de Mikhaïl Khodorkovsky, sa cause, qu’il défend jusqu’à Paris, à quelques jours d’un nouveau verdict. Il voit dans le harcèlement judiciaire contre l’ancien Pdg de Ioukos (empire pétrolier florissant du post soviétisme fin de siècle), une nouvelle affaire Dreyfus , ou un remake du procès de Nicolas Fouquet (mentor de Louis XIV, fabuleusement riche, soupçonné de malversations, jugé, condamné, dépouillé, banni par son ancien protecteur…). « Comme l’Affaire Dreyfus fut le carrefour de l’entrée de la France dans la modernité et définitivement dans la démocratie, ce deuxième procès de Khodorkovsky décidera de l’avenir de la Russie. Avec cette nouvelle condamnation, la Russie s’enfermera dans le repli sur soi et l’autoritarisme. Il y avait là pourtant une chance unique de colmater la fracture entre le pouvoir et la société civile. Le dernier espoir de la Russie du XXIème siècle résidera entre les mains de la société civile : si elle agit et réagit à cette injsutice, alors notre pays peut encore changer. »

La dégradation du capitaine Dreyfus, vue et interprétée par Jose Ferrer (1958)
La dégradation du capitaine Dreyfus, vue et interprétée par Jose Ferrer (1958)
Quand on fait remarquer à Boris Akounine que Dreyfus était innocent tandis que Khodorkosvky a lui-même reconnu que, comme la plupart des oligarques des années 90, il n’avait pas toujours respecté les règles de droit, il affiche une résolution sans réplique : « J’ai étudié de très près toute l’affaire. Et il n’est coupable d’aucune des accusations portées contre lui, ni dans le premier ni dans ce deuxième procès. Quand il se prétend coupable, il s’agit d’un point de vue moral, parce qu’il se sent, lui aussi, responsable du mauvais état de la Russie d’aujourd’hui. »

Mais la Russie est-elle également coupée en deux autour du relégué, comme le fut la France de la fin du XIXème siècle autour de l’affaire Dreyfus ? La question fait sourire Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili dit B. Akounine (dans ce pseudonyme, on retrouve le plus célèbre des anarchistes russes et le mot bandit en japonais…) : « Disons que la Russie est coupée en trois : les défenseurs de Khodorkovsy, une minorité, mais qui grossit ; les indifférents, l’immense majorité ; et les antiKhodorkovsky, comme on disait les antidreyfusards, qui finalement ne sont que deux, le Premier ministre Vladimir Poutine, et son conseiller principal Igor Sechin… »

Mikhaïl Khodorkovsky et Vladimir Poutine, en 2002, quand les deux hommes se fréquentaient encore au Kremlin... (photo Kremlin.ru)
Mikhaïl Khodorkovsky et Vladimir Poutine, en 2002, quand les deux hommes se fréquentaient encore au Kremlin... (photo Kremlin.ru)
UNE OBSESSION POUTINIENNE

Il y a d’ailleurs comme une obsession poutinienne, un acharnement irrationnel dans ces poursuites à répétition pour escroqueries et évasion fiscale, contre celui qui fut au tournant du XXIème siècle, l’homme le plus riche de Russie. Sans doute parce qu’il représentait plus qu’une immense fortune : Mikhaïl Khodorkovsky eut des velléités politiques. Au fait de sa gloire financière, il fonda même une organisation politique « Russie ouverte », dont l’attrait fit soudain peur aux tenants du pouvoir en place.

Auparavant proche de Boris Eltsine, Khodorkosky fâcha donc le nouveau maître du Kremlin qui ne lui pardonnait pas de vouloir être autre chose qu’un homme d’affaires. Le Pdg de Ioukos fut averti de son arrestation imminente en octobre 2003. Il aurait pu s’enfuir et sans doute, le pouvoir russe se serait-il parfaitement accommodé d’un tel exil (d’autres avant lui avaient pris la poudre d’escampette, tel Boris Berezovsky, autre oligarque). Mais il est resté, sûr d’aller en prison, peut-être même désireux de s’y rendre pour échapper à un monde qu’il ne voulait plus, en une sorte de rédemption.

Son geste ne peut manquer de rappeler le destin d’un autre célèbre déporté : au XIXème, Nikolaï Gavrilievitch Tchernychevsky, philosophe révolutionnaire, adulé par la jeunesse aristocratique de Saint Petersbourg, avait lui aussi été informé de son arrestation, et son exil aurait bien arrangé le Tsar. Mais lui aussi resta, lui aussi fut déporté, et ainsi son aura grandit auprès de ses partisans.

Khodorkovsky en 2004, lors de son premier procès. Khodorkovsky.ru
Khodorkovsky en 2004, lors de son premier procès. Khodorkovsky.ru
UN HÉROS DE NOTRE TEMPS

En novembre 2008, répondant aux questions du journal Vedomosti, le détenu Khodorkosky annonçait : « En me plaçant sans doute dans la partie libérale de la société, je vois qu’un tournant à gauche nous attend. Une perestroïka mondiale sera inévitablement la réponse à la crise mondiale. Nous avons le devoir moral et professionnel de constater que ces trente années de règne des idées libérales touchent à leur fin. »

Comme Tchernychevsky qui écrivit son œuvre majeure en Sibérie, Khodorkovsky semble avoir trouvé une nouvelle dimension dans la colonie pénitentiaire IaG 14/10 de Krasnokamensk, aux confins de la Chine et de la Mongolie. Après l’écrivaine Lioudmila Oulitskaïa , Boris Akounine a d’abord rencontré le prisonnier sur le papier. Ils ont entretenu une correspondance magnifique , politique, philosophique, intimiste, mais qui a valu à Khodorkovsky une punition de cachot, avant que celle-ci ne soit cassée.

Boris Akounine est certain que l’épreuve de la privation de liberté et de la relégation ont transfiguré le détenu. Dans la meilleure tradition existentialiste, voici ce qu’il lui écrivait depuis son camp : « Voici ce que je pense : une personne transporte ce qui est le plus important pour elle dans son âme. Cinq ans de prison avec des changements incessants et une multitude de contraintes. Et pourtant vous pouvez emporter beaucoup avec vous. C’est triste de laisser derrière soi tant de livres et de notes. Mais j’ai tout ici, dans ma tête. Tout le reste n’est que bagatelles. En ce sens, la prison fait de vous un homme libre ».

Voilà un mois, il lançait une nouvelle et longue adresse vibrante à ses juges, revisitant les errements de la Russie contemporaine et qui s’achevait ainsi : « Je ne suis pas un homme idéal, mais un homme d’idée. Ma foi se résume dans ma vie. »
Les Khodorkovkysards s’attendaient à ce que leur « héros », ce héros des temps modernes incarné non plus par un intellectuel comme au siècle passé mais par un patron repenti, écope d’une nouvelle condamnation. Et que leur pays s'éloigne un peu plus du modèle démocratique occidental…